Deux millions de diabétiques dont la moitié s’ignorent !

Le diabète gagne du terrain, il touche 10 % des 40 ans et plus et
6 % des 20 ans et plus.
L’hérédité, l’obésité et l’environnement sont les principales causes de cette maladie chronique. 17 à 20 % de la population marocaine sont obèses à partir de 40 ans.
Le coût du traitement par insuline oscille entre 600 et 700 DH par mois.

Un million de diabétiques traités au Maroc, et autant de malades dont le diabète n’est pas diagnostiqué. Le chiffre fait peur. Il est encore plus alarmant quand on sait que, selon de nombreux médecins, le nombre réel de personnes atteintes de ce mal serait encore plus important. «Il faut l’estimer à trois millions, soit 10 % de la population marocaine», rectifie Dr H. El Ghomari, endocrinologue, diabétologue, spécialiste en obésité et nutrition et professeur au Centre hospitalier universitaire (CHU) Ibn Rochd à Casablanca. Les dernières statistiques du ministère de la Santé indiquent que plus de 6% de la population marocaine des vingt ans et plus est atteinte du diabète. Chez les quarante ans et plus, ce taux grimpe à 10%.
Cette prévalence du diabète est encore appelée à augmenter du fait du vieillissement et du mode de vie actuel des Marocains. Au niveau mondial, les estimations ne sont pas plus réjouissantes. Lors de la dernière Journée mondiale du diabète, célébrée le 14 novembre de chaque année, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a estimé à 180 millions les personnes atteintes par cette maladie chronique à travers le monde. Le chiffre est en augmentation constante puisqu’elles seront 370 millions d’ici 2030.
Cela ne signifie pas que l’on doive être pessimiste, car on peut parfaitement vivre avec cette maladie, mener une vie normale, voire brillante. Des célébrités du cinéma comme Elizabeth Taylor, ou des lettres, comme Ernest Hemingway, ou encore de la chanson, comme Elvis Presley, y sont parvenus. Comment ? Par la prévention, ne se lassent pas de répéter et de conseiller les diabétologues. Et de dresser la liste des précautions à prendre pour éviter les complications, irréversibles celles-là. Mesures draconiennes et contraignantes mais nécessaires : contrôler sa glycémie, savoir gérer ses hypoglycémies, s’abstenir de fumer, éviter l’alcool, traiter immédiatement les infections, suivre un régime alimentaire, faire du sport… la liste est longue.

Diabète et obésitévont de pair
Mais qu’est-ce-que le diabète ? La définition qu’on en donne généralement est claire. Le diabète est dû à l’incapacité de l’organisme à utiliser adéquatement l’énergie des aliments consommés. La nourriture, une fois consommée, se dégrade en sucre simple, le glucose, qui constitue le principal carburant du corps humain. Ce sucre pénètre dans le sang, prend le chemin des cellules où il est utilisé comme énergie. C’est là qu’intervient le rôle crucial de l’insuline produite par le pancréas : aider le sucre à évacuer le sang pour pénétrer dans les cellules de l’organisme. Si cette insuline est absente, ou insuffisante, le diabète s’installe, de manière irréversible. Il s’agit, spécifient les spécialistes, de diabète «type 1» (10 % des diabétiques en souffrent) si l’organisme ne secrète pas, ou insuffisamment, cette fameuse insuline. On parlera de diabète de «type 2» (90 % des diabétiques) quand cette insuline est insuffisante ou quand l’organisme n’est pas capable de l’utiliser efficacement.
Sur le plan biologique, explique le Dr H. El Ghomari, il y a diabète «lorsque la glycémie, à jeun, est supérieure à 1,26 grammes de sucre par litre de sang, et, après un repas, à 2,20 gr. C’est une maladie essentiellement métabolique, mais c’est aussi une maladie vasculaire. Toutes les complications du diabète sont d’ordre vasculaire, et c’est toute la gravité de cette maladie.»
Comment devient-on diabétique ? Pour le type 2, le plus fréquent, qui frappe généralement les adultes de plus de 40 ans, il y aurait deux causes essentielle : l’hérédité et l’obésité. Cette dernière en serait la principale cause, au Maroc et de par le monde. L’obésité est devenue, dans notre pays, «un problème de santé publique et sa prévalence est en augmentation. Il y a de plus en plus d’obèses, aussi bien chez les enfants que chez les adultes marocains, du fait de l’occidentalisation et de la «macdonaldisation» de notre alimentation, et du fait de l’urbanisation de notre société avec son lot de sédentarité et d’absence d’effort physique», observe le professeur. On estime entre 17 et 20% la population marocaine obèse, pour la tranche d’âge au-delà de la quarantaine.
L’obésité est aussi un phénomène mondial. Ce n’est pas un hasard si la Journée mondiale du diabète du 14 novembre 2004 a été célébrée avec ce mot d’ordre : «Combattre l’obésité, prévenir le diabète». Pire : dans son rapport mondial sur la santé en 2002, l’OMS annonce que l’obésité et l’inactivité physique contribuent pour au moins deux tiers au diabète de type 2. L’OMS et la Fédération internationale du diabète (FID) estiment, dans un rapport, que le fléau n’est pas une affaire individuelle. Selon elles, «les professionnels de la santé, les responsables politiques et le secteur privé doivent fournir un effort afin de réduire le taux global de risque au sein de la population mondiale».
Au Maroc, l’obésité n’est pas, comme on pourrait le supposer, l’apanage des couches sociales nanties. Les couches démunies n’en sont pas épargnées. L’obésité, commente le Dr El Ghomari, «est un problème de déséquilibre alimentaire avant tout» et n’a aucune relation avec l’appartenance sociale. Les chances d’être obèse et diabétique seraient quasiment nulles dans la population rurale, majoritairement pauvre, habituée à manger plus de légumes, de pain complet et à fournir plus d’efforts physiques. Le fast-food dans les grandes ville est en passe de causer de sérieux dégâts. Et pour cause : les citadins marocains, de culture culinaire méditerranéenne, seraient en train de sacrifier les légumes, les huiles végétales et de poisson au profit de la cuisine occidentale type Mac Do.
Comment soigne-t-on cette maladie et combien coûte son traitement ? D’abord, il faut savoir que, quand on est diabétique, c’est pour la vie. Le traitement dépend du type du diabète et ne fait que prévenir les complications : pour le type 1, où il y a manque total d’insuline, le traitement est à base d’injections d’insuline. Quant au type 2, le traitement nécessite trois types de facteurs, nous explique le Dr El Ghomari : des mesures hygiéno-diététiques, l’activité physique et des médicaments qui stimulent l’activité du pancréas. C’est seulement lorsque ces trois moyens ne parviennent pas à normaliser la glycémie qu’on passe à l’insuline. Mais le diabétique traité par insuline doit faire un contrôle continu de l’équilibre de la glycémie dans le sang.

600 DH de traitement par mois, sans compter les bilans
Quant au coût, il est élevé. Depuis juin 2004, suivant une recommandation de l’OMS, le Maroc est passé de l’insuline humaine et animale à 40 unités/ml à l’insuline humaine à 100 unités/ml (plus active et causant moins d’intolérance). Cet alignement n’a pas entraîné un changement de prix, note le Dr El Ghomari, malgré l’augmentation du nombre d’unités. Dans le flacon dosé à 40 unités/ml, qui coûtait 40 à 100 DH, il y avait 400 unités. Par contre, dans le flacon dosé à 100 unités/ml, qui se vend actuellement 170 à 200 DH, il y a 1 000 unités. Le besoin moyen en insuline est de 30 unités par jour pour un individu de 60 kg. A raison de 0,5 unité le kilo, les besoins de cet individu se chiffrent à 900 unités par mois. Il aura donc besoin d’un flacon qui coûte 200 DH. Si l’on ajoute le prix des seringues (2 à 3 DH), le coût total sera de 250 à 300 DH/mois. Le plus onéreux, ce sont les bandelettes permettant au malade de contrôler son taux de glycémie pour adapter la dose d’insuline. Pour un malade qui se traite à l’insuline, il faut un minimum de trois contrôles journaliers, donc trois bandelettes qui coûtent 10 DH l’unité et les assurances ne les prennent pas en charge. C’est donc 900 DH par mois qui s’ajoutent au coût du traitement. Enfin, il y a le prix du bilan que le malade doit effectuer tous les trois mois (entre 100 et 150 DH), et un bilan annuel (contrôle des yeux, des reins, du cholestérol, du cœur …).
Pourtant, le coût du traitement du diabète en lui-même n’est pas le plus cher ni le plus inquiétant. L’angoisse des diabétiques et de l’Etat concerne les complications que peut entraîner la maladie et qui, elles, coûtent excessivement cher, en plus du handicap social qui n’est pas moins sévère. Et le Dr El Ghomari d’éclairer notre lanterne en donnant ces chiffres : 65 % des complications du diabète sont d’ordre vasculaire. 10 % sont des accidents vasculaires cérébraux. 55 % sont des problèmes cardiaques (infarctus du myocarde, insuffisance coronaire…). Mais il y a aussi d’autres complications touchant les reins, les yeux ( le diabète est la principale cause de cécité), sans parler des dysfonctionnements érectiles (voir encadré) qui perturbent la vie sexuelle.
La prévention des complications du diabète par l’information, l’éducation et la communication est aussi fondamentale que le traitement lui-même. Les associations de lutte contre le diabète, au Maroc et à travers le monde, en sont conscientes. Seddik Laoufir, président de l’Association SOS diabète, s’implique totalement dans ce travail de sensibilisation depuis 1991. Il se dit d’autant plus heureux de le faire, qu’il est lui-même diabétique. «Luttez contre l’obésité et protégez-vous du diabète», c’est son credo. Cette injonction forme le titre d’une brochure que l’association, forte de ses 3 000 membres, vient de distribuer à des dizaines de milliers de diabétiques. Mohamed Ouahbi, président fondateur de l’Association marocaine sport et diabétiques, lui-même diabétique type 2, n’a qu’une devise pour combattre la maladie. Le diabète, dit-il, «il faut le prendre en ami, et non en ennemi. Savoir coexister avec cette maladie chronique est une nécessité. Le seul moyen pour le faire est de se plier strictement au régime alimentaire et de faire du sport.» Il a suivi à la lettre ce conseil et ses comprimés, il les a jetés à la poubellen

La lutte contre le diabète s’appuie sur un traitement médicamenteux et, surtout, sur la prévention : contrôle rigoureux et permanent du taux de glycémie à l’aide du glucomètre, régime strict et exercice.