Enfant à  problèmes, faut-il consulter le psy ?

De plus en plus de parents y vont. Le premier motif de consultation étant les difficultés scolaires de leur enfant.
Le nombre
de pédopsychiatres est dérisoire ; quant aux psychomotriciens,
le pays en compte 5 ou 6.
Aucun hôpital, même à Rabat et Casa, ne compte de service
spécialisé et les parents sont ballotés entre différents
services.

Latifa et Adil s’affolent de voir leur fils, Othmane, continuer à sucer son pouce malgré ses sept ans révolus. «A l’école, nous assurent ses instituteurs, il ne le fait jamais. Mais une fois à la maison, il faut le voir, il ne décolle pas son pouce de sa bouche», nous confie sa mère. Les parents décident d’aller voir un pédopsychiatre. Est-il si inquiétant de voir son fils sucer son pouce qu’on pense à le «montrer au psy» ? Othmane, quant à lui, refuse d’accompagner ses parents. Après avoir interrogé les parents sur le comportement de ce dernier à la maison et en classe, le praticien, au bout d’une demi-heure de consultation, livre son diagnostic : il n’y a pas de quoi s’alarmer. «Laissez votre fils tranquille, il ne souffre d’aucun trouble psychologique et il finira par oublier sa petite manie de lui-même», conseille-t-il. Il a vu juste. Un jour, en effet, sans crier gare, le garçon met fin définitivement à son tic. Ses parents n’en reviennent pas. Aujourd’hui, Othmane est un adolescent de quatorze ans tout à fait épanoui et bien dans sa peau.

Recours de plus en plus fréquent au pédopsychiatre, un phénomène de mode ?
Les inquiétudes des parents sont-elles exagérées ? Ou doit-on considérer que les parents sont, de nos jours, plus soucieux de l’équilibre psychologique de leur progéniture que par le passé ? «Sucer son pouce est un rituel chez un enfant en bas âge, qui a généralement tendance à diminuer pour finir par disparaître», répond Bouchaib Karoumi, pédopsychiatre à Casablanca. «En soi, il n’est pas symptomatique d’un trouble psychologique. Cela a quelques incidences sur la dentition et le développement de l’autonomie de l’enfant, mais sans plus», poursuit le Dr Karoumi. Les parents ne doivent pas s’inquiéter outre mesure, mais une consultation est souhaitable, pour se rassurer.
Au-delà de cet exemple, sans gravité, ce recours systématique au psy pour le moindre «bobo», aussi banal pour certains que l’inscription des enfants au judo ou au conservatoire, n’est-il qu’un phénomène de mode, une démarche «tendance» ? De plus en plus de parents, en effet, s’affolent à la moindre difficulté et demandent l’avis du spécialiste de la psychologie infantile.
Meryem et Hassan en ont terriblement souffert. La maman, surtout, qui a accepté de nous raconter son histoire; le père, lui, n’en fait pas une. Adil, leur garçon de six ans, a du mal à se concentrer sur ses cours. Viennent les premières notes, loin d’être réjouissantes. La maîtresse alerte les parents, elle propose, dans un entretien avec la maman, un suivi chez un pédopsychiatre. Meryem, elle, y pensait déjà. Elle s’empresse de le faire avant que les choses ne s’aggravent. Coup sur coup, cinq séances d’une demi-heure, 200 DH chacune. Le bambin n’en peut plus. Lassé et ne comprenant sûrement pas l’inquiétude de ses parents, ni l’acharnement du médecin qui le soumet à chaque fois à un véritable «interrogatoire», il s’enferme dans son mutisme lors de la sixième séance. L’angoisse de la maman augmente d’un cran. Le médecin décide alors de le soumettre alors à des tests de quotient intellectuel. Deux autres séances. Les tests, dont le coût est exorbitant (1500 DH) révèlent que le Q.I. est supérieur à la moyenne ! Le pédopsychiatre envoie quand même Adil chez un psychomotricien pour s’assurer qu’il ne souffre d’aucune anomalie sur ce plan. Rien à signaler, mais Meryem paie encore 1400 DH. Vient ensuite le tour de l’orthophoniste, spécialiste de la rééducation du langage. La thérapie s’étale sur neuf séances qui coûteront, cette fois-ci, 3000 DH. Chez ce dernier intervenant, la mère se plaint du fait que le spécialiste n’a soumis l’enfant à aucun test avant d’entamer les séances. Professionnellement, il était pourtant tenu d’y procéder. «J’ai couru neuf mois comme une folle pour savoir de quoi souffrait mon garçon, sans le moindre résultat», fulmine Meryem. A-t-elle une assurance maladie? Oui, mais pour rembourser, la compagnie d’assurance fait passer à l’enfant une contre-visite devant son médecin. Celui-ci ne décèle aucun trouble psychologique chez l’enfant. D’où le rejet de plusieurs dossiers.

Les difficultés scolaires ne sont pas toujours la manifestation d’un trouble psychologique
En désespoir de cause, la mère retourne voir la maîtresse, qui propose à l’enfant de suivre des cours de soutien à la maison. Le résultat ne tardera pas : les notes de Adil s’améliorent sensiblement, au grand soulagement des parents. A qui imputer la responsabilité de cette course d’obstacles ? A la maîtresse qui, au départ, a mal conseillé les parents ? A ces derniers qui se sont alarmés outre mesure ? Ou au psy qui n’a pas su évaluer la situation psychologique réelle de l’enfant ? Meryem va plus loin: elle se demande s’il n’y a pas connivence entre tous ces spécialistes de la psychologie de l’enfant pour faire casquer les naïfs.
Les pédopsychiatres affirment que les difficultés scolaires constituent la première cause de ces consultations. Viennent, ensuite, l’anxiété, l’hyperactivité, l’agressivité, le manque de concentration, les insomnies, le manque d’appétit… Tous ces troubles, il faut le reconnaître, ne peuvent qu’influer sur la scolarité de l’enfant. Cependant, une difficulté scolaire n’est pas toujours le symptôme d’un trouble psychologique. «C’est au psy que revient d’évaluer la situation en collectant le maximum d’informations auprès des parents et de l’école, confirme le Dr Karoumi. Le cas de Adil est très parlant : il s’est révélé un enfant tout à fait normal et n’avait besoin que d’un soutien scolaire».
Alors, phénomène de mode, le recours au psy pour les enfants ? Rien n’est moins sûr. Sous d’autres cieux, peut-être, là où psychologues, psychiatres et pédopsychiatres courent les rues (voir encadré en page suivante). Les pédopsychiatres marocains, tout en admettant qu’il y a de plus en plus de parents qui consultent pour des enfants présentant des troubles du comportement, refusent néanmoins de parler de banalisation de la pédopsychiatrie au Maroc. «C’est une spécialité plutôt balbutiante», soutient le Dr Karoumi. La preuve : à Casablanca et Rabat, qui disposent pourtant des deux plus grands centres hospitaliers du Maroc, il n’existe pas encore de service de pédopsychiatrie qui soit un centre de référence et d’orientation pour les parents. «Ces derniers sont dispersés entre plusieurs spécialités, et les pédopsychiatres diplômés se comptent sur le bout des doigts ; quant aux psychomotriciens, le pays n’en compte pas plus de 5 ou 6», nous informe le Dr. Karoumi.

Le Dr Warda Moufti, une autre pédopsy à Casablanca, abonde dans ce sens. «Comment parler de phénomène de mode et de banalisation quand je reçois des patients d’Oujda et de Tanger ? Le nombre des pédopsy par rapport à la population et aux maladies psychologiques dont souffrent les enfants marocains est dérisoire», se plaint-elle.
Et les deux spécialistes d’avancer deux raisons essentielles à cet «engouement» pour les pédopsy. D’abord une prise de conscience des parents, grâce à la sensibilisation par les enseignants et les médias, et le développement des connaissances. De plus en plus de parents sont instruits, lisent des magazines et regardent des documentaires à la télévision. Un enfant insomniaque, agité, hyperactif, qui refuse de manger, ne se concentre pas en classe, ou se bagarre à l’école, phénomène naguère considéré par les parents comme anodin, est désormais une véritable sonnette d’alarme.
Autre raison de cette prise de conscience. «Les parents n’appréhendent plus la consultation du pédopsy. La crainte et la honte de consulter un psy ne sont plus de mise et l’image que reflétait ce dernier dans l’imagination des Marocains a complètement changé aujourd’hui», s’accordent à reconnaître les deux spécialistes.
L’essentiel est donc d’être vigilant et attentif au comportement de ses enfants, sans toutefois tomber dans une nouvelle manifestation de l’hypocondrie. Le résultat pour l’enfant serait alors à l’opposé de celui attendu !.

Deux associations au secours des enfants en difficulté
Au niveau de Casablanca, il y a l’Association pour les troubles de l’enfant (APTE), domiciliée au complexe Touria Sekkat. Une équipe composée d’un pédiatre, d’un psychologue, d’un pédopsychiatre,
d’un psychomotricien et déducateurs s’occupe des enfants en difficulté scolaire, psychologique ou d’intégration sociale. Même chose au niveau de Mohammédia, avec l’Association Mohammédia enfance et santé (AMES), qui s’assigne pour principale tâche d’aider les enfants et adolescents de la ville dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la culture. Objectif : faciliter l’intégration scolaire et sociale des enfants en difficulté. Cette association dispose de deux classes : une (maternelle Azzohour) pour enfants handicapés légers, une structure d’accueil pour des enfants âgés de 3 à 6 ans présentant un handicap physique ou mental léger. Elle offre une prise en charge psychopédagogique pour une meilleure intégration scolaire et sociale de ces enfants. L’autre classe (classe d’adaptation Azzohour) est un espace d’intégration scolaire pour les enfants âgés de 7 à 12 ans, présentant un handicap léger. Etablie au sein de l’école publique Al Farazdaq, cette classe offre une prise en charge médico-psychologique et éducative adaptée aux difficultés scolaires de ces enfants. Quant aux deux services d’écoute, ils fonctionnent tous les mardis matin : les enfants présentant un problème médical ou psychologique sont reçus avec leurs parents, le cas échéant ils bénéficient d’une orientation ou d’un soutien. L’autre service d’écoute est un espace d’expression et de dialogue où les adolescents sont invités à exposer librement leurs problèmes et à exprimer leurs souffrances.