Des médiateurs sociaux pour les quartiers chauds de Casablanca

Le projet de cellules de médiation dans quelques quartiers chauds de Casablanca dédiées à  la résolution
des conflits prend forme.
75 médiateurs sont formés, 458
cas de conflits traités dont 91% ont été résolus : conflits de voisinage, conflits familiaux
et conflits dans
les établissements scolaires.
C’est Search for Common Ground (SFCG), une ONG internationale, en partenariat avec les associations locales, l’INDH et l’USAID qui est à  l’origine
de ce projet.

Les conflits entre voisins, amis, ou membres d’une même famille sont un phénomène inhérent même à la vie en société. Et, depuis toujours, au Maroc, la résolution de ces types de conflits sociétaux s’est faite grâce à des modes de médiation traditionnels faisant souvent appel à des personnes tierces ayant la légitimité voire l’autorité comme le cheikh de la tribu, l’aîné de la famille ou le sage du quartier. Mais ces modes d’arbitrage sont-il encore efficaces ? Rien n’est moins sûr à une époque où les habitudes et les modes de vie ont considérablement changé.  En fait, le principe de médiation est toujours d’actualité sauf que les modalités ont changé. Ainsi, au Maroc, comme dans d’autres pays, un nouveau concept est en train de s’installer : les cellules de médiation sociale destinées à régler les conflits et éviter qu’ils dégénèrent en affaires de justice. Le concept est séduisant.  Et l’ONG internationale Search for Common Ground (SFCG), spécialisée dans la prévention et la résolution des conflits, essaie, en tout cas, depuis quelques années, de le concrétiser au Maroc. Au niveau de Casablanca, trois centres de médiation sont déjà installés dans des quartiers populaires, et ont commencé leur travail. Toutefois, ces centres ne sont  pas dédiés exclusivement à la médiation sociale, il faut le dire, mais aussi à la promotion, parmi les jeunes désireux de monter un projet économique. Comme l’indique le communiqué du SFCG diffusé à l’occasion de la remise des diplômes aux médiateurs, le 25 septembre dernier, «les centres de médiation sociale constituent une plate-forme de dialogue et de gestion des conflits communautaires par le biais de la médiation. Maintenant, chaque citoyen peut bénéficier gratuitement des services du centre à savoir la médiation sociale, mais aussi l’orientation et le coaching pour les jeunes qui sont à la recherche d’un emploi ou souhaitant monter leurs petites entreprises». 75 jeunes médiateurs, de moins de 30 ans, garçons et filles, dont beaucoup de diplômés chômeurs, ont reçu une formation avant d’entamer leur travail. Des spécialistes ont été engagés pour leur enseigner les techniques de communication, de résolution des contentieux, de négociation, de leadership, mais aussi de gestion de projets, de création de petites entreprises, de technologies d’information et de communication, de planification stratégique, de communication commerciale… Les médiateurs sont tous issus de milieux populaires puisque les trois quartiers ciblés par SFCG sont Derb Soltane-El Fida, Hay Moulay Rachid et Sidi Moumen. Deux raisons à ce choix, selon les responsables du projet : tous ces quartiers sont connus, d’une part, par la densité de leur population, et, d’autre part, par un degré de violence et de tension sociale extrême. Une autre raison est invoquée souvent par les populations elles-mêmes de ces quartiers : l’absence d’interlocuteur à qui se confier, à qui raconter leur quotidien difficile, et l’absence d’un médiateur à même d’intervenir en cas de conflit.

Des cellules de médiation ont été créées dans quatre lycées à Casablanca
Dans un témoignage rapporté dans une enquête menée par le chercheur Abdelmajid Arrif sur le quartier Moulay Rachid, justement, un habitant, chômeur, bagarreur aussi, exprime ainsi son exaspération et son désarroi : «Si je pouvais trouver quelqu’un qui puisse me comprendre, m’écouter, je serais vraiment heureux et me sentirais soulagé. Mais il n’y a personne qui puisse te donner un peu de son temps pour t’écouter. Si quelqu’un me laissait le temps de parler et pouvait m’aider, je lui dirais même mes secrets. Malheureusement, personne ne prend soin ni des personnes âgées ni des analphabètes. Ils sont même maltraités». Un cas isolé ? Rien n’est moins sûr. Les conflits qui éclatent et qui ne trouvent pas une tierce personne neutre pour les régler avant d’en arriver aux tribunaux sont légion : dans les familles, entre les voisins et dans les établissements scolaires. Et ce sont justement les endroits choisis par les 75 médiateurs au niveau des trois quartiers pour mener des campagnes de sensibilisation pour former de nouveaux médiateurs. Résultat : des cellules de médiation ont été créées dans quatre lycées, et une quarantaine de jeunes ont suivi des cours pour devenir formateurs. Les campagnes de sensibilisation, selon Radouane Houlam, coordinateur de SFCG à Casablanca, ont permis de toucher une population de 10 000 personnes et une centaine a bénéficié de microcrédits pour mener à bien leurs activités.

Les conflits dans les classes entre élèves et professeurs sont monnaie courante
A la fois médiateur et formateur, Radouane Houlam, 25 ans, est lauréat de l’Ecole supérieure de technologie (EST) de Casablanca. Sa spécialité : «travail social et management des associations».  C’est lui, avec Kawtar Amraoui, la manager du projet, qui a été la cheville ouvrière du projet à Casablanca. «Ça n’a pas été facile au départ. Avant d’entamer ce projet, il fallait d’abord étudier les besoins de chaque quartier ciblé. Nous avons ensuite cherché des partenaires potentiels. Et nous avons trouvé de l’aide auprès de la délégation de l’Entraide nationale, celle de l’Education nationale et la Division des affaires sociales, cela avant de lancer dans chaque quartier l’appel à candidature». Quelques associations de quartier, qui connaissent bien le terrain, ont également été associées à la mise sur pied du projet, en plus de l’INDH, l’ANAPEC et l’Agence américaine pour le développement international (USAID).
Et déjà un premier bilan encourageant : grâce aux centres de médiation sociale, 458 cas de conflits dont 91% ont été résolus à Casablanca, selon les responsables du SFCG. Il s’agit de «conflits de voisinage, conflits familiaux, mais aussi conflits dans les établissements scolaires», indique Kawtar Amraoui. Dans le milieu scolaire, il semble qu’il y ait fort à faire. Soumia et Hanane sont deux jeunes filles mises à la disposition du lycée Driss El Harti à Hay Moulay Rachid, un des lycées où ont été installées des cellules de médiation. Les deux jeunes médiatrices essaient autant que faire se peut d’intervenir pour résoudre les différends entre les élèves, voire entre ceux-ci et leurs professeurs. Tout le monde sait, en effet, que les conflits au sein d’une classe ne se limitent plus aux élèves entre-eux. «Les accrochages entre les élèves et leurs professeurs deviennent aussi de plus en plus fréquents. Certains dégénèrent en coups et blessures et nécessitent une intervention de la police», confie la surveillante générale d’un lycée à Casablanca. Le dernier conflit en date, que les deux médiatrices ont pu régler, est celui opposant justement une professeur de français à l’un de ses élèves. Ce dernier, se plaint le professeur, est «l’exemple type du garçon indocile de la classe, qui passe son temps à perturber le déroulement des cours et à déranger les autres». La professeur n’en peut plus, et lui interdit d’assister à son cours. Le cas est banal certes, mais il arrive à l’administration de ne pouvoir le traiter, et éviter au conflit de prendre des proportions dramatiques. Les deux filles médiatrices interviennent donc, selon les techniques qu’elles ont apprises durant leur formation. Elles écoutent d’abord l’élève, puis l’enseignante, séparément mais avec accord des deux parties. Ce n’est qu’ensuite qu’elles invitent chacun des deux à analyser la situation avec un peu de recul. Dans un deuxième temps, on fait rencontrer les deux parties pour qu’elles s’écoutent et se comprennent. Si les choses se passent bien, un compromis est trouvé. La technique a réussi, raconte Yassine Ouarid, 27 ans, l’un des formateurs des deux médiatrices, un garçon issu du quartier Sidi Moumen, licencié, lui, en géographie. «Quand la professeur a pris la peine d’écouter objectivement l’élève lui raconter ses peines, elle a compris. Elle a même compati : une famille nombreuse habitant dans un taudis, des parents analphabètes incapables de donner la moindre orientation à leur fils, qui se révolte en adoptant ce comportement indocile et perturbateur en classe». La médiation a marché. «Mais, attention !, prévient Radouane Houlam, l’issue du différend ne doit jamais être au détriment de l’une des parties en conflit. La solution cherchée doit être toujours gagnant/gagnant et pas dans une logique de celui-ci a tort et l’autre a raison». Voilà, en effet, un autre principe élémentaire à la base de la réussite de la médiation sociale.
Yassine nous raconte un autre cas qu’il a rencontré à Sidi Moumen. Il s’agit d’un jeune homme qui a roué de coups sa cousine. Les parents de cette dernière s’apprêtaient à porter plainte. Mais la cellule de médiation sociale du quartier est intervenue pour calmer les esprits. L’homme est fautif, il n’y a pas de doute là-dessus, mais comment le convaincre d’aller présenter des excuses à sa cousine ? « Nous avons invité l’agresseur qui a accepté de nous écouter et de reconnaître son tort, raconte le médiateur. Il a avoué avoir agi sous l’effet de la drogue. Dans ce travail de médiation, nous avons constaté qu’il suffit pour les parties en conflit de trouver devant elles une tierce personne à qui se confier et, généralement, le différend prend fin». «Pour ce cas aussi, une solution a été trouvée, en présence des parents et des voisins», enchaîne-t-il.
Signalons que SFCG, installé au Maroc depuis 2001 (voir encadré), a créé, aussi, à Tétouan, durant la même période où elle a travaillé sur le projet de Casablanca, un centre de médiation sociale. Lequel centre est intervenu dans 66 cas et a pu en résoudre une cinquantaine. Et le travail de l’ONG américaine ne s’arrête pas là, elle prévoit aussi la création de cinq nouveaux centres de médiation sociale à Rabat, Salé, Marrakech, Fès et Meknès.