Dans l’univers des micro-entrepreneurs du Maroc

Le nombre de bénéficiaires de microcrédits était de 900 000 à  fin 2014. Les Associations de microcrédit disposent de 1 350 agences et de 150 unités mobiles et emploient 6 300 personnes.

Nous sommes à Diour Salam, un quartier populaire de la ville de Meknès. Belaïd Attoumi est un entrepreneur qui travaille dans la confection de matelas bon marché. Son petit atelier est situé dans le sous-sol d’un immeuble de deux étages. Les conditions de travail sont loin d’être idéales. M. Attoumi est dans l’informel et s’entoure de six à dix aides afin de faire face aux commandes. Son marché? Les petites villes autour de Meknès : Midelt, Khémisset, Sidi-Kacem.

M. Attoumi fait partie des clients des Associations de microcrédit (AMC) qui ont été choisis sur étude de dossier afin de faire partie des candidats pour l’une des sept catégories du Prix national du micro-entrepreneur. Un prix qui en est cette année à sa quatrième édition. Un événement organisé par le Centre Mohammed VI de soutien à la microfinance solidaire (CMS) ainsi que par la Fédération nationale des associations de microcrédit (FNAM), afin de «rendre hommage aux femmes et aux hommes micro-entrepreneurs, de différentes régions du Royaume, ayant réussi leur vie grâce au soutien des associations de microcrédit», peut-on lire dans la note de présentation du prix. La cérémonie de remise des prix est prévue à Oujda en décembre prochain. Les membres du jury ont sillonné le Maroc durant le mois d’octobre afin de choisir les trois nominés pour les différentes catégories (formalisation, développement humain, innovation, femmes, jeunes, tourisme responsable et produits du terroir ainsi que la réinsertion pour les ex-détenus). Les prix varient de
10 000 à 30 000 DH en plus de la participation dans les foires régionales.

M. Attoumi a pris son premier prêt chez une association de microcrédit en 2011, «puis, j’en ai pris d’autres. Ce qui m’a permis de faire face aux investissements comme l’aménagement du local ou l’achat de quelques machines», ajoute-t-il. Les employés, tous jeunes, gagnent 80 DH par jour et travaillent au gré des commandes. Programme-t-il une future formalisation de son entité ? «Je ne gagne pas 50 000 DH par mois pour que je pense à créer une entreprise formalisée. Les conditions de travail ne me permettent pas d’envisager une telle option», explique-t-il. A-t-il entendu parler du nouveau statut de l’auto-entrepreneur? La réponse est négative et le sera pour tous ceux que l’on a rencontrés dans ce périple.

Des succès signés par des femmes

El Borj. Ce quartier populaire de la capitale ismaélienne abrite les locaux de Charifa El Barrouti, qui est à la tête de la coopérative Annour. La soixantaine dépassée, cette femme à l’allure frêle s’est frayé un chemin dans le secteur des plantes aromatiques et médicinales, «grâce à l’appui des associations de microcrédit», tient-elle à préciser. «Depuis 2006, je prends des microcrédits chez une association locale, de 4000 à 15000 DH. Grâce à leur appui, j’ai bien progressé. Aujourd’hui, je compte une clientèle aussi bien locale qu’étrangère», assure-t-elle. Elle vend des principes actifs, des poudres ou des sirops de lavande, origan, camomille, romarin… Elle a même développé des produits cosmétiques à base naturelle, des crèmes, des huiles et des masques de visage. Prochaine étape pour cette inlassable micro-entrepreneuse : l’exportation à l’étranger, qui passe, selon ses propres termes, par l’analyse des produits. «Je sais que je peux aller loin, si je parviens à analyser ces produits, mais c’est une opération qui coûte très cher. Je veux également agrandir le local afin d’embaucher d’autres personnes», conclut-elle. La coopérative dispose d’une patente et fait travailler pas moins de treize personnes, à temps partiel.

Un peu plus loin, toujours à Meknès, on retrouve Hafsa Mennouni, une ancienne préparatrice dans une pharmacie qui s’est convertie dans la cosmétique et dermique à base naturelle. «J’ai une véritable passion pour ce domaine. Je fais beaucoup de recherches et je veux développer des idées qui peuvent rapporter. Seulement, mes moyens actuels ne me le permettent pas», déplore cette mère de deux enfants. Le microcrédit contracté chez l’Association Ardi lui a permis de démarrer son activité. «Cela fait sept ans que je résiste grâce à l’apport financier d’Ardi», conclut-elle. Hafsa tente la formalisation. Elle a déjà pris une patente.

A Azrou, rendez-vous avec Aziza Othmani qui gère avec d’autres femmes une coopérative de plantes, mais également de distillation de plantes aromatiques et médicinales. «Nous avons commencé de rien, avec un petit distillateur qu’on garde toujours en souvenir. Cette région est riche en plantes et l’idée était d’en profiter et d’en faire une activité génératrice de revenus pour ces femmes qui ont des enfants à charge», raconte Aziza. Au départ, 14 femmes se sont mises à la besogne. Elles travaillaient toutes à la maison et se partageaient à tour de rôle l’unique distillateur. «La première année a été dure. Après avoir réglé crédits et charges (emballage, tickets, bouteilles), chaque femme a gagné 200 DH pour le labeur d’une année. Mais nous avons refusé de baisser les bras», se souvient-elle encore. Aujourd’hui, ces femmes ont pu avoir un local, acheter d’autres distillateurs, multiplier et diversifier la production. «La coopérative rapporte 1 000 à 2 000 DH par mois. On participe à des foires de marchés solidaires et nous avons des clients à Casablanca et Rabat», conclut-elle, non sans fierté.

Selon Mahjouba Ouaya, un agent de développement d’Attadamoune AMSSF qui a octroyé des microcrédits à Aziza et dans la région d’Azrou, «le microcrédit est important financièrement pour ceux qui ont un bon projet, mais il apporte aussi une visibilité par rapport à leur activité économique. Notre travail c’est d’accompagner ces personnes, avoir un maximum de proximité afin de les aider à réussir leurs projets». Et d’ajouter : «Avant d’octroyer un prêt, il faut étudier le marché ainsi que l’activité objet de la demande. Il faut aussi sensibiliser le client sur l’importance de faire face aux échéances. Mais, en général, tout se passe bien quand il y a un accompagnement». Selon Mahjouba, ce type de commerce qui a débuté dans la région en 1996 touche beaucoup plus de femmes que d’hommes: 90% des clientes sont des femmes. L’association finance tous types d’activité dans la région: herbes aromatiques, tissage, petit commerce…

L’Aïd, une période à risque…

Dans ces régions éloignées du pays, enclavées pour la plupart durant l’hiver, des agences mobiles ont pour mission de leur «faire parvenir cette prestation financière». Si les associations de microcrédit disposent de 1350 agences de par le pays, 150 unités mobiles servent les douars les plus reculés. 

Ali Baha est directeur régional d’Attawffiq Micro-finance, pour la région de Fès- Meknès-Errachidia : «Nous avons commencé à servir la région depuis 2000. 90% de nos clients travaillent dans l’informel. Un de nos principaux soucis, c’est de faire attention avec les périodes à risque comme Aid Al Adha, et éviter que le crédit serve à la consommation». Tous types d’activités sont financés dans cette région: commerce, métiers manuels, production agricole, engraissement des veaux et moutons, artisanat, couture, tissage… Et quand le client ne parvient pas à payer son crédit à temps ? «Nous avons avant tout une mission sociale, donc si cela arrive, on peut rééchelonner le crédit, diminuer le montant de l’échéance ou encore lui donner un crédit de consolidation», explique M. Baha. Les guichets mobiles se déplacent dans les petits villages, une à deux fois par semaine, avec comme rendez-vous principal les souks hebdomadaires. «Nous devons faire face dans ces régions à la neige qui coupe parfois la route. Il y a également le problème de communication avec cette population extrêmement précarisée. Il faut bien sensibiliser les gens sur le microcrédit, les dates d’échéance. On voit avec eux l’étude du projet, leur capacité de remboursement. Le but, c’est d’éviter au client un surendettement fatal», ajoute Mustapha Aït Kouch, responsable de l’unité mobile d’Attawfiq, rencontré dans le petit village de Zaïda. 

Les agents de développement rencontrés à Meknès, Azrou, Midelt ou à Errachidia insistent tous sur l’importance de la proximité et de l’accompagnement du client. «Les gens en général sont de bonne volonté. Ils estiment que c’est important de rendre le crédit, afin d’en prendre un autre et faire évoluer leurs projets», confie Laâmirni Abdelghani, agent de développement à la Fondation Ardi d’Errachidia.

Pour cette population fragilisée qui n’a pas accès à une prestation financière, à part des usuriers qui pratiquent des taux exorbitants, le microcrédit est considéré comme une aubaine. Les associations de microcrédit insistent sur la vocation sociale de leur activité. Une vocation qui gagnerait plus en efficacité si le taux d’intérêt ou coût d’inclusion financière, qui est aujourd’hui plus ou moins autour de 20%, est revu à la baisse. Ce qui serait possible si d’autres intervenants, à commencer par l’Etat, assument une partie des charges financières du microcrédit…