Crimes cybernétiques : le sexe au premier rang

L’Association pour la protection des victimes du web a répertorié 3000 affaires depuis 2007. Les victimes sont essentiellement des mineurs et des ressortissants du Moyen-Orient. 200 affaires ont été portées devant la justice. Mais l’association privilégie le règlement à l’amiable.

Harcèlement sexuel, pédophilie, blanchiment d’argent, escroquerie… Autant de facettes de la criminalité électronique, appelée aussi cybercriminalité. Et le Maroc n’en est pas épargné. Les moyens sophistiqués qu’utilisent les criminels du web rendent ce phénomène difficilement maîtrisable. Selon l’Association de la protection des victimes du web constituée en 2007, des centaines de couples et de vies ont été brisées à cause de la cybercriminalité.

Plusieurs affaires ont éclaté au grand jour depuis 2007 et c’est en 2014, explique Hamada Lkebir, président de l’association, que l’on a enregistré un pic. Le nombre d’affaires relevant de la criminalité électronique s’est élevé à 400 durant cette année. Et globalement, depuis sa création, l’association a répertorié 3 000 cas. On citera l’affaire du jeune Marocain qui a ébranlé le FBI en parvenant à mettre hors réseau informatique plusieurs chaînes télévisées américaines et aéroports, la scandaleuse affaire «Servaty» qui avait porté préjudice à plusieurs jeunes filles mineures suite à la publication de photos pornographiques sur le Net, ou encore la récente affaire de chantage qui a impliqué un jeune parlementaire…

Il ne s’agit bien sûr que des affaires qui ont été le plus médiatisées car, souligne M. Lkebir, on peut en compter un grand nombre impliquant aussi bien des mineurs et des adultes, des Marocains et des étrangers. «Ce qui prouve que le phénomène de la cybercriminalité est hélas bien réel chez nous comme dans d’autres pays», précise le président de l’association qui est de plus en plus sollicitée par des particuliers dans toutes les villes du pays et même par des étrangers vivant principalement dans des pays arabes.

Sur quoi porte essentiellement le crime électronique?  Quel est le profil de ses victimes et de ses auteurs ?

Globalement, le crime cybernétique est tout acte ayant causé un dommage matériel ou moral à une personne qui utilise des services d’internet. C’est le cas du vol de données, l’interception des courriers électroniques, l’infiltration d’ordinateurs d’autrui, l’endommagement des systèmes d’exploitation, le lancement de virus, l’arnaque et l’escroquerie sur le web. Mais il y a également l’incitation d’enfants à commettre des actes illégaux pouvant mettre en danger leurs vies ou celles d’autrui par la publication et la distribution de messages violents et pornographiques. A l’Association pour la protection des victimes du web, on souligne que les crimes les plus courants sont «le harcèlement, l’abus sexuel, la falsification de cartes de crédit, le plagiat des technologies, le piratage, le chantage et les menaces de détournement de mineurs».

Khouribga et Oued-Zem, fief des cybercriminels !

Et ce sont principalement les mineurs qui sont, selon le président de l’association, au cœur de la criminalité électronique au Maroc. Ils sont à la fois auteurs et victimes de ces actes. Selon une étude menée par le Centre pour la liberté des médias au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et citée par l’association, «sur un échantillon de 200 enfants dont l’âge varie de 10 à 17 ans, plus de 50% révèlent chatter avec des étrangers. Et plus d’un quart d’entre eux disent avoir reçu des cadeaux via internet». Les cadeaux portent sur des vêtements ou des invitations à sortir au restaurant et même des voyages à l’étranger. Les offres portent aussi sur des rendez-vous, des rencontres dans des maisons et même dans certains cas sur des demandes en mariage. Par ailleurs, l’Association pour la protection des victimes du web signale que la plupart des auteurs de ces crimes sont localisés dans la région de Khouribga et Oued-zem. Aucune explication n’est cependant donnée de cette localisation.

Pour l’association, durant les années 2007-2010, les victimes des crimes électroniques étaient essentiellement des filles. Mais durant les quatre dernières années, le profil de la victime a changé: il s’agit plutôt d’hommes d’affaires, riches et résidents dans les pays du Moyen-Orient. Mais pas seulement. L’association signale également de plus en plus d’affaires impliquant des Marocains qui sont sujets au harcèlement et au chantage. C’est le cas de Nadia S., cadre bancaire, qui a vu son couple détruit au bout de trois années de mariage. «Mon mari a eu une liaison avec une jeune fille qui l’a menacé de publier des photos compromettantes prises à son insu. Après un harcèlement qui a duré plus de deux mois, elle lui a demandé 30 000 dirhams pour la non-publication des photos. Mon mari s’est exécuté et je n’étais pas encore au courant. Par la suite, elle m’a contactée et m’a envoyé les photos et m’a demandé aussi le même montant en contrepartie de la suppression des photos. J’ai refusé et j’ai entamé une procédure de divorce après les aveux de mon mari», raconte Nadia qui a obtenu le divorce alors que le mari a eu droit à une publication de ses photos sur Youtube. Ce couple ignorait l’existence de l’association pour la protection des victimes du web. «Peut-être que mon ex aurait pu éviter la publication des photos. Mais certainement pas notre séparation car je considère que ce qu’il a fait est impardonnable ! Il a certes été victime d’un acte abject mais il est trop tard et j’appelle à plus de vigilance de la part des hommes et des femmes», dit notre témoin qui n’a toujours pas, quatre ans après son divorce, refait sa vie…

Et l’histoire de Nadia n’est pas un cas unique. A l’Association pour la protection des victimes du web, on signale que durant ces deux dernières années, la majorité des affaires qui ont été traitées portent sur la détention de photos compromettantes et de chantage. Les victimes impliquées sont en majorité des ressortissants de pays du Moyen-Orient et particulièrement du Koweit, du Liban, d’Irak et d’Egypte. Les auteurs de ces crimes sont principalement des jeunes mineurs ou bien des jeunes étudiants à l’université. L’association note également que le montant demandé se situe entre 15000 et 30 000 dirhams. Mais il y a quand même des exceptions : l’association a traité au cours de 2016 une affaire qui portait sur 80 000 dirhams. «Dans certains cas, après négociations amiables, on a pu épargner, aux victimes le paiement du montant demandé, même si parfois un premier versement est déjà effectué. L’arrangement aboutit à une suppression des photos. Cependant, certaines affaires ont été portées devant la justice», dit le président de l’association qui ne manque pas de préciser que depuis la création de l’association, 200 dossiers ont été transférés à la justice.

Des actions de sensibilisation sont nécessaires

Il importe de noter que l’association, une fois saisie et après identification de l’auteur du crime, accompagne les victimes dans les diverses étapes de négociation. L’arrangement amiable est privilégié, selon M. Lkebir, «car il s’agit souvent de mineurs ou de jeunes étudiants à qui on souhaite éviter les conséquences judiciaires d’un procès».

Et en cas de recours à la justice, l’association accompagne aussi les victimes dans leurs démarches et la réalisation des procédures.

S’il y a eu, durant ces dernières années, apparition  de législations spécifiques comme la protection des données personnelles ou encore celles condamnant les crimes cybernétiques comme la violation des systèmes informatiques et les législations protégeant la propriété intellectuelle, pour les crimes relevant de l’abus sexuel des mineurs et le chantage les sanctions sont puisées du droit commun. Mais, dans le projet du code pénal, des sanctions spécifiques sont prévues (voir encadré).

Pour l’heure, on peut dire que le combat contre la cybercriminalité reste limité. Au vide juridique s’ajoute l’absence d’action de sensibilisation du grand public. L’approche des autorités est essentiellement concentrée sur l’aspect sécuritaire. Peut-être faudrait-il faire appel à la société civile pour mettre en place un programme de lutte contre ce type de criminalité qui présente un grand danger. On notera que l’Arabie Saoudite a lancé une campagne de sensibilisation et de communication. Ainsi des spots télévisés mettent en garde la population et tire la sonnette d’alarme quant au danger des crimes cybernétiques.