Dans l’univers des vendeurs à  la sauvette

Bars et cafés du centre-ville de Casa sont investis à  longueur de journée par
les vendeurs à  la sauvette. Kleenex, cigarettes au détail, chewing-gum, cirage
de chaussures, ils proposent toutes sortes d’articles et services.
La vente à  la sauvette est un recours précaire des laissés-pour-compte face
au chômage et à  l’absence de perspectives.

Pour qui tient à  sa tranquillité, mieux vaut fuir ces lieux dits de convivialité «infestés» par les vendeurs à  la sauvette. Le terme n’est pas exagéré. Pour s’en convaincre, il suffit de s’accouder au zinc d’un des troquets du centre-ville, à  Casablanca, à  l’heure du coup de feu. Montre en main, pas moins de quinze incursions de vendeurs à  la sauvette en trente minutes. Si au moins ils proposaient leur marchandise puis passaient leur chemin, mais ils s’incrustent, n’hésitent pas à  interrompre les conversations, et ne décampent qu’en désespoir de cause.

Un ballet frénétique, réglé, avec plus ou moins de bonheur, par le videur de service, transformé, aux heures de pointe, en agent de la circulation soucieux d’éviter les encombrements. «Il ne faut pas croire que tous les cafés et les bars nous sont ouverts. Ceux des quartiers cossus nous sont inaccessibles. C’est surtout au centre-ville que nous opérons. Et même-là , nous ne sommes pas toujours les bienvenus. Certains nous tolèrent, d’autres nous rejettent. Et nous sommes parfois obligés de graisser la patte au videur pour qu’il nous laisse entrer», précise l’un d’entre eux, surnommé Look Look, une formule qu’il utilise pour s’annoncer à  chaque fois qu’il entre quelque part.

Du chassé-croisé, quelques consommateurs s’agacent, la plupart font contre mauvaise fortune bon cÅ“ur, et il y en a même que cela attendrit : «Il faut bien que ces pauvres gens vivent. Eux, au moins, retroussent leurs manches, alors qu’il y a tant de faux pauvres qui se contentent de tendre la main», estime un client. Et pour joindre le geste à  la parole, il prend un paquet de Kleenex, glisse une pièce de 10 DH à  la vendeuse et retourne à  son verre de bière sans se soucier de récupérer sa monnaie. Jolie tête, sourire enjôleur et ventre rebondi, Aà¯cha, la vendeuse, aborde un aure client. «T’es encore en cloque ?», lui lance-t-il, avant de s’emparer d’un chewing-gum, qu’il ne paiera pas.

A Casablanca, le champ de manÅ“uvre des vendeurs à  la sauvette est circonscrit dans le centre
A vingt-huit ans, Aà¯cha en est à  sa sixième grossesse, par les Å“uvres d’un époux fantôme, dealer de son état, qui, entre deux réclusions, lui fait un enfant puis trouve le moyen de se faire mettre à  l’ombre. C’est pour procurer le gà®te et le couvert à  sa marmaille, à  sa mère et sa belle-mère, qu’elle déboule, dès l’aube, été comme hiver, du quartier Sidi Moumen. Etape obligée : Derb Omar. Là , elle s’approvisionne en chewing-gum, Kleenex, chocolat et autres biscuits. A huit heures, elle commence sa tournée des cafés, qu’elle envisage de zapper de son programme pour insuffisance de rendement. «Les buveurs de café ou de thé sont avares. Ils préfèrent acheter à  l’épicier du coin plutôt que d’ajouter un supplément, bien que celui-ci est insignifiant», se plaint-elle.

A dix heures, Aà¯cha arpente les bars du centre-ville. «Les poivrots ont le cÅ“ur sur la main, témoigne-t-elle. Ils n’ont rien à  cirer d’une tablette de chocolat ou d’un paquet de chewing-gum. Pourtant, ils me les paient souvent au double de leur prix, et parfois me les rendent». A 19 heures, elle reprend le bus pour rentrer chez elle. La générosité des biberonneurs lui rapporte, dans un bon jour, jusqu’à  150 DH de bénéfice.
Avec son plateau sur la tête, qu’elle a bien faite, Houria fait une entrée remarquée. Elle occupe le même «créneau» que Aà¯cha, mais gagne davantage qu’elle. Il faut dire que ses rondeurs et son minois soigneusement maquillé sont d’alléchants arguments aux yeux des imbibés. Mais il ne faut pas s’y méprendre. Aà¯cha a sa fierté et elle n’aime pas être considérée comme une aguicheuse : «Si je voulais faire le tapin, je ne me donnerais pas toute cette peine. Il est vrai que certains clients, quand ils sont sérieusement éméchés, s’amusent à  me palper les seins ou me caresser les fesses, mais ça ne va pas plus loin. Je suis une travailleuse moi, qui doit nourrir un mari en chômage et deux fils en bas âge. Pas une pute».

Dans la vente à  la sauvette, comme dans tous les métiers, l’apparence compte énormément. Ce dont pâtit Meriem. Avec sa djellaba usée jusqu’à  la trame, son regard implorant et sa bouche édentée, elle incommode l’acheteur éventuel. Pourtant, elle n’est pas épargnée elle non plus par le sort. Son mari est sous les verrous, à  la suite d’un vol à  la tire. Et elle doit trimer dix heures par jour pour subvenir aux besoins de sa fille de trois ans et de sa mère divorcée. Sur son présentoir tressautent des Kleenex (achetés 1 DH le paquet, vendus 2 DH), du chocolat (acquis à  4 DH la tablette, vendus à  6 DH), des Marlboro (2 DH la cigarette) et des Marquise (1,50 DH l’unité). Bénéfice moyen : 50 DH la journée. Pas de quoi mettre du beurre dans les épinards. Mais des épinards, Meriem n’en connaà®t pas même le goût.

Chaque vendeur possède sa propre stratégie de vente et ses propres arguments
Look, Look. Voilà  un vendeur de lunettes de soleil qui entre en scène. Le personnage est très familier des mouches à  bière. Sa dégaine de vieux jeune premier, sa casquette de base-ball éternellement vissée sur le crâne et ses baskets toujours de bon goût ne passent pas inaperçus. Son bagout amuse la galerie. «Elles sont d’origine mes Ray Ban», ment-il effrontément, avant de les proposer à  des prix exorbitants. Ses clients – il en a de fidèles – ne se laissent pas prendre au jeu, débattent, par jeu, le prix, et il finit constamment par céder ses lunettes à  vil prix. «Je n’ai pas à  me plaindre, confie-t-il. Je gagne correctement ma journée. De quoi s’acquitter du loyer et assurer la tambouille quotidienne à  mes gosses».

Même si vous les avez neufs, vous aurez bien des difficultés à  ne pas vous faire cirer vos souliers par un des cireurs attitrés des cafés et des bistrots, tant ces derniers se montrent insistants. Et persuasifs. «Vous avez de belles chaussures, mais elles ont besoin d’un bon coup de cirage, et moi j’ai du Kiwi», vous dira par exemple Hassan, qui officie dans un café du boulevard Mohammed V, à  Casablanca, depuis 1984, deux ans après son arrivée de Taroudant. Chaque jour il se présente à  son «travail» à  19h30 tapantes. A 22 h, il reprend le taxi collectif qui le ramène jusqu’à  Lissasfa o๠l’attendent, dans une pièce exiguà«, sa femme et ses trois enfants. S’il redoute la pluie et le mauvais temps, Hassan ne semble pas mécontent de son sort. Avec les 3 à  5 DH que lui rapportent chacun de ses vingt coups de brosse quotidiens, il garantit à  sa petite famille le manger, ce qui est pour lui le principal.

Après vous êtes fait cirer les pompes, vous ressentez un furieux besoin d’en griller une. Vous n’aurez que l’embarras du choix. De fait, ce ne sont pas les vendeurs de cigarettes en détail qui manquent. Ils sont la providence des fumeurs désargentés qui, ne pouvant se permettre un paquet de blondes à  32 DH, recourent à  quelques cigarettes à  raison de 2 DH l’une. Dans le milieu des vendeurs de cigarettes au détail, Hamid, très connu sur la place, dépare tant par son physique agréable que par son parcours accidenté. Issu d’une famile paysanne attrapée au miel des séductions de la métropole tentaculaire, Hamid n’a pu poursuivre, comme il le souhaitait, ses études. A vingt ans, il s’est inscrit dans une école privée, et c’est pour en payer les frais (250 DH par mois) qu’il s’est résigné à  vendre des cigarettes. Cela lui prend 5 heures par nuit, au bout desquelles il récolte 40 à  50 DH.

Des vestes et des chemises de marque proposées à  100 et 50 DH
Mais la fumette vous a déshydraté la gorge et vous avez envie de vous la rincer. A peine attablé, vous êtes entrepris par le vendeur de vestons et de chemises. Chacun a sa propre stratégie. Mostafa, réputé pour ses «bonnes pièces», exige un prix inabordable pour le commun des clients, fait mine de se fâcher quand vous le rabaissez, parfois s’emporte, quitte le lieu, puis revient, au bout d’un quart d’heure, avec de meilleures dispositions. Khalid, comédien raté, s’adresse au client en arabe égyptien, récite une des tirades de Adil Imam, avant de faire son laà¯us bonimenteur. «Touche-moi cette veste et dis-moi si ce n’est pas du meilleur choix. Allez ! A toi je la laisse pour 300 DH». Après un semblant de marchandage, et si vous ne vous êtes pas laissé duper, vous aurez acquis une veste à  100 DH et une chemise à  50 DH. Il n’y a pas de secret, le vendeur les a achetées l’une à  30 DH et l’autre à  10 DH, dans un des marchés de Koréa, Chtaà¯ba ou Souk Essabt, o๠regorgent les balles, ces gros paquets de vêtements destinés aux Å“uvres caritatives, ensuite détournés on ne sait comment.

Dans les cafés et les bars circulent toutes sortes de produits, même les plus inattendus. Ainsi les préservatifs dont Cham Al Haoua (littéralement «Sent l’air»), à  Kénitra, s’est fait une spécialité. Ce vendeur est un drôle de zèbre. Entre deux séjours à  l’ombre, il occupe sa mise en liberté à  arpenter les bistrots, muni de préservatifs américains (sic). Pudeur oblige, il annonce sa marchandise comme étant du safran pur. Les non-avertis se font piéger, et tout heureux de pouvoir se concilier les bonnes grâces de leur bourgeoise à  peu de frais (10 DH), s’empressent de lui offrir le prétendu safran pur. On imagine l’étendue des dommages collatéraux.

La nuit tombe, Abdelkrim, dont le slogan est «tout à  10 DH», compte sa recette, 200 DH de bénéfice; Omar, le vieux vendeur de cacahuètes et de pépites, n’a pas eu une bonne journée, à  peine 60 DH; Abbas va pouvoir mettre un peu de viande dans son ragoût, ses montres d’imitation lui ont rapporté 100 DH de bénéfice. Quant à  Cham Al Haoua, lassé de l’air libre, il a pris une bonne cuite et s’en est allé insulter les flics. Au violon, il passera la nuit.