Criminalité : Questions à  M’hamed El Azhar, Professeur de criminologie à  la Faculté de droit de Mohammédia

«Ce qui manque, c’est une politique anticriminelle efficace»

La Vie éco : Est-ce qu’on peut parler de recrudescence de la criminalité au Maroc?

Il faut dire que le taux de criminalité dépend de chaque société, de chaque culture et de chaque système éducatif. Le crime est lié à l’homme depuis la nuit des temps, et si le taux de criminalité est généralement en hausse dans les grandes métropoles dans le monde, c’est que le mode de vie -stressant et difficile dans ces villes- connaît aussi des changements profonds, pas toujours réjouissants. C’est le cas des villes, au Maroc, comme Casablanca, Fès ou Salé, où la criminalité prend des proportions alarmantes ces dernières années : vols, agressions en plein jour, viols, atteinte aux mœurs… D’où un sentiment d’insécurité qui s’installe. Ce n’était pas le cas il y a quelques années.

Le Maroc était-il plus sûr qu’avant?

Les actes criminels n’étaient pas aussi fréquents par le passé dans ces grandes villes, parce que le butin n’était pas aussi cher et aussi ostentatoire. Les Marocains circulant dans la rue ne se promenaient pas avec des objets précieux, comme c’est le cas actuellement avec des téléphones très coûteux par exemple. Le butin est là, précieux, à portée de main, il suffit de le subtiliser, par la force s’il le faut. Casablanca est un cas à part, elle n’est plus la ville paisible d’il y a quelques années : l’exode rural y bat son plein, les vendeurs ambulants ont occupé les rues, et la densité de la population par rapport au territoire dans certains quartiers est disproportionnée… Tout cela entraîne un sentiment d’insécurité et de peur. Néanmoins, on ne peut pas dire que le citoyen ne jouit d’aucune protection, la preuve en est que tous les jours des bandes de malfrats sont démantelés et des criminels, ou supposés l’être, sont arrêtés. Mais ce qui manque, c’est la planification d’une politique anticriminelle efficace, s’attaquant en amont aux facteurs qui en sont la cause.

Comment cela ?

J’ai toujours dit que l’approche sécuritaire n’est pas la solution, elle n’est pas suffisante même si elle joue un grand rôle dans la lutte contre le trafic et la consommation des drogues, notamment les psychotropes, du fait qu’une grande partie des actes criminels sont commis sous l’effet de ces drogues. Le ministère de l’intérieur n’est pas le seul responsable dans la lutte contre la criminalité, la société entière et tous les acteurs, chacun de par sa position, doivent y participer. Or, nous remarquons qu’il n’y a aucune coordination entre les ministères censés mettre la main dans la main pour prévenir et éduquer contre la criminalité : l’enseignement, la jeunesse et les sports, et le ministère de la culture. Ne faut-il pas un jour réunir tous ces départements en un seul ministère, du fait qu’ils concernent tous la jeunesse, afin de mettre leurs compétences, leurs infrastructures et leur budget au service de cette dernière. C’est ça le travail en amont qu’il faudra faire. A quoi servent ces milliers d’établissements scolaires et facultés, qui accaparent des milliers d’hectares de foncier s’ils ne sont pas exploités pour créer des activités parallèles à l’enseignement stricto sensu ? Activités sportives, culturelles, au cours de l’année et pendant les vacances scolaires. Des dizaines de milliers d’enfants et de jeunes sont dans la rue, ne trouvant nulle part où jouer, se dépenser, canaliser leur énergie et leurs capacités créatives, il suffit de les orienter vers des activités productives au lieu de les laisser sombrer dans la drogue, l’alcool, la délinquance et la criminalité. Un jeune oisif, désorienté, non pris en charge par sa famille, l’école et la société, est un délinquant en puissance. Même chose pour nos seniors et nos retraités, ils passent le clair de leur temps à se tourner les pouces au moment où, leur expérience aidant, ils peuvent être mis à contribution dans l’initiation, la formation et l’orientation de cette jeunesse.

La politique pénale dans tout cela ?

Elle ne doit plus se résumer à mettre les gens en prison, c’est une détention négative, le prisonnier qui passe sa journée à ne rien faire est une cible pour tous les vices : la drogue, les agressions sexuelles, la bagarre ou pire…le fanatisme. Il y a là tous les ingrédients pour récidiver une fois sa peine purgée. La prison devrait être une cellule de formation, d’éducation et d’activités culturelles et sportives. Le citoyen lambda est lui aussi concerné, dans la rue, dans le quartier, dans la lutte contre cette criminalité. S’il n’agit pas, il est complice de ces bandes de vendeurs de drogue, de maisons de prostitution et de vendeurs d’objets volés qu’il connaît bien mais n’ose pas dénoncer. Ils sont connus même par les agents de sécurité, qui ne bougent pas le petit doigt pour les dénoncer.

Y a-t-il plus de criminalité au Maroc qu’ailleurs dans le monde?

Ce qui est sûr, c’est que le taux de criminalité dans certaines villes du Royaume va crescendo ces dernières années, mais n’arrive pas au niveau de certaines autres métropoles mondiales, comme Sao Paulo, à titre d’exemple. Même chose pour certaines capitales arabes où l’insécurité règne à l’issue de ce qu’on appelle les révolutions arabes, où il devient dangereux de circuler la nuit ou de traverser la ville pour se rendre à l’aéroport…

Les raisons de cette hausse du nombre des crimes ?

Il y en a plusieurs : les fractures sociales et familiales, le nombre des divorces qui va grandissant, l’irresponsabilité de certains parents qui se dérobent à leur responsabilité familiale, quittent le foyer, laissant leurs enfants en proie à toutes les tentations et à tous les vices, l’exode rural, la détérioration du système éducatif, la médiocrité de certains médias, l’absence flagrante d’espaces de loisirs pour les jeunes, le trafic et la consommation de drogues dans les établissements scolaires…