Egalité des sexes, l’avis de la rédaction

«Ils sont devenus plus machos avec la nouvelle Moudawana» Code de la famille, Code de la nationalité… Le premier pas vers l’égalité des femmes. Mais la réalité est tout autre.

«Ils sont devenus plus machos avec la nouvelle Moudawana» Code de la famille, Code de la nationalité… Le premier pas vers l’égalité des femmes. Mais la réalité est tout autre. On pourrait même dire que l’égalité entre les sexes est un leurre. Tout d’abord, au niveau professionnel, bien des femmes, avec des diplômes similaires et des compétences égales et parfois même supérieures à celles de leurs collègues hommes, souffrent encore d’inégalités au niveau des rémunérations ainsi que des promotions. Et ceci même dans des entreprises qui se disent modernes et citoyennes. Ensuite, au niveau de la famille, et plus précisément dans la vie conjugale, les rapports ne reflètent malheureusement pas une quelconque égalité des sexes. On pourrait même dire que, depuis l’adoption de la Moudawana, un certain nombre d’hommes, notamment les détracteurs du nouveau code, se montrent plus machos. Un comportement qui donne à réfléchir sur le degré de maturité de nos hommes…

«Votre ennemi n’est pas celui que vous croyez»
Salah AGUENIOU
Que la femme soit l’inégale de l’homme est une antienne qui n’a que peu à voir avec la réalité. A moins que l’on soit en désaccord sur ce qu’est l’égalité des sexes, je ne vois pas en quoi nos femmes ont moins de droits que nous autres mâles. Elles travaillent, mais seulement quand elles le désirent, alors que nous, nous y sommes presque condamnés (oui, oui !); elles sortent et même voyagent, seules, quand c’est nécessaire (pareil pour nous) ; elles ont leur propre voiture quand les moyens le permettent, et dans le cas contraire, elles partagent ou s’approprient celle du mari. Et on peut continuer à volonté cette énumération.
Maintenant, il est bien vrai que cette égalité apparaît beaucoup mieux chez la femme éduquée que chez l’analphabète. Mais qu’on ne se méprenne pas ! Nos mères, qui font partie de cette deuxième catégorie, avaient, au sein de la famille, une position dont peu de patrons peuvent se prévaloir. Elles avaient la haute main sur l’éducation de leur progéniture et, de ce fait, en façonnaient l’avenir; elles géraient comme elles l’entendaient les finances du foyer ; elles avaient toujours leur mot à dire sur les petites comme sur les grandes décisions – quand elles ne les inspiraient pas; le tout sans rendre de comptes à une quelconque autorité supérieure ni, encore moins, affronter la colère des syndicats. Insignifiant tout cela? Mais qu’y a-t-il donc de si important que vous n’ayez encore obtenu? Si vous pensez au divorce qui, dit-on, défavorise souvent les femmes, je vous l’accorde mais sous bénéfice d’inventaire. Car, je connais des hommes que le divorce a ruinés et même rendus malheureux ; et a contrario des femmes qui s’en sont sorties avec, dans la cagnotte, un bon pactole, en sus de la liberté retrouvée.
On peut reprocher à ce qui vient d’être dit de ne refléter qu’imparfaitement une réalité si diverse et si contrastée. Je veux bien. Seulement voilà : pour les hommes aussi, détrompez-vous, cette réalité n’est pas une. Il y a non seulement ceux que la nature n’a pas priviligiés – mais pour ceux-là, on n’y peut rien -, mais aussi tous ceux, et ils sont nombreux, que leurs semblables tiennent en état d’infériorité. Alors ! Alors, si vous tenez absolument à livrer combat, prenez garde, mesdames, de vous tromper d’ennemi ! Souvent, il n’est pas celui que vous croyez.

«L’égalité hommes-femmes ? un faux débat»
Fadel Agoumi
Que ferait une femme de l’égalité avec un homme ? Est-ce là le but recherché, être l’égale de l’homme dans tout ? Pourquoi pas être supérieure ?
A mon sens, on devrait plutôt parler de droits de la femme tout court. Et dans cette optique, on peut dire que oui, au cours de ces dernières années «l’égalité» a progressé dans le bon sens. Le pas le plus important – il faut le souligner – vient d’une initiative du Souverain qui a libéré la femme de sa condition de mineure éternelle et l’a considérée comme égale à l’homme en matière de droits au sein du couple. Est-elle astreinte aux mêmes obligations ? Pourquoi, si l’on doit parler d’égalité ne demande-t-on pas à la femme de donner une pension pour les enfants si ces derniers sont à la charge de leur père. Si l’on doit parler d’égalité, aussi, pourquoi imposer un quota de femmes au Parlement ? La discrimination positive est un non-sens.
Sur le plan des us, qui sont plus importants à mes yeux que tous les textes de loi, on constate que la femme a gagné son indépendance et surtout que le regard que porte la société sur elle est en train de changer. On accepte de plus en plus qu’une femme vive seule et accède à des postes élevés. Mais, est-ce là seulement l’objectif ? Entre milieu urbain et rural, les différences sont notables. A la campagne, le mode de vie impose à la femme de s’occuper du foyer, des enfants et du bien-être de son mari qui ramène le pain du jour à la maison. Demande-t-elle plus, a-t-elle besoin de plus ? Posons-lui la question.
Enfin, sur un plan « genre», si je ne vois aucun inconvénient à ce que la femme fasse le même boulot que l’homme, la femme reste une femme, moins égoïste que l’homme, plus émotive et, je pense, plus cruelle aussi. Il est des domaines où rien ne la remplace, des champs d’activité qui lui sont naturels. Pourquoi donc vouloir à tout prix changer ce qui relève de la nature même de la femme ?

« Question de personnes plus que de lois»
Ouadie Drissi El Bouzaïdi
Si on ne peut nier les avancées contenues dans les textes de loi et les discours, leur impact sur le terrain est pour le moins hypothétique : égalité des chances pour l’accès à l’emploi, aux postes de responsabilité, aux grilles de salaire les plus élevées… L’égalité entre les hommes et les femmes est-elle un leurre pour autant ? Je ne crois pas. Je reste foncièrement convaincu que cela dépend plus des personnes que des lois qui les encadrent. De la capacité des femmes à se battre pour leur droit, à se faire respecter et à exiger de leur vis-à-vis un comportement correct. Mais aussi de la capacité des hommes à considérer la femme comme simplement ce qu’elle est : un être «entier» qui peut être plus «intelligent», plus «vrai», plus «fort». Le malheur est que certaines commencent à regretter cette égalité estimant qu’elle leur a plus compliqué l’existence plutôt que de la faciliter !

«Avouons que les choses ont changé»
Jaouad Mdidech
L’égalité entre les femmes et les hommes, une chimère ? Vous rigolez. Il faut être aveugle pour ne pas remarquer que, depuis quelques années, un arsenal juridique est venu mettre la femme marocaine sur un pied d’égalité avec l’homme. Regardez le nouveau Code de la famille, c’est une révolution juridique dans le monde arabo-musulman. Il y est inscrit noir sur blanc que la famille est sous la responsabilité conjointe des deux époux. Plus : la femme, désormais, a toute la latitude juridique pour «répudier» son homme. La dernière nouveauté, rappelez-vous, est la réforme du Code de la nationalité : les enfants nés d’une femme marocaine mariée à un étranger deviennent entièrement marocains. Mais le juridique à lui seul ne peut, en quelques années, mettre fin à des siècles d’inégalité. L’homme, dans la vie de tous les jours, se défend bec et ongles pour sauvegarder son territoire : c’est de bonne guerre. Il faut aussi révolutionner les esprits, c’est une autre histoire.

«Le chemin reste long. Education et formation sont nécessaires»
Laïla Triki
L’égalité entre l’homme et la femme ou la femme et l’homme, serais-je tentée de dire, est un concept lourd de signification car il ne s’agit pas d’une simple équation. En fait, ce concept conditionne la vie de la majorité des filles et des femmes marocaines qui ont été longtemps opprimées par une dictature masculine. Celle-ci leur a fait croire qu’au mieux elles seraient l’objet chéri de l’homme. Toutefois, la femme se libère peu à peu de ses chaînes à mesure qu’elle goûte aux plaisirs, aux défis et aux difficultés de la vie.
Le Code de la famille aidant, la femme marocaine arrache sa place dans la société. Elle accède à des postes de responsabilité même dans les hautes sphères administratives et décisionnelles. Elle revendique son droit à l’épanouissement. Mais le chemin reste long et la bataille ne sera gagnée que grâce à l’éducation et la formation d’un plus grand nombre de mères et de jeunes filles. Cette formation doit concerner aussi l’homme qui doit intégrer les changements pour une société plus harmonieuse. D’ailleurs, lui aussi sera gagnant car il aura comme partenaire un être riche plutôt qu’un être soumis.
Enfin, une société plus égalitaire envers l’homme et la femme est plus efficiente du point de vue économique puisque la population active sera relativement plus importante.

«La femme a plus de pouvoir qu’on ne pense»
Alié Dior Ndour
Sur le plan légal, le statut de la femme a beaucoup changé. Même avant l’adoption de la Moudawana, elle était déjà bien active, en particulier dans le domaine économique, et personne ne doute de son apport ou ne remet en question la place qu’elle occupe à ce niveau. Mais c’est aller vite en besogne que de dire que, sur le plan social, précisément au niveau des rapports directs homme-femme, l’idée d’égalité est ou sera acceptée à plus ou moins long terme. A mon avis, le débat est faussé dès lors que l’on monte en épingle cette théorie de «partage équitable du pouvoir», que ce soit dans le ménage ou en milieu professionnel.
D’ailleurs, aucune société n’est encore arrivée à trancher la question. L’histoire, les données culturelles et les non-dits sont des héritages solidement enracinés. J’estime qu’il faut davantage mettre l’accent sur la notion de complémentarité. Parce que, ne l’oublions pas, si la femme est moins «visible», elle a souvent le pouvoir de peser lourdement sur les décisions que prend le sexe opposé.

«L’égalité : un concept importé par mimétisme»
Saâd Benmansour
L’égalité entre hommes et femmes au Maroc est un non-sens. Notre prétendue élite l’a importé par mimétisme vis-à-vis des pays occidentaux. Au Maroc, nous le savons à travers nos mères, nos grand-mères et nos épouses, la femme a depuis toujours été le vrai chef de famille. C’est elle qui décide de tout : des budgets, des dépenses, des achats à faire, des programmes des vacances et des voyages… bref, de tout ou presque. Chez les jeunes couples, une grande proportion des femmes sont actives. Donc la femme accède au statut d’apporteur de ressources financières tout en gardant ses prérogatives au niveau de la gestion du foyer et sans que cela donne lieu à une réticence de la part du mari, à l’exception de cas isolés qui relèvent plus de la jalousie et de l’orgueil mal placé. Certes, il subsiste dans notre société quelques comportements déviants comme la violence, par exemple, dont sont victimes certaines femmes. Mais le Maroc ne fait pas l’exception.

«Politique volontariste et combat des femmes»
Schéhérazade Rahal
Si j’avais quelques velléités de croire que la Moudawana a complètement changé la donne, il me suffit de tendre l’oreille vers les bureaux voisins, peuplés de collègues mâles, pour redescendre sur terre. La femme reste le bouc émissaire préféré dans notre société, cristallisant toutes les frustrations des messieurs en proie à des difficultés matérielles ou existentielles. «Il y a plus de divorces au Maroc depuis l’instauration de la nouvelle Moudawana»… «Elles veulent porter la culotte,…» Le tout ponctué d’aimables «Bien fait pour leur g…, elles voulaient des droits, elles en ont !». Mais ne généralisons pas.
Alors, l’égalité des droits, c’est pour demain ?
Pas de pronostic hasardeux, la question est d’une immense complexité, à la croisée de toutes les grilles de lecture, psychologique, sociologique, anthropologique, économique, religieuse… Je peux quand même répondre, sans faire preuve d’une folle témérité : «Oui ça bouge. Oui la Moudawana a ouvert une belle brèche. Mais, oui aussi, le chemin est encore long et semé de pièges».
Quelques évidences, aussi :
– La libération de la femme passe par le développement et l’élévation du niveau éducationnel et culturel de la société. Il n’y a qu’à lire les témoignages de celles qui, comme Aïcha Ech Chenna, travaillent sur le terrain, dans les quartiers périphériques et les bidonvilles, pour en être convaincu.
– Elle passe par une plus grande justice sociale. L’homme subit lui-même une violence extrême lorsqu’il n’est pas reconnu dans sa dimension humaine et quand, dominé, il subit le mépris des dominants (à l’usine, au bureau, dans la rue, les administrations, …). Difficile d’exiger de lui qu’il respecte la dignité de la femme, plus faible que lui. Il aura plutôt tendance à retourner contre elle la violence subie (coups, injures).
– Pour faire avancer les choses, la politique volontariste de l’Etat doit continuer (amélioration du fonctionnement de la justice pour une mise en œuvre effective des avancées de la Moudawana…). Elle doit être soutenue par l’action des partis les plus avancés sur la question, celle de l’entreprise (pour faciliter le travail des femmes : crèches, restauration collective…).
– Tout cela ne dispense pas d’un combat des associations de femmes, de la société civile, et d’une «avant-garde féministe» (la «ringardise» est assumée !) audacieuse, traquant les manifestations de sexisme où qu’elles se produisent et les combattant, notamment au plan juridique. Une avant-garde qui osera revendiquer au-delà de ce qui semble consensuel et tirera le mouvement vers l’avant. Et n’oublions pas (cf. le témoignage de certains collègues) que beaucoup d’hommes, universitaires, sensibles à la notion de justice sociale, ont des blocages étonnants dès lors qu’il s’agit des femmes. Blocages que, bien entendu, ils justifieront par une argumentation très «politiquement correcte».

«Egalité ? Allez donc voir dans la rue»
Houda Filali-Ansary
Il est vrai que les changements législatifs récents commencent à donner aux femmes confiance en elles-mêmes, et les résultats sont de plus en plus visibles, la preuve, ces dames commencent à réclamer le respect de leurs droits.
Par contre, côté mentalités, il va falloir repasser : les choses ont beau évoluer plus ou moins vite au sein des familles et dans le milieu du travail, dans la rue, cet espace où aucune norme de comportement n’est imposée, rien n’a changé, sauf en mal peut-être.
Des commentaires sexistes aux menaces pures et simples, et tous les quelques mètres s’il vous plaît, les femmes entendent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Contrairement à ce qu’on aime bien se dire, les comportements sexistes, pour ne pas dire le harcèlement sexiste, ne dépend ni de l’âge, ni de la classe sociale, ni du choix religieux ni encore moins du niveau d’études de ces messieurs.
A qui la faute ? A une autre loi qui n’existe pas encore ? A ces femmes qui, trop souvent, préfèrent se réfugier dans la tradition pour ne pas avoir à se battre pour leur droit ? Ou plutôt à ces hommes qui continuent de percevoir les femmes comme des intruses qui envahissent l’espace qui leur est propre ?

«La problématique est celle de l’avilissement de l’être humain dans sa globalité»
Mohamed El maaroufi
La problématique de l’égalité des sexes est, très souvent, mal exposée, en ce sens qu’elle ne prend pas en compte le fait qu’ils ne sont pas interchangeables et qu’ils n’ont pas à l’être. On veut l’égalité pour l’égalité et non comme expression de liberté, d’émancipation et de réalisation de soi.
Les spécificités de l’un et de l’autre sexe qui ne sont d’ailleurs pas statiques, comme en témoigne l’évolution de l’homme, ne doivent pas être perçues comme des signes d’inégalité mais bien comme des différences qui versent dans le sens de la complémentarité.
Oui, la femme doit être l’égale de l’homme devant la loi et au regard de l’égalité des chances de réussite dans la vie. Mais ce droit est une longue conquête qu’aucun texte ne saurait lui garantir, surtout dans des environnements où l’être humain dans son ensemble n’est pas considéré comme la valeur fondamentale de la société. En somme, dans les sociétés sous-développées, la problématique n’est pas celle de la femme qui ne jouit pas de ses droits mais des conditions d’avilissement, inacceptables pour l’être humain, de manière global.
Dès lors, la question, toute la question, doit être posée en termes de combat contre la pauvreté, l’analphabétisme et une longue conquête vers la réhabilitation de l’être humain. Cela s’appelle le développement.