Enfin un artiste pour diriger les «Beaux-Arts» !

Pour mettre un terme à  la fronde qui agitait l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, la Commune urbaine, qui en a la tutelle, a désigné un nouveau directeur, en remplacement de Abderrahim Jabrani, en l’occurrence Abderrahmane Rahoule, artiste polyvalent et homme de qualité. Portrait.

Pendant douze années, sous la palette de Farid Belkahia, l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca a été, non seulement un lieu d’enseignement plastique, mais aussi un espace pour le débat d’idées, idées souvent concrétisées par des actions radicales. Les plus symboliques en furent une exposition de tendance, mitonnée en 1965, visant à renverser l’art néo-colonial alors prégnant, puis la tenue, en 1969, sur la place Jamaâ El-Fna, d’une contre-exposition protestataire, à proximité du rituel salon du Printemps de Marrakech, véritable fourre-tout, sans unité ni âme. Mais, ulcéré par les vexations de la municipalité, sous la tutelle de laquelle était placée l’Ecole des Beaux-Arts, Farid Belkahia a fini par en claquer la porte avec fracas. Ses compagnons de bonne fortune lui emboîtèrent le pas. Le superbe navire se mit à prendre l’eau. Des fonctionnaires de la municipalité s’emparèrent tour à tour de son gouvernail. Ils ne réussirent qu’à le couler un peu plus.

Des enseignants payés 1 200 DH par mois, versés irrégulièrement
Après trois décennies de ce régime, l’Ecole des Beaux-Arts n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Depuis belle lurette, elle s’est départie de sa mission de réflexion sur l’art pour se cantonner dans un rôle éducatif, piètrement assumé à cause de son orientation sclérosée, de la minceur du budget alloué et du manque de conviction des enseignants. Ceux-ci sont non seulement chichement rémunérés (1 200 DH mensuels) mais ils perçoivent irrégulièrement leur salaire. Comment peut-on mettre son cœur à l’ouvrage quand on vous traite avec une telle désinvolture ? Autant de désagréments qui firent monter la grogne dans les rangs des servants de cette institution. La grogne s’amplifiant allait se transformer en fronde. Il fallait éteindre l’incendie, se dit la Commune urbaine. Elle s’y employa, en désignant un nouveau directeur à la place de Abderrahim Jabrani qui, bien qu’animé des meilleures intentions, ne parvint pas à redonner à l’Ecole des Beaux-Arts son lustre d’antan.

Rahoule a enseigné durant 30 années aux Beaux-Arts
Une dizaine de postulants, artistes, critiques d’art et esthètes, briguaient ce poste qui offre peu d’attraits sonnants et trébuchants mais beaucoup de prestige. La Commune urbaine n’avait que l’embarras du choix. Pendant que ses membres se concertaient, des noms circulaient dans les cafés du commerce. Un jour c’était le critique d’art Moulim El Arroussi qui tiendrait la corde, le lendemain, on murmurait le nom du peintre Hafid… Mais c’est Abderrahmane Rahoule qui coiffa tout ce beau monde au poteau. On n’en revint pas. Il en fut le premier surpris. «J’avais déposé ma candidature, mais je ne m’attendais pas à être retenu tant les autres postulants avaient des arguments plus convaincants». L’homme est d’une modestie confondante, car il n’a pas été préféré par défaut mais bien parce qu’il dispose d’atouts majeurs. En premier lieu, sa parfaite connaissance de l’Ecole des Beaux-Arts, où il s’est formé pendant trois ans et a enseigné durant trois décennies. Ensuite, sa qualité d’artiste au long cours, bouillonnant de talent et débordant d’énergie créatrice. Enfin son humanité, sa bonté et sa générosité qui lui attirent l’affection de ses pairs. «Je connais Rahoule depuis quarante ans. Il n’a pas changé. Il a toujours eu le souci de son prochain, à qui il n’hésite pas à rendre service quand c’est nécessaire. Il n’est pas démonstratif, mais il a un cœur gros comme ça. En plus, c’est un grand artiste. Il mérite largement ce poste, où il fera sans doute de l’excellent travail», se réjouit le peintre Abdelkrim Ghattas.
C’est une œuvre paradoxale et toujours assez réjouissante que de tracer le portrait d’un personnage jaloux de sa discrétion. Abderrahmane Rahoule rêve de se faire oublier, de disparaître au profit de son œuvre. Une œuvre qu’il accomplit en marge des conventions et des cénacles. Dans la solitude de son atelier où il passe le plus clair de son temps. Rien ne l’indispose autant que ces soirées mondaines avec leurs rites désuets, leurs éloges de circonstances, leurs acrobaties diplomatiques entre les clans, leurs appuis qui élèvent et leurs soutiens qui font tomber. C’est sans doute pour les avoir continûment fuies comme la peste qu’il n’entre pas dans les bonnes grâces des consécrateurs légitimes ou auto-proclamés.

Il rejette aussi bien la tendance orientaliste que l’adhésion irréfléchie aux critères picturaux occidentaux
Pas la moindre allusion à son œuvre dans les Ecrits sur l’art de Toni Maraimi. Pas une seule ligne dans les trente pages dédiées à l’art contemporain marocain dans Le Maroc en mouvement de Nicole de Pontcharra. Moulim El Arroussi fait encore plus fort. Censé décliner Les tendances de la peinture contemporaine marocaine, en 206 pages, il occulte l’apport de Rahoule cependant qu’il s’attarde sur d’obscurs peinturlureurs. Lucide, l’artiste ne s’en offusque pas. Il se contente d’observer : «Ces publications ont moins une dimension analytique qu’une portée publicitaire. Aussi en fait-on profiter les connaissances, les amis ou les courtisans. Et quand on ne mange pas de ce pain-là, on est automatiquement éclipsé». S’il est souvent snobé par les critiques d’art, la sensibilité de l’homme et la clarté de l’œuvre en font, à 60 ans, un artiste dont l’audience ne cesse de s’élargir.
Pourtant, il souffre de quelques défauts graves qui sont un handicap dans la communauté artistique d’aujourd’hui. D’abord, il pense. Son désir de discrétion n’a rien d’une coquetterie : il croit sincèrement que l’effacement de l’artiste est le seul moyen d’entretenir une distance par rapport à son travail et d’y réfléchir. Ensuite, il porte un regard peu amène sur l’état de l’art contemporain marocain. La comédie artistique que se jouent les installés et les assis lui inspire de violents sarcasmes, peu conformes à sa nature indulgente.
Ainsi, discuter avec Rahoule est un plaisir, même s’il parle parcimonieusement, d’une voix ténue qui jure avec sa masse imposante. Rétif aux épanchements fastidieux, il ne s’étend pas sur sa vie, comme pour en préserver l’intime. Juste quelques gouttes happées au détour d’une phrase : son enfance lisse et sans relief, au sein d’une famille modeste, dans le populeux Derb Soltane ; l’ennui secrété par l’école, qu’il trompait par sa frénésie dessinatrice ; l’accès salutaire à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca où se scella sa vocation, laquelle fut affinée grâce à ses séjours parisiens à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, puis à l’Ecole supérieure des métiers d’art, enfin à l’Académie populaire des arts plastiques.
Depuis qu’il a déboulé sur la scène artistique, à l’aube des prolifiques seventies, Rahoule n’a cessé d’imposer sa carrure, sa densité, sa fièvre froide, cette façon qui n’est qu’à lui d’être à la fois unique et multiple, secret et disert, secrètement disert et pourtant présent sur tous les fronts de l’art : céramique, sculpture, peinture. Au fondement de cette œuvre plurielle, un double rejet tenace, celui de la tentation orientaliste et celui de l’adhésion irréfléchie aux modèles picturaux occidentaux. Selon Rahoule, l’art marocain doit se forger sa propre identité, fondée sur son terreau spécifique et abreuvée aux sources vives africaines et arabo-musulmanes.
Ce sont justement ces principes que prônaient, au cœur de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, Belkahia, Chebaâ et Melehi. Serait-ce le signe que, sous la houlette de Rahoule, cette institution, aujourd’hui stérile, redeviendrait un foyer de débats, d’idées et de réflexion ?
L’artiste en est intimement persuadé, bien qu’il ait conscience de la longueur du chemin à parcourir, des embûches qui se dresseront fatalement et des atermoiements habituels de l’Administration, censée aplanir les difficultés. La tâche la plus urgente pour lui : obtenir que les quatre mois de salaires dus aux enseignants leur soient versés. C’est dire !

Une enfance lisse, au sein d’une famille modeste, dans le populeux Derb Soltane ; l’ennui secrété par l’école, qu’il trompait par sa frénésie dessinatrice ; l’accès salutaire à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca où se scella sa vocation, affinée grâce à ses séjours parisiens à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, puis à l’Ecole supérieure des métiers d’art, enfin à l’Académie populaire des arts plastiques.