Dans la peau d’un analphabète

Ils sont plombiers, chauffeurs de taxi ou femmes de ménage. Analphabètes, ils doivent faire face à la vie difficile dans les grandes villes. Les femmes sont plus nombreuses à adhérer aux cours de lutte contre l’analphabétisme. Les hommes sont souvent dans le déni.

Mbarek, la cinquantaine, travaille dans un restaurant du centre-ville de Casablanca. Il n’a jamais été à l’école. «Je suis originaire de la région de Taroudant. A l’époque, il n’y avait pas d’école dans mon village. Très tôt, je suis parti à Casablanca pour trouver du travail», nous raconte-t-il. Marié et père de quatre enfants, il vit seul à Casablanca. Le reste de la famille est au bled. «J’ai appris à reconnaître les chiffres, du moins ceux des bus que je prends pour aller au travail. Un des serveurs m’a également appris à écrire en arabe des mots qui sont importants pour la cuisine : sel, poivre, tomates… Je me débrouille comme je peux», ajoute-t-il. Mbarek ne parvient pas à cacher sa détresse : il ne possède pas de compte bancaire, demande toujours de l’aide pour composer un numéro de téléphone, ne peut pas passer son permis de conduire. Et quand on lui parle des cours gratuits de lutte contre l’analphabétisme, sa réponse est toute trouvée : «Je travaille plus de douze heures par jour afin de mettre de côté un peu d’argent pour ma famille. Je n’ai tout simplement pas le temps pour apprendre quoi que ce soit».

Un complexe d’infériorité

On ne soupçonne peut-être pas leur présence, mais les analphabètes vivent parmi nous. Ils sont dans les métiers du bâtiment, conduisent des taxis, vendent des marchandises étalées sur les «ferrachates», assurent la sécurité des immeubles… Khadija travaille comme femme de ménage chez deux familles. Mère de trois enfants et divorcée, elle n’a jamais eu l’occasion d’aller à l’école durant une enfance passée dans son village natal, près d’El Gara. «J’ai toujours souffert de ce complexe. Devant les autres, je cachais mon analphabétisme et quand j’avais à remplir un formulaire, je le ramenais à la maison sous prétexte que j’avais oublié mes lunettes.

Je confiais cette tâche à un de mes neveux. Le pire, c’est quand je ramenais la monnaie après le marché et qu’il me manquait de l’argent. On croyait toujours que je faisais preuve de mauvaise foi», raconte-t-elle. Khadija confie qu’elle aurait eu plus de revenus si elle n’était pas analphabète. «J’ai du mal à exprimer mes idées clairement. Ce qui m’attriste beaucoup. Mon grand souhait aurait été de pouvoir faire les devoirs avec les enfants, je me sens coupable de ne pas pouvoir assurer cette partie de mes responsabilités. Mais ce n’était apparemment pas écrit», déplore-t-elle.

Mohamed, lui, est chauffeur de grand taxi. S’il avoue n’avoir jamais été à l’école, il clame haut et fort qu’il s’en est sorti grâce à son expérience de la vie. «J’ai développé des compétences que bon nombre de mes collègues lettrés n’ont pas. L’école ne forme pas à la débrouillardise», dit-il. La cinquantaine passée, Mohamed est fier de ses enfants, tous diplômés de l’enseignement supérieur. «Je leur faisais faire les devoirs alors que je ne comprenais rien à ce qu’ils étudiaient. C’est plus tard qu’ils ont su que j’étais illettré. Le plus important pour moi, c’était de les accompagner», ajoute-t-il. Mohamed a développé des stratégies et des astuces pour ne pas tomber dans des situations dévalorisantes : «Par exemple, je n’ai jamais eu besoin de remplir un chèque puisque je peux payer en liquide. C’est plus sûr et plus facile et me fait éviter l’écrit». Mais pourquoi ne pas s’inscrire dans un cours d’alphabétisation ? «C’est trop tard pour moi. Cette tête ne peut plus retenir quelque chose de plus», conclut-il, le sourire aux lèvres.

Hay Mohammadi, un des quartiers mythiques de Casablanca, abrite le centre de langues d’Initiative urbaine, une des associations les plus actives de la capitale économique. Un centre où l’on offre chaque soir des cours d’alphabétisation dont la mission est du ressort d’une ONG spécialisée dans ce registre, l’Association marocaine pour la solidarité et l’action sociale. «Nous dispensons des cours également dans les écoles publiques de Hay Mohammadi tous les jours après 18 heures. Par ailleurs, nous avons développé des cursus post alphabétisation pour des personnes âgées de 15 à 30 ans», explique Abdellah Achahou, président de l’association.

9 bénéficiaires des programmes d’alphabétisation sur 10 sont des femmes

Il s’agit en fait d’un programme de 300 heures d’apprentissage de la langue, du calcul, assorties d’une formation professionnelle en couture, broderie, cuisine… «Cette formation est diplomante. Elle permet au bénéficiaire de sortir de l’illettrisme et de se munir aussi d’un outil lui permettant d’accéder au marché du travail. Les diplômes sont délivrés par l’Agence nationale contre l’analphabétisme, l’OFPPT, l’Entraide nationale et la Jeunesse et sports», ajoute M. Achahou. Près de 200 femmes suivent cette formation dans le seul quartier de Hay Mohammadi.

Ce sont les femmes qui adhérent plus facilement à ces programmes d’alphabétisation. «Les femmes d’un certain âge sont motivées par l’envie d’apprendre le Coran. Les plus jeunes veulent faire face aux défis de la vie dans une ville comme Casablanca : reconnaître le nom d’une rue, noter un numéro de téléphone, surfer sur le Net», explique Mme Zahra Sitt, enseignante volontaire au sein de l’association. Et d’ajouter : «Il faut beaucoup de patience avec ce genre d’élèves adultes, surtout les premiers jours quand l’apprentissage est le plus dur.

Ce sont des personnes qui ont une faible estime de soi et elles peuvent s’énerver quand elles ne comprennent pas. Un analphabète, il lui faut au moins une quinzaine de jours pour reconnaître une seule lettre». Les enseignants doivent faire preuve de délicatesse avec cette catégorie exigeante et surtout très sensible. «L’approche est très différente par rapport à celle utilisée avec les enfants. Les adultes, il faut savoir les motiver, les accompagner psychologiquement. S’ils ont été frustrés, ils ne reviendront plus aux cours», atteste M. Achahou.

Les bénéficiaires des cours de l’Association marocaine pour la solidarité et l’action sociale vivent tous dans le quartier de Hay Mohammadi. Pour la plupart, c’est une population rurale qui s’est récemment établie à Derb Moulay Cherif : des jeunes femmes travaillant dans le textile et l’agroalimentaire, des marchands ambulants, mais également des plombiers, peintres et autres électriciens qui proposent leurs services au mouqef du quartier, pas loin du cinéma Chirif. «On retrouve parmi les bénéficiaires beaucoup de jeunes filles qui n’ont jamais été à l’école ou qui ont abandonné leurs études très tôt. Elles sont motivées et veulent apprendre très vite, aussi bien l’arabe que le français. Toutes pensent que cela pourra leur être utile quand elles seront des mères», explique Mme Sitt.

Les volontaires de l’association organisent régulièrement des campagnes de sensibilisation afin d’inciter femmes et hommes à sortir de l’enfer de l’analphabétisme. «On fait beaucoup de porte-à-porte afin de toucher directement les femmes. On passe le message dans les écoles afin que les élèves en parlent à leurs parents. Nous allons à la rencontre des femmes dans les souks, les hammams, à la sortie des usines dans les quartiers industriels qui entourent le Hay. On utilise tous les arguments possibles afin de les inciter à venir apprendre les rudiments de la langue arabe ainsi que le calcul», ajoute Mme Sitt. Les femmes sont les principales bénéficiaires du programme : «Nous avons des filles qui, après avoir travaillé plus de dix heures à l’usine, viennent le soir pour le cours d’alphabétisation», ajoute notre enseignante.

C’est une toute autre histoire avec les hommes. «Ils sont plus défiants. Ils sont dans le déni et refusent de reconnaître leur illettrisme. On essaie de les toucher dans les jardins publics et au mouqef, mais ils ne sont pas nombreux à répondre à notre appel. Par exemple, dans une des écoles, Tarek Ibn Zyad, nous avons cinq classes de femmes et une seule d’hommes», avoue M.

Achahou. L’Agence nationale de lutte contre l’analphabétisme, qui indique que plus de 650 000 personnes bénéficient annuellement des programmes d’alphabétisation à l’échelle nationale, précise par contre que le taux de femmes atteint les 89%. Idem pour le programme d’alphabétisation dans les mosquées où on enregistre, depuis 2012/2013, plus de 250 000 inscrits. Là encore plus de 87% des bénéficiaires sont des femmes.

Zahra est une des bénéficiaires du programme de l’association du Hay Mohammadi. Femme au foyer et mère de trois enfants, elle s’est installée dans le quartier en 1982. «J’étais toujours accompagnée par un de mes fils pour que je puisse remplir un document dans une banque ou une administration. Je ne pouvais pas reconnaître les prix des produits dans un supermarché, une date de péremption… C’était pénible et humiliant», se souvient-elle encore. Aujourd’hui, après avoir accédé aux cours de l’association, Zahra parvient à déchiffrer les mots, faire des calculs et lire le Coran.

Au Maroc, les chiffres sur l’analphabétisme font peur. Selon l’Agence nationale contre l’analphabétisme (ANLCA), près de dix millions de Marocains souffrent de ce problème. Ce sont là des statistiques récentes, puisqu’elles n’ont été dévoilées qu’en septembre dernier.

L’ANLCA note par ailleurs que «ce chiffre alarmant nécessite l’intensification des efforts afin que le Maroc puisse réaliser l’objectif d’éradiquer l’analphabétisme à l’horizon 2024». Un chiffre qui n’englobe pas le cortège d’illettrés ainsi que le nombre important d’enfants qui quittent l’école avant la fin du cycle primaire. Scolarisés, ils ne l’ont pas été assez pour maîtriser les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul. La réforme de l’école marocaine risque de devenir le défi majeur pour soigner les chiffres de l’analphabétisme dans notre pays…