Crises d’adolescence : Questions à Chakib Guessous, Sociologue, chercheur sur les enfants de la rue

«Les parents sont toujours un modèle pour les enfants si ce n’est le premier»

Chakib-GuessousLa Vie éco : Des adolescents dont la ville vacille à la moindre perturbation, pourquoi à votre avis ?

Il n’y a pas qu’une seule explication ou un seul facteur. Moi qui ai travaillé sur les enfants de la rue je peux vous dire que dans les foyers où il y a violence, absence continue des deux parents ou l’un des parents, divorce, manque d’affection, on trouve assez souvent des enfants qui souffrent socialement et psychologiquement et dont la vie peut basculer d’un moment à l’autre si l’on ne prend pas soin d’eux à temps. L’engrenage est connu avec son lot d’absences de l’école, d’échec scolaire, de perte de repères, de recherche d’un lieu plus réconfortant et plus compréhensif, d’un exutoire pour oublier la détresse vécue. Les enfants de la rue fuient le foyer parental par choix, ce sont eux qui ont décidé d’y vivre parce qu’ils y trouvent plus de réconfort qu’à la maison.

Le comportement des parents serait-il un facteur de cette détresse ?

Il est l’un des facteurs mais il est déterminant. Les parents sont toujours un modèle pour l’enfant si ce n’est le premier. Si ce modèle est jugé mauvais par l’enfant, il cherche un autre modèle où il trouve plus de réconfort et de confiance que dans le premier. Le décès du père ou de la mère, un divorce, une violence verbale ou physique au foyer, et tout l’univers de l’enfant qui prend un coup. Un foyer où l’enfant ne sent pas de l’affection crée une fragilité chez lui et une perte d’estime de soi, il le fait fuir pour aller demander réconfort ailleurs. Il peut décrocher de l’école, trouver refuge dans une bande d’amis du quartier ou ailleurs, là où on le comprend et ne lui demande rien en retour. La première cigarette est grillée, puis le premier pétard. Certains savent se ressaisir à temps, d’autres, plus affectés, s’y enfoncent pour de bon. La porte est alors ouverte à toutes les dérives. C’est le chemin de la délinquance et de la prostitution pour beaucoup de jeunes.

Les familles où les parents sont absents ou divorcés ne vivent quand même pas toutes cette situation…

On est d’accord. Les orphelinats sont remplis d’enfants dont les parents sont absents pour une raison ou une autre, mais tous ne ratent pas leur vie. Au contraire, plusieurs d’entre eux réussissent leurs études et brillamment leur vie. Je tiens à dire que nous tous on a besoin de s’accrocher à quelque chose quand on est perdu, un jeune encore davantage. Faute de mains affectueuses qui pourraient le tenir debout, il se réfugie dans le vice pour prendre sa revanche.