Coupe du monde 2010 : les écueils à  éviter

Les moyens marketing augurent d’une campagne professionnelle, mais est-ce
suffisant ?
Sur les 12 stades nécessaires, trois seulement sont opérationnels
et trois sont en cours de construction.
Le Maroc entend présenter, pour l’échéance du 30
septembre, des contrats de construction signés et un engagement financier
du gouvernement.

La canditature du Maroc à l’organisation de la coupe du Monde prend l’allure d’une dramatique dont les actes se dénoueraient mal. Trois essais non transformés. De quoi échauder les plus ardents. Et ils ne se font pas faute de claironner leur scepticisme à l’orée de la campagne 2010. «L’Afrique du Sud sera notre principal adversaire. Ce pays possède des atouts extraordinaires. Il nous battra à plates coutures», nous dit un dirigeant averti.

Les médias seront au cœur de la mobilisation
Beaucoup abondent dans ce sens, au grand dam des membres de l’Association 2010 pour qui une mobilisation enthousiaste serait la garante du succès de l’affaire. «Car, estime-t-on, la mobilisation nationale est à l’ordre du jour : elle est un facteur essentiel de réussite de la candidature marocaine du plus grand événement de la planète. Par leur engagement, par la pertinence de leur analyse, les médias sont un très puissant moteur de mobilisation nationale». Plutôt que de s’abandonner au défaitisme, mieux vaut y croire, ne serait-ce que pour entretenir le rêve.
Un rêve éclos il y a des lustres. Précisément en 1983, quand Abderrazzak Mekouar, alors heureux président du WAC, mijota son projet d’organisation du Mondial au Maroc. On lui rit au nez, on le dauba, on en fit des gorges chaudes. L’idée paraissait saugrenue. Mais Mekouar, qui n’était ni sot …ni grenu, en fit part à Haj Mediouri, lequel la présenta à feu Hassan II. Le Roi en fut d’emblée convaincu, il donna le feu vert. Mekouar fut étrangement écarté et Abdellatif Semlali prit les commandes. L’aventure pouvait commencer. Pour 1994, duel entre le Maroc et les Etats-Unis. On pensait que le second allait écrabouiller le premier. Mais celui-ci ne rompit la lance qu’après avoir âprement ferraillé. Il remporta huit voix. Fort de ce score honorable, il engagea bataille avec la France pour la conquête du Mondial 1998. Encore une fois, les forces en présence semblaient démesurées. Coup de théâtre : le Maroc fit mieux que se défendre, il gagna sept voix ; avec trois autres, il aurait décroché le pompon. Abdellatif Semlali, souffrant, remit le témoin à Driss Benhima. Cap sur 2006. Le Maroc devait affronter trois adversaires de taille : l’Allemagne, l’Angleterre et l’Afrique du Sud. L’expédition se termina en Berezina. D’entrée de jeu, la balle marocaine fut dégagée en touche. A peine trois voix et une sortie par la petite porte. Illusions perdues. On se souvient des larmes de Nawal Al Moutawakil, de la rage de Mustapha Haddaoui et de l’amère colère de tout un peuple qui se sentait dupé par les acteurs de ce 3e épisode. Après un tel camouflet, allait-on abandonner la partie ? Que nenni ! Le Maroc pose sa candidature à l’organisation du Mondial 2010. Tant de persévérance mérite louange.

Présentation du dossier de candidature officielle à la FIFA le 30 septembre 2003
Nous voilà repartis pour un tour, en trois étapes : présentation du dossier de candidature officielle au secrétaire général de la FIFA, le 30 septembre 2003 ; remise par les inspecteurs de la FIFA d’un rapport au comité exécutif, en avril 2004 ; désignation, en mai 2004, du pays hôte de la coupe du Monde 2010.
Changement de décor, de metteur en scène et d’interprètes. C’est dans l’un des locaux des immeubles Millenium Zenith, à Casablanca, que perchent les bureaux de l’Association 2010. Les lieux sont impersonnels, le personnel diligent, l’atmosphère affairée. «Nous travaillons 15 heures par jour», vous confie la préposée aux relations publiques, avec un sourire las. On vous propose un café ou un thé tiédasses, manière de tromper votre impatience. Après avoir dûment rongé votre frein, on vous introduit chez le maître d’œuvre de la quatrième tentative : Saâd Kettani. «Je suis assailli de coups de fil», se justifie-t-il, avant de brosser son profil, à notre demande. Né à Casablanca, il y a cinquante trois printemps, Saâd Kettani obtient, en 1972, un diplôme de l’Ecole supérieure de commerce de Paris. Après quoi, ce condisciple de Jean-Pierre Raffarin, entame une carrière dans les affaires, au sein d’un groupe familial devenu par la suite le groupe Wafa. Puis il assume plusieurs fonctions à la CGEM, dont celle de vice-président, préside le comité de développement du secteur privé, lance un projet baptisé «Le Maroc compétitif». En mai dernier, il est désigné par le Souverain comme président de l’Association Morocco 2010. En fut-il surpris ? «Le jour où Sa Majesté m’a fait l’honneur de me désigner à la tête de l’Association Morocco 2010, j’ai été surpris. Mes projets m’accaparaient entièrement. J’ai immédiatement mesuré le poids de cette responsabilité, qui est prenante autant que passionnante, au point que j’ai dû nommer un remplaçant pour s’occuper de mes affaires». A-t-il tiré profit des erreurs qui nous valurent trois échecs successifs ? Par élégance, le nouveau président ne jette pas la pierre à ses prédécesseurs malheureux. Filant une métaphore économique, il poursuit: «Nous avons essayé de vendre un produit, à trois reprises. Le marché n’en a pas voulu. Aujourd’hui, le marché a évolué ainsi que la technologie, l’environnement et les modes d’organisation des compétitions. Aujourd’hui, il convient de réanalyser le marché, voir ce qu’il exige par rapport au produit organisation d’une coupe du Monde, prendre en considération la qualité de la concurrence et sortir avec une offre différenciée et un produit nouveau, qui réponde à ce marché. Après, il faut emballer le produit, bien le marketter pour bien le vendre, en choisissant les bons circuits.» Qu’en termes sibyllins, ces choses-là sont dites !

La construction des stades? C’est l’affaire de 2 ou 3 ans selon Saâd Kettani
Si Saâd Kettani rechigne à enfoncer ses prédécesseurs, il en désapprouve les méthodes «amateuristes». Aussi s’est-il empressé de confier le dossier technique, qui sera soumis à la FIFA, aux cabinets Alain Rothenburg et Mc Kenzie. Des références en la matière. Le premier a à son actif quelques hauts faits d’armes : organisation de la coupe du Monde aux Etats-Unis (1994) des Jeux d’Atlanta (1996), de Sydney (2000) et de Pékin (2008). Rien que ça ! Des consultants de l’envergure de Ute Schulder et de David Pralong, sont appelés à la rescousse. Ils conseilleront judicieusement une kyrielle de jeunes lauréats de grandes écoles, qui formera la force de frappe de l’Association 2010.
Fort de ces cartes maîtresses, Saâd Kettani croit dur comme fer en nos chances d’emporter le morceau. Même l’insuffisance en stades, faille criante des candidatures précédentes, ne parvient pas à tempérer son optimisme. Au fait, de combien de stades disposera-t-on et dans quelles villes ? 8 à 12 stades, dans une dizaine de villes, répond-il, avec un sens de l’approximation déconcertant. Faute de cet argument majeur, nous risquons, encore une fois, de pédaler dans la semoule. Eventualité que Saâd Kettani balaie d’un revers de la main. «Trois stades sont déjà opérationnels (Casablanca, Rabat, Fès). Ils requièrent seulement une mise à niveau. Les travaux sont lancés pour trois autres (Tanger, Marrakech, Agadir). La décision est prise en mai 2004 pour un Mondial qui va se tenir en juin 2010. La FIFA sait pertinemment que la construction d’un stade ne dépasse pas 2 à 3 ans. Ce qui va la rassurer, c’est que nous ne lui présenterons pas de simples maquettes, mais des contrats signés, des engagements financiers du gouvernement». Il n’empêche qu’il y a un hic. Il a trait essentiellement à la construction du stade d’Agadir. Le cabinet de Benkirane qui avait postulé en vue de 2006, fait valoir ses droits, alors que ce marché a été enlevé par trois autres architectes, à la suite d’un nouvel appel d’offres. La décision finale appartient au Premier ministre, lequel n’a pas encore tranché. A trois mois de la remise de la copie, cela fait désordre.
«Saâd Kettani a beau se montrer rassurant, il ne parvient pas à convaincre. Il ne suffit pas d’exhiber des contrats finalisés pour avoir la bénédiction de la FIFA. Celle-ci juge d’après l’avancement des travaux. On en est encore loin. En outre, il faut rénover les stades existants. Cela n’a pas été encore entrepris. Force est de penser que nous serons distancés. D’autant que les voix africaines seront dispersées sur six candidatures», affirme Ahmed Belkahia, ex-journaliste au Matin du Sahara. Le Maroc aura à croiser le fer avec la Tunisie, la Libye, le Nigéria, l’Egypte et l’Afrique du Sud. Les pronostics ne favorisent guère la Tunisie, la Libye et le Nigéria, encore trop tendres pour la rude bataille. Les armes égyptiennes, bien que fourbies, ne sont pas imparables. Il faudrait s’attendre, tout bien pesé, à un duel au sommet entre le Maroc et l’Afrique du Sud. Celle-ci fera valoir sa prospérité, ses structures d’accueil, la qualité de ses infrastructures… et le charisme de Nelson Mandela. «Si l’Afrique du Sud avait à organiser le Mondial 2006, elle serait déjà fin prête», répète-t-on à l’envi. Et Ahmed Belkahia de renchérir : «Entre leurs infrastructures sportives et les nôtres, il n’y a pas photo.»

Le match se jouera probablement entre le Maroc et l’Afrique du Sud
Demeurent deux immenses désavantages : la distance et l’insécurité. C’est sur ce dernier contre-argument que le Maroc a pleinement joué lors de sa candidature pour 2006. Aujourd’hui, à la suite du 16 Mai, il tombe à l’eau. Reste, mais est-ce suffisant, notre proximité avec l’Europe ; un argument de poids. D’ailleurs, l’Espagne, par la voix de son Premier ministre et par calcul, a déjà assuré le Maroc de son soutien. L’Allemagne est acquise à sa cause, en récompense de services rendus lors de sa candidature pour 2006. Les voix de la plupart des pays européens seront versées dans l’escarcelle marocaine. Celles sûrement aussi des candidats arabes qui seraient éliminés. Au bout du compte, un match nul entre le Maroc et l’Afrique du Sud. Si un tel scénario se produisait, Joseph Blatter, secrétaire général de la FIFA, entrerait en jeu, nous dit un habitué des coulisses. La désignation du vainqueur dépendrait de son bon plaisir, ajoute-t-il, en relatant les manœuvres ourdies par Blatter pour que l’Afrique du Sud soit disqualifiée au profit de l’Allemagne pour l’organisation du Mondial 2006. Faudra-t-il aller jusqu’à caresser le patron de la FIFA dans le sens du poil pour se voir ouvrir les portes du paradis ?