Fanas de foot authentique, les Marocains boycottent les stades

431 376 spectateurs seulement dans les stades pendant la saison
2003-2004.
Au palmarès des fréquentations, le Raja occupe la tête avec, en moyenne, 5 176 spectateurs par match, et Settat, la queue, avec… 360 spectateurs par match.
A l’origine de cette désaffection, la médiocrité du spectacle, bien sûr, mais aussi le manque d’attrait et de confort des stades.

Dimanche 24 octobre. Au stade Hassan II, à Fès, le MAS va en découdre avec le Chabab de Mohammédia. Le premier, malgré ses quatre titres et ses deux coupes, traîne dans les profondeurs du championnat avec seulement deux points recueillis en cinq matches. Mais il compte fermement se refaire une santé au détriment de son adversaire du jour, un Chabab fringant, qui occupe la première place et table sur une nouvelle victoire afin de creuser l’écart avec ses poursuivants. L’affiche est donc alléchante. Elle ne réussit pourtant à attirer que 840 fidèles.

300 spectateurs pour un match dit de haut niveau
Il y a de quoi tomber des nues. L’observateur avisé, lui, ne s’en étonne pas . Il a pris acte, depuis belle lurette, de cette réalité persistante : les spectateurs boudent les stades. Et le football marocain, au fil des saisons, tombe en quenouille. Sachez que, lors de la cinquième journée de l’actuel championnat, 300 spectateurs seulement ont suivi la rencontre mettant aux prises l’Olympique de Khouribga au MAS. Ni le prestige des équipes ni leur classement ponctuel n’infléchissent le mauvais cours des choses. Pendant l’exercice 2003-2004, les FAR, dix titres, sept trophées, qui ont terminé vice-champions après avoir dominé de la tête et des pieds le championnat, rassemblaient à peine 972 spectateurs par match. Autant dire que le complexe sportif Moulay Abdallah (47 000 places) sonnait creux. Pas de quoi pavoiser non plus du côté du Raja (9 titres et 4 coupes), qui a coiffé l’équipe militaire au poteau: 5176 spectateurs en moyenne. Une affluence qui, comparée à celle de Lyon, champion de la «Ligue 1» française, 36 300 spectateurs, ou à celle du Paris Saint-Germain, son dauphin, 36 800 spectateurs, se révèle proprement ridicule.

Les amateurs de buts préfèrent déguster les morceaux de bravoure sur les chaînes étrangères
Comment expliquer cette désaffection du public pour le football national ? Interrogés sur ce sujet alarmant, les spécialistes de la balle ronde pointent leur index, au premier chef, vers la qualité du football exhibé. Pâle, médiocre, ennuyeux, jugent-ils dans un bel ensemble : mauvaises relances, passes à l’adversaire, agglutination au milieu du terrain, absence de liant entre les divers compartiments de jeu, manque d’inspiration, rareté des buts…
Des travers à foison, qui dissuadent Abderrazak Misbah, journaliste sportif à Al Ittihad Al Ichtiraki, de mettre les pieds dans un stade : «Cela peut paraître invraisemblable de la part d’une personne censée fréquenter les stades pour les besoins de son métier, mais je les fuis, autant que faire se peut, car le spectacle qui y est offert me dégoûte». Abdellatif, 48 ans, passionné de football, exprime la même répulsion : «Enfant, je ne manquais aucun match qui se disputait à Casablanca, surtout quand le Wydad jouait. Depuis dix ans, tout en restant fidèle à mon équipe favorite, j’ai cessé de voir ses matches. J’ai eu une haute idée du football, celui que l’on nous inflige aujourd’hui n’en est que la caricature. Alors, je préfère revoir par l’esprit les belles rencontres d’antan». Le football d’antan était un pur régal. On s’en délectait avec gourmandise pendant une rencontre, on le ruminait tout au long de la semaine et on en conservait pieusement l’arrière-goût pétillant jusqu’au match suivant.
A cette époque glorieuse, le football marocain se distinguait par le contraste des styles. D’un côté, des équipes qui s’attachaient moins à l’obtention d’un résultat qu’à la beauté du jeu (Raja, KAC, Oujda, El Jadida, Béni-Mellal…) ; de l’autre , celles qui étaient soucieuses avant tout de faire partie du peloton de tête (WAC, FAR, MAS, Renaissance de Settat, KACM…). Les unes verrouillaient leur défense et procédaient par des contre-attaques souvent meurtrières, les autres offraient un jeu chatoyant, fait de une-deux, de dribbles dans un mouchoir de poche et de gestes acrobatiques. Du coup, les confrontations Raja-KAC, WAC-FAR, MAS-WAC, KAC-Oujda, FAR-RSS ou Raja-El Jadida, à titre d’exemple, ressemblaient à des duels sans merci, auxquels le public assistait en masse. Ce qui rehaussait davantage le spectacle, c’était la présence de vedettes capables, par un tour de magie, une inspiration fulgurante ou un coup de patte géniale, de faire basculer une rencontre. Petchou (Raja), Smiri (Oujda), Zahraoui (MAS), Timoumi (FAR), Amanallah (El Jadida), Alibou (Béni-Mellal), Baba (Etoile de Casablanca), Kala (KAC), Alaoui (Settat), Bouderbala (WAC), Bouassa (TAS), entre autres, appartenaient à cette race de joueurs possédant un puissant instinct du jeu. Mieux que des vedettes, ils étaient de véritables icônes, qui déplaçaient les foules. Aujourd’hui encore, le souvenir du regretté Petchou est gravé dans les mémoires. Il était un extraordinaire escamoteur de ballon, un prodigieux dribbleur, qui excellait à provoquer et éliminer par ses crochets ultra-courts plusieurs défenseurs au cours de la même action.

On ne manque pas de bons joueurs mais d’entraîneurs qui les mettent en valeur
Souvent, les virtuoses formaient un duo terrifiant avec des buteurs patentés. Les couples Baba-Harchaoui (Etoile de Casablanca), Bouassa-Noumir (TAS), Acila-Faras (Mohammédia), Amanallah-Ouazir (El Jadida), Saïd Ghandi-Houmane (Raja), Timoumi-Laghrissi, Jamal-Boussati… sont restés légendaires. Un virtuose «enrhumait» ses adversaires directs, puis adressait un «caviar» à son compère. Ça faisait but. Et des buts, il en pleuvait, surtout quand, par bonheur, une équipe s’était loué les services d’un renard des surfaces de réparation, toujours à l’affût d’une occasion propice, et qui marquait dans toutes les positions, et avec toutes les parties de son corps. Mohamed (KAC), Ouazir (El Jadida), Houmane (Raja), Boutayeb (MAS) étaient des sortes de Gerd Muller, de véritables obsédés du but, doués d’un timing et d’un sens du placement parfaits.
Aujourd’hui, cette espèce a totalement disparu. Mustapha Badri déplore vivement sa brusque extinction. Avec Boussati, qui en a marqué 25 en 1975, le spectateur était assuré de voir des buts. Aujourd’hui, les équipes ne produisent plus des joueurs de ce calibre. Leur attaque est souvent stérile, le public en ressent une frustration. Il reste chez lui», ajoute le directeur de la publication d’Al Mountakhab. Il enfonce un peu plus le clou, évoquant, en guise de contre-exemple, le résultat du match Arsenal-Totenham: 5-4. Neuf buts, soit, à une unité près, le total des buts marqués pendant la 5e journée de la présente saison.
Le spectacle fait défaut, tous les observateurs s’accordent à le dire. Mais à qui imputer sa triste facture ? Au fait, répond Ahmed Belkhahia, rédacteur en chef du mensuel Le Présent, que les entraîneurs sont astreints par leurs dirigeants à l’obligation de résultat, sous peine de débarquement immédiat : «Il est certain qu’avec cette épée de Damoclès suspendue sur sa tête, aucun entraîneur ne peut développer une tactique offensive. Il se résout à un repli de toutes les lignes vers l’arrière. Dans ces conditions, il n’y a plus de place pour le spectacle, et l’on comprend le dépit des spectateurs, qui sont loin d’en avoir pour leur argent».
Il se trouve aussi que les entraîneurs en rajoutent dans la frilosité. Alain Fiard, le technicien du Raja, illustre bien cette appréciation, selon A. Belkahia : «Bien que disposant d’un riche effectif, il s’entête à composer des formations ultradéfensives, à l’extérieur comme à domicile, face à des équipes faibles, résignées et ne sortant pas de leur réserve. Cela donne lieu à des non-matches». A ce régime, le football champagne du Raja se transforme en piquette. Il n’est pas étonnant alors que seuls 5 176 spectateurs par matches, en moyenne, se soient forcés à l’avaler.
Mohamed Benarbia du quotidien Libération abonde dans le sens de Belkahia. Ce ne seraient pas les bons joueurs qui manqueraient, mais les entraîneurs susceptibles de les mettre en valeur. De fait, le champ footballistique marocain regorge de talents. Tajddine, Rbati, Mesloub, Sarsar, Rifaï, Kaddioui, Benchrifa, et tant et tant de joueurs, soutiennent aisément la comparaison avec leurs prodigieux aînés. En revanche, des entraîneurs de l’envergure de Cluzeau (FAR), Settati (Settat), Knayer (MAS), Jego (Raja), Lakhmiri (Mohammédia), Orotz (DHJ) manquent cruellement à l’appel. «Les entraîneurs à la hauteur de l’ambition de notre football sont rares, soutient Benarbia. Pour sortir de l’impasse, il faut ouvrir des centres de formation d’entraîneurs, et prévoir des stages de formation permanente destinés à ceux qui exercent déjà. Car le football évolue, il faut qu’ils soient au diapason».

Il faut ouvrir des centres de formation d’entraîneurs
La retransmission des matches à la télévision est une autre raison invoquée pour expliquer la désertion des stades. Non celle des rencontres locales, qui atteignent à peine 9 à 10 % du taux d’audience (9,3 % pour la 2e mi-temps de Raja-Salé, 10,5% pour la 2e mi-temps de WAC-Tanger, cette saison), mais celles des championnats étrangers. «Le passionné du football exige du spectacle et des buts. Les championnats étrangers les lui offrent, via les chaînes satellitaires. Il est normal qu’il reste scotché devant son poste, au lieu d’aller au stade, où il déchanterait», explique Mustapha Badri. Al Jazira Sport, Télestar, Dubai sport, TF1, proposent des morceaux de bravoure qui, tels des feuilles d’automne, se ramassent à la pelle. Les mordus du beau football s’en enivrent, pendant que les matches locaux se déroulent presque à huit clos. «Plus ils regardent ces matches venus d’ailleurs, plus les spectateurs deviennent exigeants», constate Benarbia. Plus ils sont exigeants, plus ils se détournent des stades. Logique. Et cruel pour les pauvres joueurs obligés de prêcher leur football dans un vide sidéral. Des étoiles privées de ciel.
Ajoutons que, quand bien même le spectacle serait de bonne tenue, les spectateurs snoberaient les stades, car ils sont loin d’être avenants : «Le parcours du spectateur est un véritable calvaire. Même muni de son billet, il se fait bousculer par des policiers ; parfois sa place, réservée, est occupée par un notable, un officiel ou un resquilleur. S’il a un besoin urgent, il ne trouve pas de toilettes, s’il a soif, aucune buvette à l’horizon. Quand il s’obstine à rester malgré toutes ces embûches, ce n’est pas à une atmosphère festive qu’il a droit, mais à un vacarme assourdissant, ponctué d’insultes grossières», se désole Mustapha
Badri.
Spectacle terne, jeu frelaté, accueil dissuasif, ambiance infernale… les stades ne sont pas près de revoir les foules s’y aventurer. Pénalty, monsieur l’arbitre !

Les entraîneurs sont astreints par leurs dirigeants à l’obligation de résultat, sous peine de débarquement immédiat. Avec cette épée de Damoclès sur sa tête, aucun entraîneur ne peut développer une tactique offensive.
Il se résout à un repli de toutes les lignes vers l’arrière. Dans ces conditions, il n’y a plus de place pour le spectacle.

Des joueurs parfois talentueux obligés de se produire devant… 300 spectateurs. A l’image des gradins antiques, ceux de nos stades se transformeront-ils en témoins silencieux d’une splendeur révolue ?