Ecole : de plus en plus, les filles dament le pion aux garçons

Les filles sont en passe de battre les garçons à l’école dans toutes les matières.
L’écart ne vient pas d’une quelconque différence d’ordre biologique mais du fait que la réussite scolaire est, pour les filles, une garantie de promotion sociale.
C’est aussi pour elles un défi face à une société qui consacre la toute-puissance du mâle dès son plus jeune âge, à travers l’éducation particulière qui lui est donnée au sein de la famille.

Les filles seraient-elles meilleures que les garçons à l’école ? Un constat : elles obtiennent les meilleures notes dans toutes les matières, mathématiques comprises. Une certitude que partagent nombre de professionnels de l’éducation. Les performances scolaires féminines se sont encore affirmées ces dernières années, à la faveur de l’accès massif des filles à l’école et du processus d’émancipation de la femme marocaine : sur les six millions d’inscrits dans le primaire et secondaire – public et privé confondus – le pourcentage des filles avoisinait en 2004 les 48 %. Nesreddine El Hafi, directeur de l’Académie régionale de Casablanca, produit deux autres indicateurs qui illustrent le poids grandissant des filles dans le système : le nombre d’élèves filles dans les collèges et lycées augmente au fil des ans, voire dépasse celui des garçons. Il y a en effet actuellement 105 filles pour 100 garçons. Dans le primaire, par contre, les filles, pour des raisons économiques et sociales, abandonnent plus souvent l’école que les garçons.
Le taux de réussite dans les collèges et dans les lycées est, chez les filles, supérieur de 5 points à celui des garçons. A l’échelle de l’Académie de Rabat, le taux de passage de la 6e année de l’école primaire au collège était de 97,9 % en juin 2004. Le pourcentage de réussite féminine était de 100 %. Les échecs n’avaient touché que les garçons. La même année, alors que 86,4 % d’élèves (garçons et filles) sont passés en terminale, le taux de réussite parmi les filles était de 90,6%.
Autre exemple : les résultats du bac de l’année écoulée. Au niveau de l’Académie régionale d’éducation et de formation de Casablanca, 33,28 % de l’effectif des filles qui se sont présentées aux épreuves dans la branche Lettres modernes ont décroché le diplôme contre 27,26 % seulement des garçons. Même succès en sciences expérimentales : 47,16 % des filles contre 42,6 % de garçons. Les filles ont également cassé la baraque en écrasant les garçons sur leur – supposé – terrain, les mathématiques. 86,38% des filles ont réussi leur Bac sciences maths à l’échelon de l’Académie casablancaise, contre 75,77 % des garçons.

Leur réussite scolaire n’est pourtant pas synonyme de promotion sociale
Le directeur d’une école primaire à Casablanca, sur la base de ses registres, nous confirme qu’entre 1999 et 2004, les filles sont en tête du peloton, mais moins en première année qu’en 6e année primaire. Cela signifie que les filles travaillent mieux à mesure qu’elles avancent dans leur scolarité.
La directrice de l’Académie régionale de Rabat-Salé, Tijania Fertat, nous raconte une expérience édifiante illustrant la réussite scolaire féminine. A l’occasion de la Journée de l’environnement, célébrée chaque année, son Académie est invitée symboliquement à participer à une opération de plantation d’arbres, en donnant à quelques-uns d’entre-eux le nom des élèves ayant obtenu les meilleures notes de la région. Il s’avère qu’en 2005 les filles ont raflé la mise dans les cinq délégations de la région. Une élève du lycée Avicenne de Rabat, Oumama Jamal, a pulvérisé tous les records, avec une moyenne générale de 19,45 sur 20. Elle fait donc partie de ces élèves qui ont eu la joie de voir leur nom donné à un jeune arbre. Manière de donner l’exemple aux générations futures. La directrice de l’Académie régionale de Rabat appelle cela… la «revanche des sexes».
Comment expliquer cette différence ? Selon les pédagogues, les filles, arrivées au lycée, seraient plus conscientes que l’enseignement est une garantie de promotion sociale et d’autonomie. La grande question qui se pose pour elles : la réussite scolaire n’est pas nécessairement synonyme de promotion sociale par l’accession à des postes de responsabilité. La même académie a organisé une journée d’études, le 8 mars 2005, sur le thème: «Comment former les élites féminines modernes ?». Quelques statistiques divulguées lors de la rencontre illustrent le décalage entre le succès que connaissent les filles durant leurs études et le nombre réduit de celles qui accèdent à des postes de responsabilité. Ainsi, parmi les 64 délégués régionaux, il y a 8 femmes. Une seule directrice d’Académie régionale sur les 16 existant dans le Royaume. Deux femmes seulement à la tête des dix directions du ministère de l’Enseignement.

Il y a davantage d’émulation entre les filles
Les témoignages recueillis abondent dans le même sens: les filles sont plus disciplinées, plus appliquées que les garçons. Une jeune fille de 14 ans, en deuxième année du collège Mohamed Abdoh à Casablanca, première de sa classe, parle d’un autre facteur. «Depuis que j’étais à l’école primaire, il y avait une émulation entre les filles. C’était à qui obtiendrait la première note. Un jour, j’ai pleuré à chaudes larmes quand ma concurrente a raflé la première note en français». Combien avait-elle obtenue ? «18 sur 20. Moi je n’avais que 17», répond-elle d’un air amusé.
Ce n’est pas uniquement en raison d’un esprit d’émulation inné chez les filles, rétorque Mme Fertat, que ces dernières obtiennent de bons résultats. «C’est plutôt l’espoir dans l’avenir qui est à l’origine de cette perfection dans les études, un défi et un besoin d’affirmation lancé par les filles à la face d’une société qui valorise encore le garçon». Et elle n’est pas seule à l’affirmer.
Aïcha Detsouli, professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire de Rabat, vingt ans de carrière dans l’enseignement supérieur, nous parle de son expérience dans le domaine éducatif : la fille est généralement plus sérieuse dans le travail, affirme-t-elle. «Autrefois, la fille était diminuée, mise à l’écart. Maintenant qu’elle a la possibilité de s’instruire, elle met les bouchées doubles pour se surpasser et montrer ce dont elle est capable. Je remarque, après vingt ans d’expérience dans l’enseignement supérieur, que les meilleurs résultats sont souvent obtenus par des filles. Dans un amphi de 150 étudiants, ce sont les filles qui prennent généralement la parole pour s’exprimer et elles le font souvent bien».
Est-ce à dire que les filles sont plus intelligentes que les garçons ? Ces derniers seraient-ils des fainéants ? Une chose est sûre : les filles ne sont pas brillantes seulement au Maroc. Une enquête menée en 2001 par l’OCDE sur 32 pays le confirme. Une série de tests ont été faits sur des enfants de 15 ans, pour connaître leurs acquis, et les auteurs de l’enquête de livrer ce verdict : «Dans tous les pays de l’OCDE, les représentants du sexe masculin sont plus susceptibles que les représentants du sexe féminin d’appartenir à la catégorie des élèves faibles».
On reconnaît volontiers que les garçons font montre, en classe, de plus d’agressivité que les filles, qu’ils provoquent plus de chahut et qu’ils sont plus remuants. C’est lié à leur nature, nous dit-on. Alors que les filles se concentrent mieux et prêtent plus attention à ce que dit le prof, donc obtiennent inévitablement de meilleures notes. Certains avancent même la thèse d’une fragilité biologique des garçons.
Quant à la supériorité scolaire des filles, elle ne reposerait pas sur la docilité et le conformisme qu’on leur attribue généralement, mais sur un développement plus harmonieux et plus assuré. Les filles seraient plus coriaces, plus résistantes et plus endurantes que les garçons pour affronter la vie et ses contraintes. Ne vivent-elles pas plus longtemps que les hommes ?

La différence n’a rien de biologique, elle est d’ordre éducationnel
«L’attention et la concentration en classe ne sont pas une affaire de sexe», rétorque Ibtissam Benjelloun, psychologue clinicienne et intervenante dans plusieurs écoles. Pour elle, c’est plutôt le vécu de l’enfant, dans son environnement familial notamment, qui détermine son niveau scolaire. «L’enfant réagit à un conflit familial, dispute entre les parents ou divorce, par un manque de concentration entraînant de mauvaises notes car il est agressé intérieurement. Beaucoup d’élèves dans les écoles où j’interviens passent subitement d’une phase normale, où ils travaillent bien en classe, à une phase d’échec scolaire. Nous nous rendons compte que c’est une réaction à des conflits familiaux. Dans les écoles privées où j’interviens, que leurs élèves soient d’un milieu social élevé ou pauvre, je ne remarque pas qu’il y a une différence flagrante de niveau dans les résultats scolaires entre les filles et les garçons, ni de capacité de concentration différente d’un sexe à l’autre».
S’il y a donc manque de concentration en classe, ce ne serait pas en raison du sexe. Il est vrai que les garçons sont plus agressifs, remarque la psychologue, qu’ils assènent plus de coups que les filles ; c’est leur manière de réagir à l’angoisse scolaire, à l’échec ou à des problèmes familiaux. Mais la violence, selon elle, n’est pas que physique et n’est pas l’apanage du seul écolier garçon. «Elle peut se manifester par des cris, de la moquerie et les filles le font souvent. Il n’est pas rare de voir des filles dans une cour de récréation se constituer en clan pour bouder une fille ou un garçon et ne plus leur adresser la parole.C’est aussi une forme d’agressivité.»
Une autre psychologue, Ghita M’seffer (voir encadré), admet bien que les filles puissent battre les garçons en matière de scolarité, mais elle formule une autre explication. Cette réussite n’a rien de biologique ni d’hormonal et ne signifie pas que les filles soient plus intelligentes que les garçons. Tout est question d’éducation, selon elle. «Les filles s’accrochent et aiment l’école plus que les garçons, elles y sont plus épanouies. Elles ont appris que leur échec scolaire serait synonyme de retour à la maison, elles déploient plus d’efforts et récoltent de meilleurs résultats», analyse-t-elle. A son tour, le développement de l’intelligence chez l’enfant est conditionné par cette éducation : «Je suis confrontée, dit-elle, dans mon cabinet, à des cas d’élèves qui ne manquent pas d’intelligence mais sont en plein échec scolaire. C’est plutôt l’échec de l’éducation à résoudre les conflits psychologiques qui fait que l’enfant soit brillant ou cancre. C’est valable à l’école comme dans l’exercice de toute profession», conclut la psychologue

Pour les garçons l’école est une contrainte, pour les filles une opportunité

Filles et garçons ne sont pas éduqués de la même manière au Maroc. Dès leur plus jeune âge, on impose aux premières les limites à ne pas dépasser alors qu’on élève les seconds avec un sentiment de toute-puissance. La mère qui, généralement, n’a pas choisi son mari, passe de l’autorité parentale à l’autorité maritale et a tendance à couver son enfant garçon. Cela influe sur son développement psychologique et lui donne plus d’autorité dans la famille. On comprend donc que ce genre d’éducation façonne le futur écolier et donne généralement ce résultat : la fille est plus studieuse et plus disciplinée en classe que le garçon. Par ailleurs, on met beaucoup de pression sur le garçon pour le préparer à assumer ses responsabilités de futur chef de famille, et trop de pression fatigue le garçon qui finit par lâcher. La réussite scolaire devient pour lui un fardeau alors qu’elle est, pour la fille, une partie de plaisir. Celle-ci
va redoubler d’efforts car elle sait que, si elle échoue, elle devra retourner chez elle. Du coup, ses résultats sont bons. L’école n’est pas vécue par elle comme une punition mais plutôt comme un loisir, un acquis sur lequel elle veille. Les filles marocaines se sont battues pour aller à l’école. Je reçois dans mes consultations des femmes adultes qui me racontent avoir fréquenté l’école pendant plusieurs années en cachette de leur père.
L’incidence de l’éducation des filles sur leurs résultats scolaires joue aussi en Europe où les femmes ont acquis plus de droits que les Marocaines, y sont plus émancipées et plus libres. On inscrit la fille à la danse, le garçon au judo ou au karaté. On dit au garçon : ne pleure pas comme une fille. On apprend à la fille à jouer à la maman modèle, à jouer avec sa poupée et à lui coiffer les cheveux. C’est tout à fait normal qu’un garçon fasse plus de chahut qu’une fille en classe, qu’il soit plus impulsif, hyperactif, qu’il vienne plus souvent en retard, parce qu’on lui a toujours appris à jouer au cow-boy ou au petit soldat à la maison et dans la rue

Comment ça se passe dans le monde arabe
Une étude statistique réalisée par l’UNESCO dans 19 pays arabes, portant sur l’année scolaire 1999/2000, révèle que sur les 8 millions d’enfants en âge d’être scolarisés qui ne vont pas à l’école, il y a 5 millions de filles. Mais une fois à l’école, excepté au Soudan, les filles ont moins tendance à redoubler que les garçons, et dans la majorité des cas, elles parviennent au bout de leur cursus, dans le primaire comme dans le secondaire. Ainsi, révèle le rapport, seulement 6% des filles ont redoublé leur année contre 9% des garçons. En Algérie par exemple, dans le secondaire, 31% des garçons étaient redoublants contre 24% des filles. En Tunisie, c’était 20 % des garçons et 17% des filles, et, en Arabie saoudite, 12% des garçons et seulement 6% des filles.