El Jadida racontée par un écrivain jdidi

Mustapha Jmahri, journaliste et connaisseur d’El Jadida, consacre toute une Å“uvre à  l’histoire de cette ville qu’il raconte à  travers plusieurs ouvrages. El Jadida a connu des figures emblématiques, comme l’aviateur Saint-Exupéry ou encore Guy Delanoë, président de « Conscience Française ».

El Jadida, ville pétrie d’histoire et résolument tournée vers la modernité et l’avenir, ne cesse d’habiter, de fasciner et d’inspirer l’écrivain et journaliste Mustapah Jmahri. Lui, en se focalisant sur sa ville fétiche, il a privilégié la monographie, sa lucarne à travers laquelle il scrute, avec l’œil fouineur du chercheur et du journaliste, la société, la culture et les traditions d’une cité, meilleure façon de faire connaître ses monuments, ses hommes, et partager avec les autres ses moments de gloire et sa décadence.

Il a écrit et publié, entre autres, Chroniques secrètes sur Mazagan-El Jadida, 1850-1950, où il entraîne le lecteur «dans l’atmosphère d’un véritable film d’action, avec ses intrigues, ses péripéties, ses conflits, ses drames où des destins individuels se dissolvent dans le destin national», comme le note son préfacier Brigitte Lepez, maître de conférences à l’Université Lille III. 

Ou encore La communauté juive de la ville d’El Jadida, une véritable plongée dans l’histoire des juifs jdidis. Et pour cause, en 1946, à titre d’exemple, leur nombre avait atteint un pic : 4 000 juifs y vivaient parmi les 20 000 musulmans qui peuplaient la cité. Il va sans dire qu’ils jouèrent, écrit l’auteur, «un rôle non négligeable dans le commerce de détail et de gros, mais aussi dans l’artisanat, les transactions immobilières, l’industrie et, dans une moindre mesure, dans les emplois administratifs et les professions libérales». Publié en 2005, ce dernier ouvrage vient d’être réédité en 2013 aux éditions «Les cahiers d’El Jadida», au grand bonheur des férus d’histoire sociale et culturelle, à un moment où la communauté juive marocaine, réduite en peau de chagrin en ce début de XXIe siècle (ils étaient quelque 268 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale, on estime leur nombre à 3000 actuellement) suscite de plus en plus d’intérêt parmi les chercheurs.

Une randonnée annuelle sur les traces de Saint-Exupéry dans Doukkala intitulé «Circuit Citadelle»

Le dernier livre en date, commis par M. Jmahri (paru aux éditions l’Harmattan), est aussi un hymne à El Jadida-Mazagan, il s’intitule : A l’ombre d’El Jadida, souvenirs et témoignages. Dans ses autres ouvrages, l’auteur n’a fait que raconter l’histoire des autres, ceux qui ont façonné El Jadida, y ont laissé leurs empreintes, au niveau local, et exercé une influence au plan national et international. L’auteur cite moult exemples de ces personnages, parmi lesquels l’aviateur français Saint-Exupéry, dont seuls les initiés connaissent son histoire avec la région de Doukkala.
L’aviateur connaissait bien le Maroc pour l’avoir sillonné de long en large en pilote chevronné, mais son passage à la Kasbah de Boulaouane dans Doukkala, à quelques encablures d’El Jadida, et sa rencontre avec le caïd Tounsi, maître des lieux dans les années vingt du siècle dernier, auront «profondément marqué et inspiré» Saint-Exupéry, qu’il raconta lui-même cette histoire dans un livre, Citadelle, resté inachevé, et qui ne sera publié qu’en 1948 après la disparition de l’aviateur en Méditerranée. Moralité de l’histoire : la rencontre de Saint-Exupéry avec la région de Mazagan-El Jadida mérite qu’on s’y arrête, explique l’auteur, pour rendre hommage à la mémoire de cet aviateur et écrivain, en organisant une randonnée annuelle sur les traces de ce personnage dans Doukkala. Jaloux de sa ville, l’auteur propose même de baptiser cette randonnée «Circuit Citadelle», qui partirait, écrit-il, «de la Kasbah portugaise de Mazagan sur la côte atlantique et s’arrêterait à la Kasbah de Boulaouane sur les méandres de l’Oum-er-Rabia…», avec un détour bien entendu par Dar-caïd-Tounsi. Voilà une niche à exploiter au niveau touristique, et une manière intelligente de mettre en valeur le patrimoine social et culturel de la région.

Le livre Chroniques secrètes sur Mazagan-El Jadida foisonne de telles histoires et de tels personnages avec leur lot d’anecdotes. Il parle aussi d’un projet insolite : celui d’un train anglais, proposé par les Britanniques dès 1902, pour servir de ligne commerciale entre Mazagan et Marrakech, projet ferroviaire qui n’a jamais vu le jour. Du Musée portugais à Mazagan, projet échafaudé pendant la période du Protectorat par Paul-Antoine Evin, chercheur et archéologue français, qui sera aussi relégué aux oubliettes. De la condamnation à mort et de l’exécution du vice-consul espagnol à Mazagan, du nom de Victor Darmon, impliqué dans une affaire d’adultère avec une femme musulmane, incident qui envenima les relations entre le Maroc du sultan Moulay Abderrahmane et l’Espagne. Mais s’il est un personnage, parmi tant d’autres décrits par M. Jmahri qui ont façonné la mémoire de cette ville côtière, qui a marqué aussi fort la cité d’El Jadida et les esprits de ses habitants, c’est bien celui du Dr Guy Delanoë (1916-1990), président du mouvement «Conscience française», qui milita activement pour l’indépendance du Maroc. Il lui consacra un portrait d’une dizaine de pages, en reconnaissance à cet homme qui força l’estime des Jdidis, et des Marocains en général, par ses actions sociales et humaines. Né à El Jadida de parents médecins, son acharnement d’aider les Marocains à se libérer du joug du Protectorat lui a valu une triple distinction royale : un Wissam alaouite du temps du Roi Mohammed V, un autre qui lui sera décerné par le Roi Hassan II; et un troisième, le Wissam de l’ordre de Grand Officier, remis à sa fille Nelcya, à titre posthume, par le Roi Mohammed VI. Les cendres de Guy furent inhumées à El Jadida, sa ville natale, en 1992.

Quand une mère musulmane va faire ses courses, il lui arrive de confier son bébé à sa voisine juive

Dans La Communauté juive de la ville d’El Jadida, réédité en 2013, M. Jmahri parle aussi des autres ; de ces familles de confession hébraïque ; et sa recherche est venue combler un vide, puisque à la différence des communautés juives des autres villes (Marrakech, Meknès, Casablanca…), celle d’El Jadida n’a jamais donné matière, comme le note l’auteur, «à des publications spécifiques». L’enquête foisonne de témoignages de Jdidis musulmans et juifs, pour annoncer une même vérité : les deux communautés vivaient en symbiose.

Abdelkébir Khatibi, appartenant à la première, l’avait exprimé ainsi dans son «Pèlerinage d’un artiste amoureux»: «Quand une mère musulmane se dépêche pour aller faire ses courses, il lui arrive de confier son bébé à sa voisine juive pour le garder ou l’allaiter. L’inverse aussi».

Simon Bensimhon, directeur de l’école israélite d’El Jadida,   l’exprima à sa manière dans son livre Pages oubliées : «Une image me revient à l’esprit : des femmes musulmanes faisaient leurs adieux aux juifs partant dans les cars, le matin, devant le cimetière juif. On entend : Pourquoi partez-vous ? Restez, vous êtes nos frères».

Mais un autre type d’éclairage sur El Jadida est venu en cette année 2013 compléter les autres, mais à travers des petites histoires vécues par l’auteur lui-même, un témoignage personnel qui vient contribuer aussi, comme le remarque son préfacier Christian Feucher, historien, à l’histoire d’El Jadida. S’il doit cette passion pour cette ville à quelqu’un, c’est à son père, analphabète mais grand connaisseur des lieux, qui le prenait sur son vélo et le faisait promener à travers la ville pour lui expliquer «l’origine des édifices, des bâtisses et des occupants, et ces endroits…».