Dans l’univers des fous du poker

Des sommes énormes se jouent sur la seule capacité du fondu de poker à bluffer son adversaire, dans un implacable affrontement psychologique. Des fortunes changent de mains et des destins individuels sont brisés.
Dans les cercles huppés, les mises commencent à 6 000 DH pour atteindre 500 000 à un million de DH.
A Casablanca, un club, une cinquantaine de cafés et autant de «maisons» accueillent les joueurs.

Casablanca, boulevard du 11 Janvier. Entre un bistrot plutôt glauque et un magasin de jouets, se dresse un immeuble d’un âge vénérable. Au deuxième étage, un appartement qui ne paie pas de mine. En cette chaude fin de journée automnale, l’accueil n’est pas franchement chaleureux. Le propriétaire, un Marocain aux allures de patriache, ne semble pas rassuré. Il met son meublé à la disposition de fondus du poker et ne tient pas à ce que cela s’évente. Notre mentor, joueur invétéré et familier de l’appartement, se porte garant de notre discrétion. Après une longue hésitation, le maître de céans daigne nous laisser entrer. «Il faut le comprendre. Il prête son appartement pour 3 000 DH la soirée, boissons non comprises. Ça lui fait une confortable rente, qu’il ne voudrait pas perdre», confie notre compagnon.
Sur ce, il nous dirige vers la pièce où la partie va se dérouler. Celle-ci frappe par le dépouillement du décor : des murs d’une blancheur immaculée, une atmosphère clinique. Aucun meuble, sinon une table en bois massif autour de laquelle quatre joueurs sont déjà installés, dans des fauteuils d’époque.
Un entrepreneur, un haut cadre de banque, un publicitaire et une ancienne gloire du football, auxquels se joint notre ami qui, lui, est un industriel de la carrosserie. «Depuis maintenant six mois, nous avons pris l’habitude de nous rencontrer ici, du lundi au vendredi. Il est rare que l’un de nous fasse défection, à moins d’une raison de force majeure. Auquel cas, il nous prévient et nous le remplaçons par une de nos connaissances.»
A 19 heures tapantes, la partie démarre. Apparemment, de manière précautionneuse. Immédiatement après la donne, le cadre bancaire, qui se trouve à la droite du donneur, mise sans regarder ses cartes. Il se «cave» de 100 DH. Pas de quoi fouetter un chat, et nous sommes un peu déçus par la modicité de la mise. Patience, patience ! Aussitôt, le publicitaire propose de doubler l’enjeu. Le cadre bancaire augmente la mise, en la doublant à son tour. Du coup, 400 DH sont déposés. Vont-ils s’arrêter ? Que nenni ! L’ancien footeux shoote dans le tas : 800 DH se trouvent mis à la «poule». Le carrossier, quant à lui, ne mise pas : on dit, dans ce cas qu’il «se couche». La partie peut commencer pour de bon.

«Un jour, la roue du jeu tournera en ma faveur», se disent les mordus…
Ne maîtrisant pas les subtilités du poker, il nous est difficile d’apprécier les développements de la partie. Aussi, nous contentons-nous de scruter les visages des joueurs, manière de comprendre pourquoi ce jeu de hasard a emprunté son nom à un mot anglais signifiant «tisonnier», et décrivant les joueurs «s’attisant» mutuellement lors d’une partie. De fait, dans le poker, les joueurs tentent de transformer les données en essayant de pénétrer la psychologie de l’adversaire pour l’hypnotiser ou lui suggérer une conduite. Mille subterfuges sont sollicités pour cela. Ainsi, nous a-t-on expliqué, il faudra paraître sûr de soi avec un mauvais jeu, embarrassé avec un bon jeu, manifester de l’hésitation avec un très bon jeu, puis à nouveau faire semblant de marquer des craintes. La neutralité émotionnelle sera une attitude tierce qui pourra être combinée avec les précédentes. Dans tous les cas, un cocktail précis entre toutes ces possibilités désorientera profondément l’adversaire. La mimique et la gestuelle devront intervenir à bon escient pour signifier la réalité ou son contraire. Le hasard des cartes fera le reste. A jeu égal, c’est le meilleur bluffeur qui a donc toutes les chances de gagner.
Les heures s’égrènent. Mais dans ce bateau ivre et voilé qu’est l’appartement, aucune aiguille n’indique le temps. Aucun joueur ne consulte sa montre, pendant que les mises s’amoncellent sur la table. Cent mille dirhams, après cinq heures de jeu. L’entrepreneur, le cadre bancaire et le publicitaire, écœurés de s’être pris les pieds dans le tapis, abandonnent. Restent en lice le carrossier et l’ancienne gloire. Le premier, disposant d’un mauvais jeu, tente de brouiller les cartes, et relance avec un aplomb certain. Mal lui en a pris. Son adversaire abat ses cartes : une quinte royale terrassante. Il rafle la mise, soit deux cent mille dirhams. «Notre ami le footballeur est verni depuis un certain temps. Mais un jour, la roue tournera en ma faveur», se console le carrossier qui, de notoriété publique, a mis un garage en vente afin de renflouer son compte bancaire mis à mal par ces séances plus ruineuses que ludiques.
Quand on parle des sensations fortes et des plaisirs intenses procurés par le poker, devant Hamid, joueur repenti, il vous rit au nez. «Il n’y a que le gain qui compte pour le joueur». Auparavant, il faut bourse délier. Une bourse consistante. C’est pourquoi le poker reste l’apanage de l’élite financière. Certes, il y a les petits pokers qui se jouent entre copains avec un enjeu modeste, histoire de tromper l’ennui. Certes, il y a les pokers «ramadaniens», qui ne durent que pendant le mois sacré et ne maltraitent pas trop le portefeuille. Encore que. Haroun, architecte, qui en est un fervent adepte, avoue avoir laissé sur le tapis, au Ramadan dernier, la bagatelle de 900 000 DH. Envolés comme un château de cartes.

Des appartements transformés en tripots moyennant 3 000 DH/jour
Mais les accros, les vrais, fréquentent, eux, des clubs huppés, comme le Royal Club Automobile, naguère, ou, aujourd’hui, un cercle qui a pignon sur rue, et où les mises démarrent à 6 000 DH, pour atteindre, au fil de la partie, 500 000 à un million de dirhams. Ceux qui s’y prêtent sont, bien sûr, des joueurs compulsifs. Car, en établissant une relation directe entre l’importance des sommes misées et l’espérance de gain, le poker est susceptible de générer la rage du joueur qui ne tarde pas à devenir incontrôlable, au point de laisser place à une conduite autodestructice qui trouve sa limite lorsque tout est perdu. L’argent mais aussi le métier, la famille et le sommeil…
De la spirale infernale du jeu, Hamid s’est arraché à temps. Il conserve de sa période «joueuse» un souvenir indélébile. Journaliste, il avait commis, en 1972, l’erreur de prendre trop à cœur une grande enquête que son journal lui avait commandée sur les joueurs de poker. Voulant «infiltrer» le milieu, il s’est vite pris au jeu. Quelques mois de pratique et ce fut la descente aux enfers. Il jouait un peu partout. Dans les cercles, ces réserves d’hommes argentés et mûrs possédés par le démon du jeu; dans les cafés, où des petits employés misaient poussivement, à la sortie du bureau, le lait de leurs gosses ; dans les casinos, où les reines d’un jour devenaient les mendiantes du lendemain. Il a triomphé sous les lustres d’établissements princiers, agonisé dans des salles d’étoupe de clandés parisiens. A l’époque, le poker, introduit par des juifs marocains, avait les faveurs des flambeurs. Les lieux où on pouvait assouvir sa passion fleurissaient. L’incitation était irrésistible. Rien qu’à Casablanca, on pouvait jouer dans les clubs de tennis ou des cercles huppés comme l’Idéal, ou le Petit chlem. Les cafés, tels que les Archers, le café de la Banque ou celui de la Cloche, avaient aménagé des caves où on trouvait table dressée. Et pour mettre du beurre dans les épinards, des proprios avaient transformé leurs appartements en tripots, moyennant 3 000 DH par jour.
Aujourd’hui, à Casablanca du moins, les clubs ont fermé les uns après les autres. Un seul reste encore un lieu dédié. On n’y entre pas comme dans un moulin, il faut montrer patte blanche, exhiber portefeuille garni et se faire parrainer par un fidèle. Si on est refoulé, on n’a qu’une centaine de pas à franchir pour se faire bien accueillir ailleurs. Des «glaciers» (sic), dont les tenanciers se comportent en véritables croupiers, prélevant jusqu’à 10% sur les coups, vous offrent refuge, certains 24h/24. Et ceux qui rechignent à s’afficher ont le loisir de recourir à des maisons comme il en existe une bonne soixantaine à Casablanca, où ils pourront jouer tout leur saoul, moyennant un forfait de 3 000 à 5 000 DH la partie.
Hamid a rencontré autour des tables des figures rares et des êtres hantés. Il a remarqué que les femmes marocaines allaient encore plus loin que les hommes au fond de l’abîme. Inexplicablement. Il n’a connu personne, riche ou pauvre, qui soit sorti vainqueur de l’aventure. Personne. Parce que, au poker, le temps joue contre les joueurs. Parce que le combat est inégal. Le milieu casablancais du poker bruit encore du drame de ce célèbre avocat qui, après avoir laissé ses plumes au jeu, a commis une sombre escroquerie, dont l’emprisonnement fut le prix. Qui ne se souvient de ce légataire d’une colossale fortune immobilière, bradant appartements et villas pour couvrir ses dettes de jeu ? Et que dire de ce commissaire très en vue, «contraint» de saigner à blanc les bistrotiers afin de se donner les moyens de son vice ? Ou de tel chef de parti qui transformait en mises les fonds de son parti ?
Mais pourquoi les accros du poker jouent-ils au-dessus de leurs moyens ? Pour ressentir la chaude peur au ventre, répond un flambeur et fin psychologue. Il faut, pour flamber, aimer jusqu’au pire de soi. Il y a du narcissisme chez le joueur de poker. Il gagne jusqu’à se considérer comme un dieu inondé par la vie, il perd jusqu’au contentement de sa propre douleur. Notre flambeur a eu des moyens heureux et des années terribles. Noires comme un gouffre. Noires comme la malchance, cette veuve crêpée. Il y a deux ans, la table lui a souri. En trois reprises, il a amassé une somme coquette. Le prix d’un bel appartement. Il avait vendu celui de sa femme, s’était endetté jusqu’au cou et avait mis au clou, sans espoir de les reprendre, meubles et bijoux. Avec l’argent gagné, il aurait pu sortir du tunnel. Mais la dame en noir, familière à tous les joueurs, avait posé son sceptre sur sa nuque. Elle l’attirait dans son tourbillon infernal. Il perdit, regagna, reperdit, et continua ainsi jusqu’à l’extinction des feux et du fric. Au bout du compte, il y a tout laissé. Il tenta de se suicider, en réchappa. Ses proches le mirent de force dans un asile psychiatrique. Il en sortit apparemment guéri, désintoxiqué. Juste un petit poker par-ci, par-là, un passe-temps de défroqué. Jusqu’au jour où il remit les pieds au club C. Le poker a eu raison de la science psychiatrique

Certes, il y a les petits pokers qui se jouent entre copains avec un enjeu modeste, pour tromper l’ennui. Il y a les pokers «ramadaniens», qui ne durent que pendant le mois sacré et ne maltraitent pas trop le portefeuille. Mais Haroun, architecte, avoue avoir laissé sur le tapis, au Ramadan dernier, la bagatelle de 900 000 DH. Le poker reste donc avant tout l’apanage de l’élite financière.

Des «glaciers» dont les tenanciers se comportent en véritables croupiers, prélevant jusqu’à 10% sur les coups, vous offrent refuge, certains 24h/24. Et ceux qui rechignent à s’afficher peuvent recourir à des maisons comme il en existe une bonne soixantaine à Casablanca, où ils pourront jouer moyennant un forfait de 3 000 à 5 000 DH la partie.