Droits des femmes : les féministes sont déçues mais ne baissent pas les bras

L’avancée législative est notoire. Cependant, les nouveaux textes ne sont pas en accord avec l’article 19 de la Constitution. Les acquis sont certes importants mais n’ont pas changé les mentalités…

Célébrée le 8 mars, la Journée mondiale des femmes permet, chaque année, de célébrer la femme, d’une part, et, d’autre part, de faire le point sur l’évolution de la condition des femmes. Au Maroc que s’est-il passé depuis le 8 mars 2019 ? A cette interrogation, plusieurs militantes répondent à l’unanimité: «Pas grand-chose !». Elles se disent même déçues sans pour autant vouloir baisser les bras, «car il faut soutenir le combat des femmes en vue de garantir et de protéger leurs droits». Le Maroc s’est donc engagé dans de nombreux accords et conventions internationaux pour les droits des femmes et s’est attelé à l’élimination de toute forme de discrimination. Ainsi, note Nouzha Skalli, militante des droits des femmes et présidente de l’association Awal, «le principe d’égalité entre hommes et femmes au Maroc a été certes institué dans l’article 19 de la Constitution de 2011. Mais, malheureusement, les acteurs politiques ne se sont pas approprié les valeurs et l’esprit de cet article. D’où la déception du mouvement féministe, parce que les inégalités, et elles sont très importantes, persistent».

Selon le rapport 2019 du PNUD sur l’Indice de développement humain, le Maroc est classé à la 121e place sur 189 pays. Le score du Maroc dans le développement humain des femmes est de 0,603 contre 0,724 pour les hommes. Ces deux scores sont utilisés pour calculer un Indice de développement du genre (IDG). Dans ce dernier, le Maroc a obtenu un score de 0,833 qui le classe dans la catégorie des pays ayant un niveau de développement humain très inégalitaire entre les hommes et les femmes. Le rapport indique qu’aucun pays n’atteint un niveau de développement élevé sans assurer une meilleure égalité entre les hommes et les femmes.

L’harmonisation des textes avec l’article 19 de la Constitution s’impose

«Les Marocaines subissent encore et toujours des discriminations flagrantes», disent des militantes. Et le Maroc s’avère être l’un des pays les plus inégalitaires de la région MENA. Il occupe la 136e place sur 137 pays ! Selon Mme Skalli, «la société marocaine évolue et connaît une dynamique positive. On peut citer les efforts effectués pour la scolarisation des petites filles et pour l’autonomisation des femmes, surtout dans le milieu rural. Au niveau législatif, il faut aussi souligner l’avancée opérée suite à l’adoption de plusieurs lois. Cependant, la mise en œuvre de ces nouveaux textes connaît de nombreuses limites qui desservent les droits des femmes». Le principe d’égalité entre hommes et femmes au Maroc a été certes institué dans l’article 19 de la Constitution de 2011, mais le code de la famille maintient la polygamie, l’incapacité des mères à exercer la tutelle légale sur leurs enfants et l’inégalité successorale. Par ailleurs, le code pénal est marqué par une vision patriarcale basée sur le contrôle de la liberté et le corps des femmes. La loi sur la violence gagnerait, selon plusieurs féministes, à être revue. Il est également impératif de revoir les dispositions relatives au droit de garde, notamment les articles 172,173, 174 et 175 de la Moudouwana. Une revendication portée par l’association «W- Lady» fondée en 2019. «La création de l’association est partie d’un gros chagrin personnel, et aussi de celui de plusieurs femmes qui n’osent pas en parler, suite à la perte de la garde de mes enfants suite à mon remariage. J’ai alors consulté les textes de loi et je me suis rendu compte que la loi était contre moi», confie Khadija El Amrani, avocate au barreau de Casablanca, fondatrice et présidente de l’association. Cette dernière s’est donc engagée dans la lutte contre cette inégalité au niveau des droits parentaux. Il est à préciser que la femme divorcée, selon le Code de la famille, perd automatiquement la garde de ses enfants en cas de remariage. En revanche, pour le père divorcé et remarié il n’y a pas de déchéance du droit de garde. Une injustice subie par de nombreuses femmes qui ne peuvent aujourd’hui se défendre. Pour Khadija El Amrani, les articles précités du Code de la famille sont inconstitutionnels car non conformes avec l’article 19 instituant l’égalité entre hommes et femmes. Pour cela, poursuit la présidente de W-Lady, «nous réclamons l’harmonisation des articles avec la Constitution, la mise en place de la garde partagée, comme cela se fait en Europe, parce que l’enfant a besoin de la présence de ses deux parents. Il faut nécessairement clarifier la loi et ôter au juge le pouvoir d’appréciation qui donne lieu malheureusement à des décisions subjectives motivées par des considérations religieuses et parfois une expérience personnelle. Il faut prendre en compte l’intérêt de l’enfant en premier lieu». Comme W-Lady, une autre association, Droits et Justice, mène le combat contre une autre injustice à l’égard des femmes, notamment le mariage des mineurs. Un phénomène qui est encore très répandu dans la société marocaine et qui cause beaucoup de tort. Car, qui dit mariage précoce, dit abandon de l’école, dépendance économique et précarité des femmes. Par ailleurs, les inégalités économiques sont aussi frappantes. Le rapport 2019 du Programme des Nations Unies pour le développement rapporte que le revenu national brut par femme est de 3 012 dollars par an contre 12 019 dollars pour chaque homme, soit un écart de 9007 dollars. Le taux d’activité des femmes se limite à 21,4% contre 70,4% pour les hommes. Le rapport note par ailleurs que seulement 16,8 des femmes âgées de plus de 15 ans détiennent un compte bancaire.

Au niveau politique, la situation n’est guère meilleure. «Des mécanismes doivent être mis en place pour renforcer le pouvoir des femmes au niveau national et territorial car elles portent les préoccupations quotidiennes de tous les marocains et marocaines», explique Mme Skalli qui tient à souligner le retard pris sur la mise en place de l’Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discriminations. Aujourd’hui, on compte à peine quatre femmes dans un gouvernement de 23 ministres.

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