Exploitation des filles mineures : Questions à  Bouchra Ghiati, Présidente de l’Association Insaf

«Le coût moyen de la prise en charge d’une fille s’élève à  environ 1 000 DH
par mois»

La Vie éco : Quelle est actuellement la situation concernant le travail des enfants ? 

n Pour les organisations de la société civile, qui travaillent quotidiennement pour la protection de l’enfant, pour l’UNICEF et les ministères de la solidarité et de l’emploi, le travail des enfants dans notre pays continue de croître dans différents secteurs de l’économie. Certes, les statistiques publiées annuellement par le HCP, à l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, célébrée le 12 juin, pourraient laisser croire à une amélioration de la situation. Or, ces données sont fondées sur des bases inappropriées : le détail de la tranche d’âge 15-18 ans n’y est pas distingué, la définition du travail de l’enfant exclut plusieurs activités à caractère économique, etc. Quant à l’exploitation des petites filles dans le travail domestique (petites bonnes), contre laquelle Insaf lutte depuis plus de dix ans, elle concerne des dizaines de milliers de filles mineures issues principalement de milieux défavorisés ruraux et, de plus en plus, suburbain. L’étude commanditée, en 2010, par le collectif «Pour l’éradication de l’exploitation des filles mineures dans le travail domestique», a dénombré entre 60 000 et 80 000 filles, dont une grande majorité est âgée de moins de 15 ans. Evidemment, il n’existe pas de recensement des «filles exploitées derrière des portes closes», mais chacun sait que cette pratique indigne est encore très répandue.

Pouvez-vous nous parler du programme de parrainage des petites filles victimes de travail domestique ?

n Notre programme de Lutte contre le travail des enfants (LCTE) a débuté en 2002, à l’échelle nationale, par une campagne «pour l’application de la loi sur la scolarisation obligatoire» pour sauver les fillettes de l’enfer du travail domestique. Depuis 2005, nous avons lancé, à Chichaoua, un programme pilote qui consiste à retirer la fille du travail après une sensibilisation de ses parents et avec leur accord, sa réinsertion en famille et à l’école et son suivi social et pédagogique, jusqu’à la fin de sa scolarité secondaire. Pour encourager les parents, qui sont pour la plupart dans un état de dénuement et de précarité important, nous leur versons régulièrement une petite somme symbolique. 

Il faut savoir que l’accompagnement des filles retirées du travail domestique peut durer jusqu’à 6 ans, et vous pouvez imaginer qu’une fois entamé ce parrainage, il n’est pas possible pour nous, ni pour nos partenaires locaux, de nous arrêter en chemin.

Grâce à la mobilisation de notre équipe sur place et à nos partenaires, Chichaoua, qui était une zone grande pourvoyeuse en «petites bonnes», est aujourd’hui fortement mobilisée contre cette pratique. Dans les 22 communes où nous intervenons sur les 35 que compte la province, plus personne ne “loue” sa fille. Et ce qui est aussi important à souligner : les acteurs associatifs et les responsables institutionnels ont totalement adhéré à ce programme et nombreux sont partie prenante sur le terrain.

Quelles sont les régions concernées par le programme?

Le programme LCTE, qui mobilise sur le terrain une équipe de six personnes expérimentées, a été étendu à la province de Kelaât Sraghna, en 2010. Il sera déployé dans la province El Haouz, à partir de la prochaine rentrée scolaire.

Nous aurions souhaité l’étendre ou le voir dupliqué dans d’autres localités, dont certaines sont déjà identifiées, pour contribuer à sauver plusieurs dizaines de milliers de petites filles de l’exploitation et les ramener dans leurs familles et à l’école, qui sont les lieux de vie naturels pour elles.

Or, réaliser un tel programme, à cette échelle, est une entreprise que la société civile ne peut et ne doit pas assurer seule. C’est de la responsabilité de l’Etat qui doit être garant des droits de l’enfant : ici il s’agit de son droit de vivre au sein de sa famille et le droit d’étudier.

Dans ce sens, nous avons à plusieurs reprises proposé, d’abord au ministère de la solidarité, puis à celui de l’emploi, de procéder à l’évaluation de notre programme, de mettre à leur disposition notre ingénierie sociale, notre modèle d’intervention pour élaborer des programmes pilotes à déployer, dans le cadre d’une convention de partenariat.

Parlez-nous des principales embûches que vous rencontrez dans la mise en œuvre de ce programme ?

Les principaux obstacles que nous rencontrons sont de trois ordres. D’abord, l’absence d’infrastructures scolaires de proximité, en particulier secondaire, qui n’encourage pas les parents à envoyer leurs filles au collège et encore moins au lycée. Le programme d’urgence du MEN qui devait réduire une partie de cet handicap majeur n’a pas abouti. Ensuite, le désengagement des responsables politiques face à cette problématique majeure qui se traduit par l’absence d’un programme spécifique. Malgré les déclarations d’intention de plusieurs responsables et les effets d’annonce, le programme «INQAD» n’a jamais vu le commencement de réalisation. Enfin, la rareté des moyens financiers. Il faut savoir que le coût moyen de la prise en charge d’une fille est de 950 à 1100 DH par mois, suivant son niveau scolaire, sa situation géographique et ses besoins matériels et pédagogiques. Les subsides annuels que nous recevons de deux ministères ne couvrent même pas le tiers de nos charges. Notre engagement auprès de chaque petite fille pour qu’elle étudie porte sur plusieurs années, ce pourquoi nous aurions souhaité un contrat pluriannuel.

Quelle est en général l’attitude des parents, les pères surtout, envers votre travail ?

Les parents des filles que nous accompagnons, comme ceux que nous rencontrons, lors de nos campagnes de sensibilisation, sont comme vous et moi. Mères comme pères aiment leurs filles, sont soucieux de leur dignité, dans leur communauté. Mais leur réalité est dure. La marginalisation, la pauvreté et l’analphabétisme en ont fait des personnes capables d’envoyer leurs fillettes travailler pour d’autres pour quelques centaines de dirhams qu’ils ne reçoivent même pas régulièrement la plupart du temps. On peut pester contre «leur cupidité» ou «absence de cœur». En réalité, la très grande majorité n’est pas ce que l’on pense. La preuve est qu’avec les très faibles moyens mis à leur disposition par Insaf, plusieurs dizaines de familles ont immédiatement retiré leurs filles du travail domestique.