Criminalité : faut-il craindre le pire ?

Homicides, vols à  l’arraché, cambriolages, viols, drogue, atteinte aux mÅ“urs :
38 000 arrestations à  Casablanca depuis le début de 2013. Le vol, constatent les services de police, est l’acte criminel le plus fréquent : 6 242 délinquants ont été arrêtés à  Casablanca cette année. 50 000 agents de sécurité pour 35 millions d’habitants: cela reste insuffisant selon les criminologues, mais c’est surtout le manque de logistique qui pose problème.

Les habitants de Casablanca ne peuvent plus circuler, surtout la nuit, sans que l’angoisse soit chevillée au  corps. Grand nombre d’automobilistes, dès qu’ils s’installent dans leur voiture, déclenchent la fermeture centralisée. Et encore…, ils ne sont pas sûrs d’être épargnés. Un soir, raconte ce citoyen, alors qu’il roulait en voiture avec sa femme au bd. Abdelmoumen pour rentrer chez lui -il était 2 heures du matin-, une bande de quatre jeunes armés de sabres a voulu arrêter de force leur véhicule au milieu de la chaussée. «Il fallait voir l’état d’excitation de ces jeunes, sous l’effet des psychotropes, je les ai aperçus à quelques mètres et j’ai compris. J’appuie alors sur l’accélérateur, me voyant foncer à toute allure, les quatre s’écartent et assènent de leurs sabres des coups violents aux vitres et à la tôle du véhicule. On l’a échappé de justesse». Plus de peur que de mal, mais la confiance est ébranlée. «Il était six heures du matin et je faisais mon footing matinal près du parc l’Hermitage, raconte un sexagénaire. La rue était déserte, un scooter jaillit soudainement monté par deux hommes. Arrivés à ma hauteur ils mettent un couteau sur ma gorge, fouillent mes poches et s’emparent de mon téléphone cellulaire. C’est tout ce que j’avais», poursuit-il.

En fait, les scènes dangereuses sont devenues banales par les temps qui courent. Début septembre 2013, deux  malfaiteurs, portant l’uniforme d’une société privée de convoi de fonds, se faufilent à l’intérieur d’une grande surface au quartier la Villette, et sans la vigilance du caissier ils se seraient emparé de la recette du jour. Deux semaines auparavant, sur la route de Médiouna près de Marjane, un Chinois a été blessé par balle par deux de ses compatriotes. Le 2 octobre, le caïd d’un arrondissement administratif à Hay Mohammadi est sauvagement poignardé par un habitant du quartier qui refusait d’évacuer son habitat anarchique dans un immeuble.

Ces faits divers rapportés quotidiennement par la presse ne se comptent plus, et les autres villes ne sont pas épargnées : homicides, vols à l’arraché, cambriolages, viols, atteinte aux mœurs, agressions sexuelles, trafic et consommation de drogues… Le 23 septembre dernier, dans un douar non loin d’Azilal, une jeune femme de 34 ans est enlevée et violée. Le kidnappeur, avant de s’enfuir, ingurgite de force à sa victime le contenu d’une petite bouteille, la jeune femme décède quelque temps après à l’hôpital. Un jour plus tard, cette fois-ci au centre-ville de Khénifra, au Moyen-Atlas, un jeune homme est mortellement poignardé par son ami ; victime et agresseur étaient, selon l’enquête, en état d’ébriété.
Au titre de l’année 2012, les chiffres officiels font état de 560 000 affaires traitées par les différents services au niveau national, dont 53% concernent des affaires portant atteinte aux personnes et aux biens. Avec 480 000 affaires élucidées, soit 86% des affaires enregistrées. 400000 délinquants ont été traduits devant la justice, dont 17000 mineurs.

Des chiffres en deçà de la réalité

Mais il est avéré que c’est Casablanca qui remporte la palme en matière de criminalité avec son lot d’insécurité, et pour cette année 2013 le bilan des huit premiers mois est significatif :
38 000 arrestations, 24 195 actes criminels enregistrés en flagrant délit, et 14222 autres faisaient l’objet d’avis de recherche, selon les chiffres de la criminalité publiés par les services de police du Grand Casablanca. Le vol, constatent les services de la métropole, est l’acte criminel le plus fréquent :
6 242 personnes ont été mises derrière les barreaux pour l’avoir commis (sous toutes ses formes) selon le bilan des opérations de lutte contre la criminalité. Mais les agressions sexuelles ne sont pas moins fréquentes. Selon la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), des centaines ont été commises à Casablanca, entre les mois d’avril et de juin 2013. Pendant cette période (trois mois), plus de 247 mineurs (dont 134 de sexe masculin et 113 de sexe féminin) ont été agressés physiquement et sexuellement (voir encadré).

Une question se pose, valable pour Casablanca et toutes les autres villes : ces chiffres reflètent-ils réellement l’état de la criminalité au Maroc ? Difficile de le savoir. Dans tous les pays les services de sécurité, notent les criminologues, ne dévoilent pas tous les chiffres, pour ne pas alarmer l’opinion publique, et le Maroc n’échappe pas à la règle. C’est l’avis de M’hamed El Azhar, professeur de criminologie aux facultés de droit de Casablanca et de Mohammédia, et auteur d’un livre sur le sujet intitulé Principes de la science de la criminologie (en arabe, à compte d’auteur). Dans beaucoup de pays, dont le Maroc, affirme ce spécialiste, «on rechigne, pour des considérations sécuritaires, politiques ou touristiques, à divulguer les chiffres réels sur la criminalité. A l’instar de nombre d’entreprises qui ne révèlent jamais leur vraie comptabilité pour échapper au fisc ou pour obtenir des crédits bancaires» (voir entretien).

Le gouvernement marocain, conscient du danger de l’insécurité, essaye autant que faire se peut de rassurer citoyens, touristes et investisseurs. «La criminalité, oui, ça existe, mais la sécurité, clame t-il, n’est pas pour autant menacée». C’est en substance le discours qu’avait tenu le chef du gouvernement en janvier 2013, lors d’une séance consacrée aux questions orales devant le Parlement, tout en indiquant que son cabinet préparait un plan quinquennal (2013-2017) prévoyant, entre autres, la création de 63 nouvelles unités de sécurité et la rationalisation du redéploiement des ressources humaines. Les effectifs dédiés à la sécurité ne dépassent pas, en effet, les 50 000 agents, sur une population de 35 millions d’habitants. «Le grand problème n’est pas seulement ce déficit en matière des effectifs, mais également celui de la logistique. Par rapport à un pays comme la Tunisie de l’époque de Benali, le Maroc est loin d’être un Etat policé», estime M. El Azhar.