Cours supplémentaires, l’école parallèle que l’Etat tolère

Les «cours de soutien», un phénomène de société qui prend parfois la forme d’un véritable chantage : pas de cours, pas de bonnes notes.
Auprès du ministère de tutelle on reconnaît l’existence du fléau mais l’on est dans l’incapacité d’appliquer la loi.
Pour les parents c’est le calvaire, certains paient en cours supplémentaires plus de 1 000 DH par mois et par enfant.

Les heures supplémentaires pour les élèves de l’école primaire et secondaire sont-elles devenues un mal nécessaire ? A en croire les parents, ces heures, appelées communément cours de soutien, que des dizaines de milliers d’élèves suivent le soir ou en fin de semaine, chez eux ou dans des lieux aménagés à cet effet, sont en passe de s’ériger en véritable école parallèle en sus de l’école normale, qu’elle soit publique ou privée. Elles ont de tout temps existé, nous répond-on. Les parents aisés n’ont jamais lésiné sur les moyens pour assurer à leur progéniture une meilleure scolarité. D’autres, moins bien lotis, se saignaient aux quatre veines pour offrir à la leur un enseignement digne de ce nom. L’enseignement n’ouvrait-t-il pas les portes de réussite matérielle et de prestige social ? Oui, sauf qu’autrefois, on avait recours à cette assistance supplémentaire pour aider un élève dans certaines matières qu’il avait de la difficulté à maîtriser. De nos jours, ces cours de soutien, censés venir au secours d’élèves en difficulté, sont devenus un phénomène de société dont les véritables raisons ne sont pas forcément liées à l’amélioration du niveau de ces élèves dans les matières où ils ressentent une certaine déficience. Le mobile financier y est aussi, souvent, pour quelque chose.

Des dizaines de milliers d’élèves suivent des cours à l’efficacité très discutable

Interrogeons les parents pour savoir ce qu’ils pensent de la question. Abdelilah M. est directeur commercial. Il a trois enfants. Après sa fille aînée, qui suit actuellement des études de management dans une grande école de la place, c’est au tour de son cadet, en classe terminale, de suivre des cours supplémentaires. Des cours programmés le soir après la sortie du lycée, en mathématiques, en physique et en sciences. A domicile pour les deux premières disciplines, et dans une école privée pour la troisième matière. Cela lui coûte cher, se plaint-il, puisqu’il paie l’équivalent de 1 400 DH mensuels. Pourquoi des heures supplémentaires ? «Mon fils, depuis le début de l’année, n’est pas arrivé à suivre ces matières, il a demandé de l’aide. Ça devient pour moi systématique, je sais qu’avec notre troisième enfant, encore au primaire, nous ferons la même chose.» A qui la faute ? Au professeur incompétent où à l’élève cancre? Désabusé, le père fait cette réponse qui est, en réalité, un secret de Polichinelle. «Certains profs eux-mêmes manquent de conscience et courent derrière ces cours de soutien. Comme il y a des contrôles continus qui comptent pour 50 % dans la note finale, avec les cours du soir vous êtes assuré d’avoir une bonne note. Pas de cours de soutien, pas de bonnes notes. Au lieu de cours de soutien, il faut les appeler cours de sentence car c’est à partir de là que l’élève est jugé. C’est malheureux, mais c’est comme ça.»
Le deuxième parent interrogé est journaliste de son état et a quatre enfants, tous scolarisés. Deux d’entre eux sont soumis à des cours de soutien. Ses deux filles, suivant leur scolarité dans un collège à Casablanca, payent des heures supplémentaires, le soir. Une heure de maths par semaine à 150 DH le mois pour l’une, et deux heures de maths et physique pour l’autre au prix forfaitaire de 200 DH par mois. Lieu des cours : les locaux d’une école privée louée à cette fin. Et les profs ? Ceux-là mêmes qui dispensent les mêmes matières au collège Roudani où les deux collégiennes sont scolarisées. Hallucinant ! Les mêmes élèves se retrouvent, le soir, en face des mêmes profs, pour des cours de soutien dans les mêmes matières. La leçon sera-t-elle mieux comprise le soir que la journée ? Une chose est sûre : la récompense de l’élève, en termes de notes, sera meilleure.
Ce que nous révèle le père de ces deux collégiennes confirme les dires de Abdelilah M. «Je sais que mes deux enfants n’ont pas d’atomes crochus avec les matières scientifiques. Mais dès qu’on l’a signalé à leur professeur, il nous a illico invités à prendre des cours supplémentaires. J’ai accepté. Le résultat n’a pas été extraordinaire puisque leur niveau ne s’est pas véritablement amélioré, mais je sais qu’en refusant la proposition du prof, mes filles auraient été pénalisées par des mauvaises notes.»
Le climat est-il si malsain dans nos écoles ? Certains professeurs recourent-ils vraiment à ce chantage pour obliger leurs élèves à prendre des cours chez eux, histoire d’arrondir leurs fins de mois? La réponse d’un enseignant, prof de français de premier cycle depuis plus de vingt ans, qui connaît donc bien les arcanes du métier, semble couler de source. «Le phénomène est banalisé. Les parents savent que leurs enfants sont assurés d’obtenir de bonnes notes s’ils acceptent d’inscrire leurs enfants à ces heures supplémentaires. En tout cas, les exercices que le prof donne à ces élèves lors de ces cours sont ceux-là mêmes qui sont choisis comme sujets d’examen.»

Les Académies reçoivent quotidiennement des plaintes de parents victimes du chantage

Le phénomène est gravissime, «c’est une véritable gangrène qui ronge notre enseignement», confesse un haut fonctionnaire du ministère de l’Education nationale et de la jeunesse (MENJ), qui a requis l’anonymat. D’autant plus grave que plusieurs Académies régionales d’éducation et de formation reçoivent quotidiennement des plaintes de parents d’élèves victimes de ce genre de chantage et de pression. Au cours de cette année scolaire, l’Académie régionale de Rabat a eu vent du cas d’un élève d’une école primaire (école El Jazouli) qui a refusé de réintégrer sa classe à cause d’une maîtresse qui lui fait subir le martyre. Alarmée, la mère de l’enfant se déplace jusqu’à l’Académie pour se plaindre et pour dire que la maîtresse battait son enfant parce qu’il n’était pas inscrit aux cours payants du soir qu’elle assurait. Renseignement pris, l’Académie a envoyé une commission enquêter sur place. Ce qu’elle découvre est sidérant : tous les instituteurs, sans exception, une fois les cours du jour terminés, se dirigent vers un garage qui tient lieu d’école coranique pour donner des cours supplémentaires à leurs propres élèves. Comme ils n’ont pas pu prendre la décision de fermer les portes de cet établissement, ni d’exclure tous les profs, les responsables de l’Académie se sont contentés de sanctionner les deux principaux meneurs par une affectation dans une autre ville, et deux autres par un passage devant le conseil de discipline. Les voyant refuser la mesure disciplinaire et rejeter un arrêt de travail qui leur a été signifié, l’Académie s’est vue obligée de faire appel au procureur du Roi pour expulser manu militari les deux enseignants meneurs de cette turpitude. Le comble est qu’en raison de cette affaire l’une des responsables de l’Académie se retrouve actuellement avec un procès sur le dos, les deux instituteurs ayant porté plainte contre elle…
Est-ce à dire que les heures supplémentaires dispensées dans une école privée, le soir, ont besoin d’une autorisation du MENJ ? «Ce n’est pas le ministère de tutelle qui est chargé de délivrer des autorisations pour ces cours du soir, c’est du ressort des autorités locales : wali, caïd… Le ministère délivre des autorisations aux écoles pour dispenser leurs cours le jour et non la nuit», répond le haut fonctionnaire sus-cité.
Le règlement est clair sur un autre point : une circulaire du ministère interdit strictement aux enseignants, nous apprend la même personne, de donner des cours payants à leurs propres élèves. Or, afin de détourner cette loi, il arrive que les professeurs manœuvrent entre eux pour s’échanger leurs élèves. «Des efforts sont déployés par le ministère pour arrêter le fléau, mais ils sont voués à l’échec. Il faut peut-être faire comme en Egypte : tout enseignant surpris en train de donner des cours payants est rayé de la fonction publique. C’est simple: un enseignant ne peut assumer les deux à la fois, les cours dans une école privée et les cours dans une école publique, autrement et immanquablement ça serait au détriment de cette dernière», ajoute-t-il.

Les autorisations pour les cours du soir relèvent des autorités locales

Mobile commercial ou pas, les cours de soutien s’avèrent nécessaires pour les élèves qui en ont grand besoin. Le constat est là : des élèves moins doués que d’autres n’arrivent pas à suivre des programmes souvent surchargés. Dans ce cas, «c’est à l’école, et sous la responsabilité de son directeur, de programmer des cours de soutien à leurs élèves et c’est dans l’enceinte même de cette école qu’ils doivent être dispensés», propose un inspecteur de l’enseignement secondaire.
Tous les acteurs interrogés, parents d’élèves, enseignants, directeurs d’écoles, inspecteurs relèvent un même constat : l’une des causes à l’origine de la prolifération des cours supplémentaires est le niveau de l’enseignement qui ne cesse de baisser dans l’école publique marocaine.
Les programmes ne cessent de changer. Depuis l’époque de l’arabisation, au début des années 1980, des matières scientifiques comme les maths et la physique ou les sciences naturelles, les enseignants n’ont jamais bénéficié d’aucun recyclage ou formation. Un professeur diplômé d’un Centre pédagogique régional (CPR), ironise un parent d’élève, ne s’améliore jamais. «Il ne fait l’objet d’aucun travail de mise à niveau pour le mettre au diapason des techniques pédagogiques nouvelles.» L’absentéisme fréquent de certains enseignants, le laxisme de certains chefs d’établissements et le manque de discipline sont aussi dénoncés par nombre de parents.
Une autre interrogation revient sur toutes les lèvres: comment un enseignant, qui touche un salaire de misère, pourrait-il travailler sans être tenté de négliger son cours pour chercher ailleurs, ou avec ses propres élèves, des heures supplémentaires pour arrondir ses fins de mois ? Renseignements pris, un enseignant de premier cycle, diplômé du CPR, échelon 1, débute sa carrière avec un salaire net de 2700 DH. Pendant les douze premiers mois, il est dépourvu de numéro de SOM (…) et ne touche pas un centime. Une augmentation entre 60 et 70 DH nets intervient tous les deux ans, de sorte qu’après 10 ans de travail, son salaire avoisine les 3 000 DH. Les émoluments d’un professeur à l’échelle 11, après 20 ans d’ancienneté, se situent aux alentours de 7 500 DH. Est-ce une raison pour corrompre son élève, lui extorquer de l’argent en échange de cours de soutien et en contrepartie de bonnes notes ? Certains enseignants n’hésitent pas à franchir le pas. D’autres ne peuvent s’y résoudre, considérant leur profession trop noble pour être bafouée par de tels agissements

«Comme les contrôles continus comptent pour 50 % dans la note finale, avec les cours du soir vous êtes assuré d’avoir une bonne note. Pas de cours de soutien, pas de bonnes notes.»
Une circulaire du ministère interdit strictement aux enseignants, de donner des cours payants à leurs propres élèves. Or, afin de détourner cette loi, il arrive que les professeurs manœuvrent entre eux pour s’échanger leurs élèves…
Un enseignant
du premier cycle, débute
sa carrière avec
un salaire net de
2700 DH. Une augmentation mensuelle de 60 à 70 DH nets intervient tous les deux ans, de sorte qu’après 10 années de travail, son salaire avoisine les 3 000 DH.
De nombreux élèves sont scolarisés deux fois : le jour, dans leur école officielle, le soir, dans une école officieuse, avec les mêmes enseignants, dans les mêmes Zatières. Les leçons seraient-elles plus faciles à assimiler le soir ?