Espaces verts : 250 MDH pour qu’enfin Casablanca respire !

Dernier souci des autorités de la ville, l’espace vert se réduit en peau de
chagrin : moins de 4 m2/habitant contre 12 m2 recommandés par l’OMS.
Le patrimoine légué par le Protectorat, comme les parcs de la Ligue Arabe et
de l’Hermitage, subit les outrages du temps.
Un programme de 250 MDH pour la réhabilitation, la restauration et l’aménagement
d’espaces verts est en cours.

S’il est un sujet qui révolte les Casablancais et interpelle en même temps les autorités de la ville, c’est bien celui des espaces verts. Les immeubles se multiplient comme des champignons après la pluie. En un siècle, la population est passée d’une centaine de milliers à  quatre millions d’habitants, le parc automobile se densifie à  vue d’Å“il, et la chape de pollution qu’il dégage en permanence rend l’air de la ville irrespirable. Cette réalité désolante est le fruit de l’absence flagrante d’une politique d’urbanisme prenant en compte le nécessaire aménagement de parcs et jardins dans la ville. Au fond, cela n’a rien d’étonnant. En effet, le paysage d’une cité est à  l’image du niveau de conscience et de développement socio-économique et culturel de ses habitants, et le paysage urbain actuel de Casablanca, comme le dénoncent nombre d’architectes, urbanistes et paysagistes, est plutôt matérialiste, fondé sur l’argent et la spéculation. Selon eux, l’aménagement d’un jardin, ou la plantation d’un seul arbre sont aussi vitaux que la voierie, l’éclairage public, l’assainissement et la collecte des ordures. O๠peut-on respirer un air sain, circuler, marcher, se reposer, se promener en famille, faire du sport, savourer des moments de détente si ce n’est dans des parcs accessibles à  tous, y compris à  la population non motorisée.

«C’est une question de choix de société, de projet d’une ville», martèle Rachid Haouch, architecte, urbaniste, paysagiste, expert en haute qualité environnementale (HQE). Et de rappeler avec désolation que le Maroc était pionnier dans l’art du jardin : «La seule ville au monde o๠les deux tiers des terrains constuits étaient occupés par un jardin, le jardin de l’Agdal, est Marrakech, avec 600 hectares, deux fois la superficie de la médina.» Plantés, en effet, au XIIe siècle, sous la dynastie des Almohades, oliviers, orangers et grenadiers sont toujours là  dans cette luxuriante aire de verdure, témoignage d’une époque o๠la conception de jardins était un élément structurant de l’architecture d’une cité.

Les associations ont longtemps bataillé pour le réaménagement du parc de l’Hermitage
Quelle est la superficie actuelle des espaces verts de Casablanca en rapport avec le nombre d’habitants ? Moins de 4m2/habitant, indique M. Haouch. D’autres parlent de 1,5 m2/habitant, alors que les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandent, pour respirer un air sain, 12 à  15 m2/habitant. Jamais, ajoute cet architecte, «il n’y a eu une politique de verdure dans un plan d’aménagement au Maroc. Le prochain Code de l’urbanisme parle de 2m2/habitant, ce qui est loin de la norme.» A Casablanca, en effet, la superficie dédiée à  l’espace vert ne dépasse pas 1 060 ha, sur une population (chiffre officiel) de trois millions d’habitants, soit 3,60 m2/habitant.

Ces estimations sont balayées d’un revers de la main par Omar Lasri, ingénieur agronome, paysagiste, responsable de la division des jardins et espaces verts au sein du Conseil de la ville de Casablanca. «Je me demande, rétorque-t-il, si ces estimations intègrent les 120 000 arbres alignés sur les boulevards, et la forêt de Bouskoura.». Tout en reconnaissant la décrépitude des parcs historiques de la ville, datant du Protectorat, et l’absence d’une politique d’espaces verts digne de ce nom chez les autorités locales, M. Lasri met en doute les bases sur lesquelles certains se fondent pour avancer leurs estimations. Pour lui, un arbre adulte aligné sur un boulevard doit être pris en compte, pour la simple raison qu’il dégage une quantité d’oxygène «équivalente de ce que dégage un hectare de gazon, d’autant que cet arbre ne nécessite pas beaucoup d’espace, ni autant d’eau et d’entretien.»

Tout le monde est toutefois d’accord sur le fait qu’une véritable politique des parcs existait aux débuts du Protectorat, qui correspondait à  une philosophie de l’urbanisme initiée par l’architecte français Jean Claude Nicolas Forestier, et dont les grandes lignes seront reprises au Maroc par son concitoyen et architecte également, Albert Laprade. Le grand concept de J.C.N Forestier, sur lequel repose toute sa philosophie urbanistique, consistait à  concevoir les parcs au moment même de la construction d’une ville, et non comme un complément au plan de cette ville.

Certains incriminent le découpage de la ville
C’est ainsi que naquit, en 1919, le fameux parc de la Ligue Arabe (ex-Lyautey), s’étalant sur 28 hectares, qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. Envahi par les joueurs de foot, squatté par les vagabonds de tout poil, il est désormais risqué, vu l’insécurité qui y règne, de s’y promener, de jour comme de nuit. Sans parler de quelques élus véreux qui l’accaparent pour servir leurs propres intérêts.

D’autres parcs seront créés ensuite pendant le Protectorat, dont les plus emblématiques sont le parc Murdoch (appelé actuellement parc de l’Isesco) et le parc de l’Hermitage (actuellement parc de l’Unesco). Ce dernier, et c’est le seul, a fait l’objet d’une bataille en règle pour sa restauration, menée dès la fin des années 1990 par l’association Bouchetouf-El Miter pour le développement social (ABMDS), dont les membres ne supportaient plus de voir péricliter ce patrimoine, seul lieu o๠les populations des quartiers avoisinants pouvaient venir prendre l’air en famille. Un document de sensibilisation autour de ce parc, envoyé aux autorités et à  toute la presse, le décrivait ainsi en 2001 : «Ce parc avait une personnalité tranchant avec celle des autres parcs.» S’y trouvaient côte à  côte «un espace poétique et de méditation autour d’un étang, un espace jardins tracé à  la règle, et un espace forêt autour d’une pépinière d’arbres. Il attirait tous les sportifs de la partie de Casablanca située au sud de la voie ferrée, et habitée par les catégories inférieures et moyennes de la population de la ville. C’était le seul lieu de verdure pour ces populations. Un lieu aussi de révision des cours pour plusieurs générations d’étudiants.» S’étendant sur une superficie de dix-huit hectares, la surface ouverte au public s’est réduite en peau de chagrin au fil des ans : le reste n’est plus qu’un étang asséché, des arbres qui se meurent au milieu de déchets et de gravats. A notre connaissance, mis à  part le parc Mohamed Abdou (situé au centre de Casablanca, limitrophe au lycée Chaouki), pour la restauration duquel se sont mobilisés comme un seul homme les habitants du quartier, il faut signaler que jamais la verdure et l’environnement n’ont été une priorité pour aucune association casablancaise autre que l’AMBDS.

Les espaces verts doivent être un élément structurant de l’architecture de la ville
Joignant l’acte aux intentions, l’Association Bouchentouf-Derb El Miter élabore alors un vaste programme, confectionne même un plan d’aménagement et de réhabilitation du parc de l’Hermitage, mobilisant également d’autres acteurs de la société civile marocaine (et internationale), comme la Fondation M’jid, l’Espace associatif, le groupe Richbond, Somepi, l’ONCF…, et envoyant des recommandations à  la wilaya de Casablanca.

La mobilisation et la sensibilisation sur le parc de l’Hermitage a fait tâche d’huile et (on est alors en 2001) aussi bien le corps des géomètres au sein de la wilaya, que la communauté urbaine de Casablanca, ainsi que la commune du Mâarif (dont relève l’Hermitage) se sont engagés, chacun dans son domaine de compétence, pour redonner à  cet espace sa luxuriance d’antan. Puis, plus rien, aucune action concrète dans ce sens, si ce n’est les initiatives des habitants du quartier pour sauver le lieu de la décrépitude. La machine administrative, engourdie pendant de longues années, avait du mal à  se ressaisir, selon Omar Lasri, pour faire des espaces verts «un élément structurant de l’architecture de la ville.»

Mais ce dernier invoque une autre raison pour expliquer l’incurie des autorités de la ville : l’organisation administrative qui change à  tout bout de champ. Elle n’aura pas aidé à  une politique des espaces verts : «Les découpages en communes au niveau de la ville n’ont jamais cessé, et chaque commune avait à  gérer son patrimoine “vert”, à  côté d’une communauté urbaine qui n’avait pas de territoire et qui ne gérait rien. D’o๠des conflits de compétences et une anarchie dans la gestion.» Un argument qui semble peu convaincant.

Il faut à  la ville un plan vert opposable aux tiers au même titre que le plan d’aménagement
Le mal est à  la source : la politique de verdure est le dernier souci des responsables de l’architecture de la ville, au grand bonheur des spéculateurs, constructeurs immobiliers et lotisseurs cupides, au mépris de l’esthétique et de l’environnement. Et au grand dam des citoyens qui respirent un air vicié, et n’ont nulle part o๠se promener. L’unicité de la ville opérée à  partir de 2003 a-t-elle entraà®né un regain d’intérêt pour les espaces verts ? En tout cas, il semble que le nuage de pollution qui s’épaissit de jour en jour au-dessus de la ville a peut-être fini par provoquer un déclic : le Conseil de la ville de Casablanca, présidé par Mohamed Sajid, accouche en 2004 d’un «programme de réhabilitation, restauration et création des espaces verts de Casablanca». Montant de l’enveloppe : 250 MDH (voir encadré). Premier chantier : la restructuration et la réhabilitation de l’ancien parc Murdoch, construit en 1919 sur 4 ha, dont les travaux ont coûté 4 MDH. Inauguré par le Roi Mohammed VI en 2006, le parc a retrouvé sa luxuriance d’antan. Il a gardé ses palmiers centenaires, mais sa palette végétale a été entièrement enrichie et diversifiée. Le promeneur peut s’y dégourdir les jambes en admirant ses pelouses verdoyantes. Pour dissuader les indésirables de la nuit (clochards, trafiquants de drogue et autres SDF…), le parc a été ceinturé d’une clôture métallique et une sentinelle le garde jour et nuit. La réalisation des autres chantiers de ce vaste programme (voir encadré) est prévue d’ici 2010 seulement. Si le premier coup de pioche pour la restauration du parc de l’Hermitage (et de son jardin botanique) est prévu dès décembre prochain (30 MDH), celui de la Ligue Arabe devra attendre encore longtemps, du moins jusqu’à  la fin des études et l’ouverture des plis de l’appel d’offres international que la mairie de Casablanca s’apprête à  lancer.

Un programme ambitieux qui insufflera une bouffée d’oxygène dans une ville asphyxiée par la chape de pollution qui l’empoisonne. Restaurer et construire de nouveaux espaces verts, c’est bien, commente M. Haouch, «mais il faut restaurer au sens historique du terme, il faut en profiter aussi pour classer ces parcs comme patrimoine et monuments historiques, il faut retourner à  la source et démultiplier l’expérience. Et il faut surtout créer un plan vert à  Casablanca opposable aux tiers que tout le monde doit respecter, au même titre que le plan d’aménagement.»