Ecole : ces parents qui se ruinent pour mettre leurs enfants dans le privé

Investir dans la scolarité des enfants est un devoir, estiment tous les parents. Face à  la démission de l’école publique, ils se rabattent sur le privé.
Tous les sacrifices sont bons pour assurer une bonne scolarité aux enfants. La facture peut atteindre jusqu’à  75% du budget d’un ménage.
Les plus prévoyants recourent à  l’épargne dès la naissance de leur enfant.

En cette période de fin d’année scolaire, quand les enfants pensent légitimement à la plage et aux vacances, les parents, eux, se creusent les méninges pour trouver une solution pour payer les frais de scolarité de la prochaine rentrée. Karim est cadre dans une multinationale.

Il a deux enfants, dont l’aînée passe le bac l’année prochaine. Elle a suivi son deuxième cycle au lycée Chawki, un établissement public, mais elle veut passer dans un lycée privé pour y faire sa terminale dans de meilleures conditions. Pour avoir une bonne moyenne, estime-t-elle, il lui faudra des professeurs motivés, un cadre de travail attrayant. Son père a déployé toute sa force de persuasion pour convaincre sa fille de terminer son cursus secondaire dans un lycée public, car il sait que ses moyens sont limités.

Peine perdue. Sur l’insistance de sa fille, il a fini par souscrire à sa demande. Après tout, s’est-il dit, l’avenir des enfants prime, il n’a qu’à se débrouiller. Après avoir fait son calcul, il s’est rendu compte, avec un pincement au cœur, qu’il doit payer tout de suite, pour inscrire ses deux enfants dans un lycée privé, 10 000 dirhams.

Et se préparer dès l’année prochaine à payer 4 000 dirhams par mois. Cela sans compter les fournitures scolaires. Souvent, les écoles privées, on le sait, exigent des livres importés qui coûtent chers. Que peut faire ce père qui perçoit un salaire de 15 000 DH, dont 30% vont au paiement de la traite de la maison ? «Demander un autre crédit est impensable. Je me suis résolu à louer pour l’été l’appartement où nous habitons. Il n’y a pas d’autre solution», se désole ce père.

Ahmed, lui, est professeur universitaire. Il a trois enfants. L’aîné est en France, à Strasbourg, dans une école d’architecture. La deuxième fait sa deuxième année à Rabat, dans une école d’ingénieurs. La benjamine, qui a 18 ans, passera son bac l’année prochaine. Elle est inscrite dans un lycée privé.

Les salaires additionnés de Ahmed et de sa femme totalisent 25 000 dirhams. Des revenus somme toute respectables, sauf que 80% sont engloutis dans les études des enfants. Pour parer à toutes ces dépenses, le père est obligé de dispenser des cours dans des établissements d’enseignement privé. «Nous n’avons pas le choix. Investir pour assurer l’avenir de nos enfants est un devoir», commente-t-il.

La scolarité des enfants d’abord, tel est le leitmotiv de tous les parents
Quels que soient leurs moyens, tous les parents se saignent à blanc pour offrir à leurs enfants un enseignement de qualité. Beaucoup, face à la dégradation de l’enseignement public, ont pris, à leur corps défendant, et bien qu’ils soient eux-mêmes issus de cette école publique, le parti de l’école privée. Pour ceux dont les moyens sont limités, il n’y a pas d’autre choix que l’enseignement public, avec toutes ses imperfections, quitte à payer des cours «de soutien».

Mohamed et Khadija, respectivement employé dans une agence de publicité et employée de banque, font aussi de la scolarité de leurs enfants une priorité. Leurs salaires conjugués totalisent quelque 8 000 dirhams, et la moitié de ces revenus va à l’école des enfants. L’aînée, 26 ans, professeur dans la région de Taroudant, est économiquement indépendante.

La cadette est en France depuis 2003, l’année de son bac, et c’est elle qui accapare une bonne partie du budget familial puisqu’elle a droit à un virement mensuel de 3 000 dirhams que ses parents lui envoient régulièrement. Insignifiant quand on sait le coût de la vie dans un pays comme la France. En fait, les 3000 DH envoyés par les parents sont destinés à payer le loyer de son studio. Pour payer les frais de scolarité et la nourriture, elle travaille tantôt comme nurse, tantôt comme serveuse dans des restaurants. «Cette fille sait bien se débrouiller.

C’est elle qui a choisi Paris. Nous l’aidons autant que nos moyens nous le permettent, mais c’est à elle d’assumer son choix», dit le père. Ce n’est pas fini. Ce couple a deux autres enfants, des jumeaux de 14 ans, qui sont maintenant au collège. Ils sont dans le public, mais les parents les ont inscrits dans une école du soir pour suivre des cours supplémentaires. Coût mensuel de ces derniers : 350 DH par mois. Que reste-t-il à ce couple après avoir réglé tous ces frais ? Une somme insignifiante pour parer aux imprévus, sachant qu’il a éliminé toute dépense superflue.

Tout est calculé au centime près. En guise de vacances, ces parents se contentent de passer trois semaines à Oulad Taïma, localité dont ils sont originaires. «La scolarité des enfants d’abord. Quoi de plus réjouissant dans la vie que de voir ses enfants grandir, avec une carrière, et un avenir sûr», se réjouit le père.

Les études payantes, avec la démission de l’école publique, s’imposent donc de plus en plus aux parents. «Ce n’est plus un choix mais une obligation. D’où des sacrifices inouïs. Des ménages consacrent jusqu’à 75% de leur budget à la scolarité de leurs enfants.

La première angoisse des parents, aujourd’hui, c’est de ne pas pouvoir assurer une bonne scolarité aux enfants», explique la sociologue Soumia Naâmane Guessous. Mieux: elle qui travaille sur les questions de la femme, des couples et du mariage, a constaté que l’une des raisons qui dissuadent les jeunes actuels de se marier est la cherté des études, puisque beaucoup n’imaginent pas envoyer leurs enfants à l’école publique. Et c’est souvent la classe moyenne, constituée de professeurs, de cadres d’entreprises, de médecins, d’avocats, de commerçants qui accepte de consentir un tel sacrifice.

1500 DH/mois en moyenne dans le primaire, 3 000 DH dans le secondaire
Certaines couches de la classe populaire se saignent aussi aux quatre veines pour assurer une scolarité de qualité à leurs enfants. L’exemple de cette femme de ménage est éloquent. Le mari est plombier de son état, qui cherche ses clients au moukef, et n’a donc pas de revenus fixes. Elle, travaille dans les maisons, comme «bonne», tous les jours de la semaine, même le dimanche. Malgré la modicité de leurs moyens, elle tient à inscrire ses deux enfants de 7 et 9 ans dans une école privée.

Ce qui lui coûte, sans frais d’inscription et de fournitures scolaires, 1500 dirhams mensuels. Leurs revenus conjugués ne dépassent pas 3000 DH. «Tant que je suis en bonne santé et que je peux travailler, je paierai l’école privée à mes deux enfants. L’école du makhzen ne vaut plus rien», juge cette femme de ménage.

Il n’y a pas d’études, ou d’enquêtes chiffrées pour savoir quel budget consacrent les parents qui ont opté pour l’enseignement privé, qu’il s’agisse des missions d’enseignement étranger (français, espagnol, américain, écoles hébraïques), ou de l’école privée d’enseignement marocain.

Le sociologue Ahmed Al Motamassik, qui prépare une enquête dans ce domaine, donne des estimations. En moyenne, le coût d’une école primaire est de 1500 DH par mois, de 3000 DH pour le cycle secondaire, et de 4000 à 6000 DH pour le cycle supérieur. Des études supérieures à l’étranger coûtent encore plus cher. Ce couple, qui a opté pour des études au Canada pour ses deux filles, dépense 20 000 DH par mois.

Les parents les plus prévoyants recourent à l’épargne dès la naissance de leur enfant. Les compagnies d’assurance rivalisent ainsi en offres d’épargne alléchantes, les fameux «plans d’épargne-éducation». Un produit qui fait de plus en plus recette auprès du grand public .