En quatre ans, grà¢ce à  Â«Moukhtafoun», mille familles se sont retrouvées !

Lancée en 2003, l’émission connaît
un succès fulgurant.
5 000 dossiers reçus en quatre ans.
Un taux d’audience de 35%, parmi les plus élevés dans le paysage audiovisuel national.
Appels, enquêtes, reportages, vérifications…, plongée dans
les coulisses
d’un succès.

Lundi 19 mars, 15 heures. L’un des studios de la chaà®ne 2M est en effervescence. L’enregistrement des capsules sur les portés disparus de la très populaire émission «Moukhtafoun» bat son plein. L’équipe de quinze techniciens, menée par Abdelali Bouita, réalisateur de l’émission, fignole les derniers réglages et repérages. Silence, on tourne : le visage d’une femme apparaà®t sur l’écran, et, en médaillon, la photo d’un jeune homme : son fils disparu.

D’une voix tremblante, émue aux larmes, elle passe son nida’e (appel) de détresse : «Je cherche mon fils, Ali Tahiri, 30 ans, disparu à  Tétouan depuis cinq ans.» La dame fond en larmes avant de se reprendre, difficilement, et de supplier son fils disparu de prendre contact avec elle au numéro de téléphone inscrit au bas de l’écran : «Tu me manques beaucoup mon chéri, je sais que j’étais dure avec toi. Reviens moi.

Je prie tous ceux qui ont reconnu ce visage sur cette photo de me contacter.» Les techniciens sont satisfaits de cette prise de vue : la dame a profité pleinement des quarante secondes qui lui étaient imparties, il ne sera pas nécessaire de tourner la séquence à  nouveau, comme c’est souvent le cas. C’est clair, commente, le réalisateur de l’émission, «il s’agit d’un cas de violence d’une mère à  l’égard de son enfant. A classer dans le thème violence», ajoute-t-il.

La chaà®ne passe une centaine d’appels par mois, enregistrés en six capsules
Deux minutes plus tard, un autre visage apparaà®t sur l’écran pour passer son appel. Le frère d’un autre disparu : «Il s’appelle M’faddel Labsiri, précise l’intervenant, il est de Chefchaoun. Il travaillait dans un garage à  Sebta. Il disparaà®t un jour de 1999 suite à  un différend avec son patron. Sa femme et ses enfants l’attendent avec impatience. Ils veulent savoir s’il est mort ou vivant, à  ceux qui le reconnaissent de nous contacter… ».

Deux jours par mois sont consacrés à  l’enregistrement de ces capsules, pendant lesquels la chaà®ne ouvre ses studios aux Marocains désireux de passer leur «nida’e». Ils viennent de toutes les régions du Maroc.

Il s’agit de parents et proches de disparus, qui caressent l’espoir, après une longue recherche infructueuse, de retrouver à  travers cet appel, qui un frère, qui une sÅ“ur, qui un père ou une mère, disparus dans la nature, parfois depuis très longtemps. Ces appels sont enregistrés en capsules : chaque mois, six capsules sont prêtes, une centaine d’appels mensuels passent ainsi sur les ondes tous les jeudis à  23 heures.

Cette première étape de «Moukhtafoun», la partie visible de l’iceberg, consacrée à  l’enregistrement des appels, n’est pas tâche aisée et, au-delà  de la forte charge émotionnelle qui accompagne les tournages, la connotation sociale de l’émission est tout aussi poignante.

En effet, l’écrasante majorité des personnes qui perdent un être cher et qui viennent lancer leur appel appartient aux couches sociales les plus défavorisées. Nombre d’entre elles sont relativement âgées et d’un niveau scolaire très modeste.
«Nous essayons au maximum de les conseiller, commente le réalisateur. Notre but est, après tout, de les aider à  retrouver un être cher. Nous avons parfois affaire à  des personnes qui viennent de très loin, qui ont toute une histoire derrière elles. Elles ont donc envie de s’épancher, de donner beaucoup de détails, or, l’appel ne dépasse pas 40 secondes. Nous leur demandons de passer un message très court et très précis. »

C’est Fatima Koradidi, coordinatrice de l’émission, qui reçoit les dossiers des disparus, les classe par thème, selon la nature de l’évènement qui a déclenché la fugue (employées de maison maltraitées, maladie mentale, violence familiale, chômage…), et contacte par téléphone les proches du disparu pour avoir plus de renseignements. En amont, c’est donc tout un travail qui précède l’enregistrement des appels, et qui prépare le terrain à  l’équipe de reportage.

Il faut se rendre sur les lieux, s’enquérir des circonstances de la disparition… La vigilance est de mise. «Ces nida’e constituent un moment très fort, met en garde la coordinatrice.
Il faut s’assurer que la photo est bien celle du disparu, toute erreur serait fâcheuse. » Autre précaution : l’appel doit impérativement être lancé par un très proche de la famille du disparu, les amis sont évincés d’office.

«Nous voulons éviter les mauvaises surprises, met en garde Mme Koradidi, des canulars sont possibles». Mais il y a des exceptions : dernièrement, la chaà®ne a dû traiter le cas d’une femme âgée, très malade, à  la recherche de son mari, et qui ne pouvait se déplacer.
La coordinatrice a accepté que quelqu’un puisse lancer le message en son nom.

Mais, avant d’en arriver à  la forme actuelle de l’émission, ces nida’e sous forme de capsules hebdomadaires qui n’ont commencé qu’en juin 2006 (les nida’e en cours d’émission ayant toujours existé), il est intéressant de revoir le parcours de «Moukhtafoun», qui a près de quatre ans aujourd’hui. Flash-back.

«Plus nous diffusions, plus nous recevions»
Depuis la fin des années 1990, la chaà®ne de Aà¯n Sebaâ recevait régulièrement des dizaines de lettres de Marocains à  la recherche de leurs proches disparus. Des cas sociaux souvent dramatiques qui méritaient donc des reportages, diffusés aux journaux télévisés (JT).

L’impact émotionnel de ces reportages était si fort, signale Samira Sitail, directrice des informations sur 2M depuis 2002, que, «plus nous en diffusions plus nous recevions de nouvelles demandes.
Une émission entièrement consacrée à  ce thème s’imposait donc.» C’est d’abord au journaliste Khalid Adnoun qu’est revenue la charge d’animer l’émission à  ses débuts, en 2003.
Après son départ à  la Haca, en 2005, c’est à  Adil Benmoussa, lauréat de l’ISIC (Institut supérieur de l’information et de la communication), qu’est échue cette responsabilité. Très vite, le succès de l’émission a été éclatant et a dépassé tous les pronostics.

De 2003 à  mars 2007, la chaà®ne a saisi sur ses fichiers quelque 5 000 dossiers, et des centaines d’autres attendent leur tour. Entre la saisie et la diffusion du nida’e, «il peut se passer des mois, voire une année», estime Hanane, stagiaire recrutée récemment pour se charger de la saisie, en coordination avec Mme Koradidi. Sur les 5 000 dossiers saisis, 40% ont été traités. Sur les 2 000 dossiers ouverts, la moitié s’est soldée par des retrouvailles.

Retrouver un disparu dépend grandement de ses proches, signale Adil Benmoussa, l’animateur de l’émission : plus les témoins et les proches parents livrent des informations précises sur l’identité et les circonstances de la disparition, avec photo à  l’appui, plus les chances d’aboutir sont grandes.
«Nous donnons la priorité aux dossiers relatifs aux disparitions récentes, car, dans ce cas, les concernés ont plus de chances de retrouver rapidement les leurs».

Bien entendu, le moment le plus fort de l’émission est le reportage diffusé le premier jeudi de chaque mois : l’équipe de 2M est sur les traces du disparu. La famille d’abord. S’il y a d’autres indices, on les exploite en vue de collecter le maximum d’informations et réussir a démêler l’écheveau. Dans le reportage, signale Adil Benmoussa, il y a deux volets, «le côté recherche et le côté humain. On va dans la famille qui a envoyé le courrier.

Elle raconte son histoire. S’il y a un indice, on le suit sur le lieu qui nous a été révélé. S’il n’y a aucune trace, on met l’accent sur le côté humain. L’objectif est alors d’essayer d’émouvoir le concerné pour qu’il réapparaisse».

Aujourd’hui, le taux d’audience nationale de «Moukhtafoun» témoigne du succès de l’émission : 34 à  35% lors de la diffusion du premier jeudi de chaque mois. Mais son succès dépasse les frontières et les MRE s’y intéressent également.

Un certain nombre d’entre eux, re-cherchant désespérément un membre de la famille, ont écrit. L’équipe du reportage va à  leur rencontre, là  o๠ils se trouvent : au Canada, en Egypte, en Jordanie… Le cas le plus emblématique est celui de Abdellatif Sehani qui envoie à  la chaà®ne, en 2005, du Canada o๠il réside, un courrier accompagné d’une photo. Une équipe est dépêchée sur place pour recueillir sa déclaration. Il a perdu toute trace de sa famille depuis 52 ans. 2M a réussi à  le mettre en contact avec elle: deux frères, l’un vivant à  Oujda et l’autre en France. L’équipe s’est déplacée à  l’aéroport Mohammed V pour filmer les émouvantes retrouvailles (voir encadré).

Une petite équipe et des efforts colossaux
Les responsables de la chaà®ne ne dissimulent pas la fierté qu’ils ressentent d’avoir réussi à  créer une émission permettant à  des familles décomposées dans le drame de se reconstituer dans le bonheur des retrouvailles. Samira Sitail balaie d’un revers de la main les voix dissonantes qui se font entendre çà  et là . «Dans les discussions de salon, l’émission est qualifiée de populiste, dit-elle, Moi, je dirais qu’elle a sa place chez la majorité des Marocains, car elle parle leur langage et se plonge dans leurs problèmes quotidiens. C’est de là  que l’émission tire son succès. “Moukhtafoun” est une grande réussite sur le plan sociétal, télévisuel, dont je suis très fière.» Ce qui ajoute à  sa fierté, c’est que l’effectif de l’équipe permanente à  son chevet ne dépasse pas les doigts d’une main : Asmae Ainoun, Adil Benmoussa, Fatima Koradidi, Hassan Benrabah et Hanan, la stagiaire, le tout supervisé de manière effective par Réda Benjelloun, directeur général-adjoint en charge des magazines d’information !

Quatre questions à  Samira Sitail
Directrice de l’information à  2M
« 99,9 % des courriers reçus viennent de familles pauvres »

La Vie éco : Comment est né le concept de l’émission «Moukhtafoun» ?

Samira Sitail : Nous recevions des dizaines de demandes de citoyens qui recherchaient désespérément un des leurs.
Nous traitions ces demandes dans des reportages diffusés dans les JT, et plus nous en diffusions, plus nous en recevions.
Une émission entièrement consacrée à  ce thème s’est donc imposée.
Nous en avons discuté avec les rédacteurs en chef, à  l’époque ; c’était en 2002.
Nous nous sommes dit que nous allions vraiment donner corps, à  travers cette émission, à  la notion de mission de service public.
On ne prédisait pas au départ un tel succès, ni cette satisfaction que nous ressentons aujourd’hui d’avoir aidé des Marocains à  retrouver les leurs après une longue disparition, et des familles à  se reconstituer.

Qui en a eu l’idée ?
Je me souviens avoir travaillé moi-même sur le concept. Mes collègues m’ont aidée à  enrichir l’idée qui, à  la base, est la mienne.

Qui a recours à  «Moukhtafoun» ?
99,9% des courriers reçus et traités émanent de familles pauvres. A travers les reportages et la manière dont ils sont traités (recherche des familles et des disparus), nous avons pu aborder de façon différente mais très directe les problèmes de la société marocaine : un père de famille qui disparaà®t sous le coup de l’alcool ou de la drogue, un enfant maltraité par ses parents qui arrête sa scolarité et qui claque la porte.
Des rapports difficiles entre parents et enfants poussent parfois un gamin à  fuguer, des employées de maison maltraitées prennent la fuite.
Dans tout cela, on est amené à  aborder ce qu’il y a de plus profond dans la famille et la société marocaines. Une fugue est souvent vécue comme un drame familial, une décomposition. Or, cette émission participe à  sa reconstitution, ce qui n’est pas rien. De ce point de vue, je crois que l’équipe de «Moukhtafoun» a réussi sa mission.

Y a-t-il des échos de l’émission à  l’étranger…
Absolument. C’est énorme. Il faut savoir que c’est notre meilleure audience.
Même une chaà®ne comme Al Maghribia, qui est la compilation de tous les programmes de TVM et de 2M, fait 4% d’audience, ce qui n’est pas rien. Des enquêtes très poussées et précises ont été menées par la SNRT sur les habitudes de consommation télévisuelle des Marocains, vous seriez étonnés par les résultats. S’il y a un défi que nous avons réussi à  relever ces dernières années, c’est celui de la proximité. «Moukhtafoun» est caractéristique de cette proximité.

Focus
Installé au Canada, il retrouve sa famille après 52 ans !

L’exemple de Abdellatif Serhani est édifiant : un reportage lui a été consacré au Canada en 2005, baptisé «Un demi-siècle».
La famille naturelle de Abdellatif a perdu sa trace alors qu’il avait deux ans. En 1986, alors qu’il est encore au Maroc, il découvre qu’il est adopté, et non le fils naturel de la famille dans laquelle il a grandi. Il commence ses recherches pour retrouver ses parents naturels, en vain. Puis il part faire sa vie au Canada.

Fan de l’émission, il envoit en 2005 un courrier à  2M. L’équipe de «Moukhtafoun» se déplace alors à  sa rencontre, et réalise un reportage poignant. Abdellatif livre toutes les informations en sa possession : sur sa famille adoptive – dont le nom de sa mère d’adoption – et sur sa famille d’origine – dont le nom de sa mère naturelle.
Ses deux parents sont décédés, ce sont deux frères à  lui, connaissant l’histoire de sa disparition, qui contactent 2M après avoir vu le reportage pour demander ses coordonnées. Les informations livrées par Abdellatif correspondent parfaitement à  l’enfant recherché.

52 ans après sa disparition, le «disparu» retrouve sa famille naturelle: un frère vivant à  Oujda et un autre en France. Les retrouvailles ont eu lieu en juillet 2005, à  l’aéroport Mohammed V :
2M s’y est déplacée pour les filmer. Une information de taille a aidé les retrouvailles : le concerné, en même temps qu’il a communiqué l’identité de ses deux mères, a présenté une photo o๠il figure avec sa mère naturelle alors qu’il est encore en bas âge n