Des lignes électriques haute tension en ville ! Les habitants s’inquiètent

Des centaines de quartiers au Maroc abritant de fortes populations sont traversés de lignes électriques haute tension. Ces lignes polluent l’environnement sonore et l’esthétique des villes, mais les avis divergent quant au risque de leucémie que courent les habitants vivant à  proximité.

Les pylônes et les fils électriques haute tension à l’intérieur des espaces urbains inquiètent de plus en plus les populations qui habitent à proximité. Des acheteurs potentiels d’appartements paniquent et renoncent même à des opportuniés dès qu’ils s’aperçoivent de la présence de ces installations. «Il y a quelques mois, nous avons visité, ma femme et moi, un appartement dans une résidence située dans la commune de Sidi Bernoussi. A quelques mètres de l’entrée de la résidence se dresse un pylône haut d’une cinquantaine de mètres, avec des lignes électriques qui traversent tout le quartier. Des amis m’ont dissuadé d’acheter là-bas, on m’a dit que le risque de cancer est élevé là où passent des fils haute tension».

Cet acheteur n’est pas le seul à se poser des questions quant au danger sur la santé que peut représenter un réseau électrique de cette puissance à proximité d’une zone habitable. Des acquéreurs ayant déjà avancé de l’argent pour acheter une maison sur plan ont découvert à leur grande stupeur, une fois l’ouvrage terminé, que leur domicile se trouve à quelques mètres seulement de pylônes et autres câbles haute tension. Il faut dire que des centaines de nouveaux quartiers à travers le Maroc sont traversés par ces lignes, avec leur lot de grésillement, de bourdonnement et de rayonnements électromagnétiques, voire de chutes de câbles qui peuvent survenir suite à un orage. Et c’est ce qu’on craint le plus. Ceci sans parler du fait que leur présence dégrade la qualité et l’esthétique des paysages. Nombreux sont les habitants qui s’en plaignent à travers  des pétitions et des correspondances qu’ils adressent aux autorités locales pour les alerter sur les dangers qu’ils encourent. Signalons que dans la majorité des cas, on rencontre ce spectacle de résidences bâties au milieu de pylônes et de câbles haute tension dans les banlieues. Autrefois, comme ces zones étaient des terrains agricoles non habitées, le producteur et distributeur d’électricité, en l’occurrence l’Office national de l’électricité (ONE), construisait des postes transformateurs pour alimenter les villes en moyenne et basse tension.

On est à Casablanca en ce mois de septembre 2012, sur la route Taddart (baptisée actuellement boulevard El Hachemi Filali). Tout le long de cette route de plusieurs kilomètres, on est face au même spectacle : des immeubles et des villas construits au milieu de pylônes et de leurs câbles haute tension.

Plusieurs résidences y sont bâties et habitées depuis le début des années 2000. Les plus exposées sont les résidences Mandarona et Oulad Taleb. L’un des habitants, ingénieur, se dit étonné qu’on continue à délivrer à des promoteurs des permis de construire dans ces endroits. «En 2002, on a envoyé une pétition signée par trois cents personnes aux autorités locales, dont la wilaya de Casablanca. Jusqu’à ce jour, aucune réponse. Ou si, M. Benhima, wali de la ville à cette époque, était le seul à avoir envoyé une correspondance à l’ONE pour les avertir. Mais rien n’a été fait pour réparer ce mal», proteste t-il.

Un pylône au milieu du jardin d’une villa !

A notre grand étonnement, sur le même boulevard, une villa abrite un pylône à l’intérieur même du jardin. «Ce qui n’est pas réglementaire. Le pylône appartient à l’ONE et n’a pas à se retrouver au milieu d’une propriété privée», affirme une source à l’office. Sans parler du danger que cela représente pour les habitants de cette villa, et pour leurs enfants qui risquent inconsciemment de s’y rapprocher.

Selon la même source, il y a des normes de sécurité devant être respectées avant l’installation des ces pylônes et de leurs câbles électriques, ce qu’on appelle en jargon technique la servitude. Au Maroc, pour une ligne de 60 000 volts (basse tension), il faut respecter une distance de 8 mètres de part et d’autre de la zone habitable, soit en tout 16 mètres. Pour une ligne de 225 KV (haute tension), la distance à respecter est le double. «Ces normes ne sont pas identiques partout dans le monde. Chaque pays établit les siennes, mais le minimum qui doit être respecté est de 50 mètres quand il s’agit d’une haute tension, quelle que soit sa puissance», rectifie un ingénieur électricien.  Et d’ajouter : «Le mieux dans une zone urbaine où il y a une forte concentration de la population est d’installer les lignes électriques au milieu d’une large route, faute de les enfouir sous terre car c’est très coûteux, en respectant les normes de sécurité obligatoires. C’est ce qu’on a fait à Hay Riad à Rabat, c’est un exemple qu’il faut suivre dans toutes les autres villes et qui doit être intégré dans les futurs plans d’aménagement».

Au Maroc, les distances minimales de sécurité sont loin d’être respectées dans toutes les villes. Ce qui pousse certains promoteurs immobiliers à prendre les choses en main. C’est le cas par exemple de l’initiateur du projet Riad Al Andalous, situé à l’extrémité sud de la Route Taddart qui n’a pas attendu l’argent de l’ONE pour déplacer les quelques pylônes et lignes qui traversaient le terrain où il allait bâtir (tout en respectant les distances requises, comme à Hay Riad à Rabat). Il a lui-même financé l’ouvrage, ce qui lui a coûté la bagatelle de 30 MDH.

Afourer, Tanger, Berkane… ne sont pas épargnées

La Route Taddart n’est pas la seule zone où des câbles haute tension surplombent les habitations. Les habitants d’autres zones à Aïn Sebaâ (derrière le quartier Hlioua en face de la faculté), à Hay Mohammadi (Résidence Al Mouahidine)… vivent la même situation. Et Casablanca n’est pas la seule ville à connaître ce phénomène. On est à Mohammédia ce même mois de septembre et on a constaté de visu les mêmes installations électriques à proximité des résidences sur la route menant à Louiziya (quartier Douar Safi). Sur le boulevard Sebta, un poste transformateur est toujours en fonction à quelques mètres de la résidence Kawtar et de la résidence Fajr. Les habitants sont accoutumés aux éclats d’étincelles provoqués par des courts-circuits à toute heure de la journée «avec un bruit de tonnerre», se plaint le propriétaire d’un café distant du poste d’une trentaine de mètres. L’année dernière, indique la même personne, «une fillette de dix ans a été carbonisée suite à la chute d’un câble». Les habitants des résidences avoisinantes à ce poste n’ont jamais demandé de solution pour éviter le danger. Normal, ils seraient même «heureux d’avoir enfin trouvé une habitation à bas prix qui leur appartienne, tout le reste n’est que des fadaises pour eux», ironise notre interlocuteur.  

Si cette population de Mohammédia s’est résignée à vivre dans cet environnement, dans d’autres villes les gensfont entendre leur voix. C’est le cas de la population de la petite ville d’Afourer, dont les habitations côtoient les pylones de lignes électriques haute tension venant du barrage Bin El Ouidane. Là, les habitants n’ont pas cessé d’alerter les autorités sur le danger que cela représente. Même chose pour la petite localité appelée «Daya», aux portes de Tanger, «dont les terrasses de maisons sont traversées de lignes 400 000 volts, lignes installées malgré les protestations de la population qui y habite depuis 1995», rapporte notre confrère arabophone Al Ahdath Al Maghribia dans son édition du 6 août 2012.
Pourquoi toute cette controverse autour de lignes haute tension ? Outre le risque d’accidents, y a t-il réellement un danger pour la santé des populations riveraines ? Notamment le risque de leucémie dont on parle très souvent auquel sont exposés les enfants en bas âge ? Tout cela n’est-il finalement qu’un sentiment d’insécurité d’être un jour victime d’un accident mécanique ou électrique ? Il faut dire que même si l’histoire de l’électricité remonte à plus d’un siècle, peu d’études ont établi un lien de cause à effet entre le cancer et les lignes haute tension. En tout cas, au Maroc, jamais on n’a établi cette causalité, et «les chefs des postes transformateurs qui y vivent avec leurs familles jour et nuit ne se sont jamais plaints de ce cancer, alors qu’ils sont censés être les plus exposés. Soyons lucides, il n’y a jamais de risque zéro, même chez soi quand on est entouré d’appareils de cuisine électriques. Le Maroc a électrifié 98% de ses zones rurales, alors qu’on était à 18% dans les années 90. Il faut choisir», tranche notre ingénieur en électricité.

Aucune étude menée sur le terrain, ni par l’Etat ni par des associations défendant l’environnement, n’est venue infirmer ou confirmer cette hypothèse de danger de cancer, mais les avis des spécialistes dans le monde restent controversés. Une seule étude britannique avait en 2004 semé le doute : des chercheurs de l’université d’Oxford avaient conclu à une légère augmentation du risque de leucémie chez des enfants vivant à proximité. L’étude en question a souligné que ce risque augmentait de 69% chez les enfants dont le domicile se trouvait à moins de 200 m des lignes H.T. au moment de leur naissance, et de 23% pour ceux domiciliés entre 200 m et 599 m, par rapport à ceux nés à plus de 600 m. Le danger, conclut l’étude, «dépend du niveau de tension et de la fréquence du courant électrique de la (des) ligne(s) en question». Au final, l’OMS avait en 2007 considéré dans un rapport comme insuffisantes les preuves scientifiques d’un possible effet sanitaire à long terme. Danger ou pas, «les sociétés d’électricité dépensent des millions de dollars pour faire des études mais elles ne publient que les informations qu’elles choisissent», avait martelé un jour un procureur américain dans un journal.
Ce qui est certain, c’est que plusieurs pays prennent leurs précautions et imposent des règlements de servitude de passage en interdisant toute construction d’habitation dans le voisinage immédiat des lignes. Ils ont même interdit le passage des lignes à proximité des habitations. Et la Suède serait le seul pays à avoir appliqué des normes très strictes dans ce domaine.
Et dans notre pays, que fait l’ONE pour respecter ces normes de sécurité ? A-t-il l’intention un jour de déplacer ces lignes en dehors de l’espace urbain ou les enfouir dans la terre ? La Vie éco a contacté les responsables de l’office pour avoir des explication sur ces questions, sans aucune réponse.

Une dernière question : quel serait l’impact de ces lignes haute tension sur l’environnement ? Il est partout établi que les lignes électriques H.T. provoquent une pollution sonore et un sentiment d’insécurité chez les populations vivant à proximité. Dans une étude d’impact environnemental faite à l’occasion du projet Ain Beni Mathar, l’ONE l’avait reconnu sans l’ombre d’un doute, et a particulièrement mis l’accent sur ce sentiment d’insécurité ressenti par les populations à l’égard de ces lignes haute tension. «Un sentiment qui donne lieu à un profond mal-être». Mais l’ONE, dans la même étude, a tenté de rassurer la population. Ces lignes haute tension, ajoute-t-il, sont «robustes, dimensionnées pour résister aux intempéries. Mais un événement catastrophique majeur ne peut exclure tout risque d’effondrement des supports».