Destins de muezzins

Ils sont des dizaines de milliers à  administrer « Al Adan » dans les mosquées du Royaume. Si les muezzins des mosquées des Habous sont indemnisés par le ministère de tutelle, les autres dépendent totalement des « mouhssinines » (bienfaiteurs). La décision royale de les faire bénéficier d’une rémunération mensuelle est une aubaine. Mais l’opération d’identification des bénéficiaires est loin de se passer dans de bonnes conditions.

Hay Hassani, Casablanca. Nous sommes dans une mosquée du quartier. Mohamed s’occupe quotidiennement d’Al Adan (l’appel à la prière) alors que Tawfiq fait office d’imam. Mohamed, la trentaine, est marié et père d’un enfant. Nous l’avons rencontré tout juste après la prière du Dohr. «C’est tout naturellement que je suis devenu muezzin puisque j’ai littéralement grandi dans les mosquées. C’est dans les maisons d’Allah où j’ai appris les 60 hizb du Coran et où j’ai fait toutes mes études de charia. Ma vocation a toujours été de devenir un serviteur d’Allah dans une mosquée», explique-t-il. Mohamed habite dans la mosquée. Il dispose d’un petit local avec une chambre à coucher et un salon. Le tout ne fait pas plus de 40 m2. Il ne perçoit pas de salaire puisque la mosquée ne dépend pas du ministère des habous et des affaires islamiques.

Une bourse variable

Ce sont les fidèles qui fréquentent la mosquée pour les prières quotidiennes, qui se sont occupés de lui meubler ce petit local. Les «mouhssinines» (bienfaiteurs) s’investissent également pour garantir à Mohamed une rentrée d’argent mensuelle. «C’est très difficile de s’en sortir dans ces conditions-là. Nous sommes des citoyens avec des besoins et des dépenses comme tout le monde», ajoute Mohamed. C’est pour cette raison-là que la décision royale d’accorder «une rémunération mensuelle à ceux qui assurent l’appel à la prière (muezzins) dans les mosquées, et de faire bénéficier ces derniers, ainsi que les prédicateurs et ceux en charge de l’entretien de ces lieux de culte, de l’assurance maladie obligatoire et complémentaire», a été accueillie avec enthousiasme par cette communauté. Une décision qui devrait profiter, sans distinction, à tous les muezzins du Royaume des mosquées des habous et des mosquées privées. Mohamed comme les autres muezzins ignorent le chiffre exact de cette indemnisation. Il s’agirait selon des sources proches du ministère de deux types de bourses : celle réservée aux mosquées des Habous se chiffre à mille dirhams, la moitié (500 DH) pour les mosquées des «mouhssinines».

L’opération d’inscription du personnel concerné par l’initiative royale a bel et bien commencé. Et les choses sont loin de se passer dans de bonnes conditions. «Les délégations du ministère de tutelle ont mis à la disposition des imams un imprimé où ces derniers inscrivent le nom du muezzin de la mosquée. Le document signé par l’imam et deux témoins est déposé auprès de la délégation des Habous», explique un imam d’une mosquée de l’ancienne médina de Casablanca. Sauf que dès les premières semaines de cette opération, des plaintes ont été déposées par des muezzins exclus par des imams au profit de connaissances, ou pire d’anciens malfaiteurs. «Dans la ville de Safi et des régions avoisinantes, des personnes qui n’ont aucun rapport avec Al Adan ont été inscrites afin de bénéficier de cette compensation financière. Il s’agit parfois d’anciens criminels ou de dealers qui font pression sur l’imam du quartier ou du patelin afin de mettre la main sur cette manne», nous explique Mohamed Fahli, correspondant du quotidien Sahifat Annass à Safi. Selon M. Fahli, le ministère de l’intérieur a pris le relais afin de contrôler la liste des noms des muezzins d’autant plus que les plaintes de muezzins qui s’estiment avoir été lésés dans cette opération se multiplient. Le ministère des habous n’a pas jugé utile de répondre à nos nombreuses requêtes pour en savoir plus sur la question. La Vie éco s’est même déplacée, le jeudi 20 mars, entre 11h00 et 12h00 à la délégation provinciale à Casablanca, située place Al Yassir. Le responsable des affaires religieuses a déclaré  ne pas pouvoir donner plus d’explications, sans l’aval du délégué…

D’après les témoignages recueillis chez les muezzins, ce milieu souffre de dysfonctionnements dont la principale conséquence est que les muezzins et les imams n’ont pas tous les qualités requises pour exercer ces fonctions-là. «Dans ce milieu, on trouve des personnes qui sont devenues muezzins parce qu’elles n’avaient pas d’autre qualification, la profession pouvant présenter quelques avantages. C’est pour cela que l’on retrouve des imams et des muezzins qui n’ont aucun niveau d’instruction», explique ce muezzin du centre-ville. On comprend alors pourquoi la qualité de l’appel à la prière laisse parfois à désirer : «La communauté des muezzins est hétéroclite. Une minorité de muezzins sont de véritables ‘‘hamili kitab’’ (ceux qui peuvent réciter par cœur les 60 hizb du Coran) qui se sont exercés à la psalmodie. Par contre, surtout dans les patelins, on trouve des personnes qui n’ont rien à voir avec cette profession. Ils y atterrissent parce qu’ils peuvent gagner un peu d’argent, bénéficier d’un logement gratuit ou acquérir le respect de la communauté. Un respect qu’ils n’auraient jamais eu s’ils n’officiaient pas dans une mosquée», renchérit Mohamed. Si notre homme est devenu muezzin par vocation, par «amour d’Allah et de l’Islam», comme il aime le répéter, d’autres sont devenus muezzins par filiation. C’est le cas d’Omar dont le père a été muezzin dans la ville d’Oued-Zem. Lui exerce cette fonction à Casablanca, perpétuant une tradition familiale de trois générations. «Nous avons toujours eu de la voix dans la famille. D’ailleurs, en plus d’Al Adan, je fais beaucoup de psalmodies. C’est un honneur et un privilège de lancer l’appel d’Allah, cinq fois par jour», raconte-t-il, enthousiaste.

Mendier pour boucler les fins de mois

Les muezzins qui officient dans des mosquées qui sont sous la tutelle du ministère des habous perçoivent un salaire mensuel de 800 DH. Qu’ils soient payés par les Habous ou les «mouhssinines», ils arrivent difficilement à s’en sortir. Cela vaut pour les muezzins comme pour les imams et les khatibs (prêcheurs), qui assurent le prêche du vendredi.

Ceux que La Vie éco a rencontrés se plaignent tous de la compensation financière qu’ils trouvent insuffisante pour vivre dignement. «Nous avons un rôle important à jouer au sein de la communauté, à part de veiller à la bonne marche de la prière, cinq fois par jour. On se doit aussi de conseiller les fidèles, résoudre parfois des problèmes personnels des citoyens. Mais nous sommes payés une misère pour ce travail. Ce n’est pas normal», déplore ce muezzin d’une mosquée de l’ancienne médina.

A cause de cette précarité matérielle, des imams et des muezzins se retrouvent obligés de faire des «heures supplémentaires»: comme psalmodier lors de funérailles, de circoncisions ou lors des enterrements, lavage rituel du corps…
«Je connais plein de muezzins ou d’imams qui font dans le charlatanisme pour boucler les fins de mois. D’autres se retrouvent quasiment à mendier pour nourrir leurs enfants», précise Mohamed. Avant d’ajouter : «Pourtant, on trouve aujourd’hui des personnes d’un certain niveau qui officient dans les mosquées en tant que muezzins ou imams, et même des universitaires». Si certains bénéficient d’un logement de fonction, d’autres doivent partager un petit espace de moins de 30 m2. Il y a même des mosquées très connues à Casablanca où l’imam et le muezzin ne disposent pas de lieu d’hébergement comme la mosquée «Al Sounna», «Masjid Al Atiq», «Yousfi» ou encore «Ould Hamra» dans l’ancienne médina. Quant aux mosquées qui dépendent des «mouhssinines», les muezzins sont totalement tributaires de la générosité des fidèles qui fréquentent la mosquée. «On peut s’en sortir quand on est muezzin dans un quartier chic de Casablanca comme l’Oasis ou California. La situation se complique dans une mosquée située dans un quartier populaire où les fidèles eux-mêmes peinent à boucler les fin de mois», explique Mohamed.

Muezzins et imams comparent souvent leurs situations à celles des fonctionnaires du ministère de tutelle, qui eux sont rémunérés au-delà du Smig. «Nous n’avons personne pour défendre nos droits. D’ailleurs, on ne peut pas se constituer en association, ni être syndiqués. On risque notre place si on émet des critiques ouvertes ou si l’on fait des déclarations à la presse. Alors que tout ce que l’on demande, c’est d’être traités correctement et bénéficier d’une rémunération correcte qui nous permette de vivre dignement», conclut cet autre muezzin de Hay Hassani.