Corruption, une équation complexe à  résoudre pour l’ingénieur Aboudrar

Diplômé de Ponts et chaussées, Abdesselam Aboudrar est un ingénieur épris d’action sociale.
Militant révolutionnaire dans les années 1970, il fera cinq ans de prison. Il entamera par la suite un riche parcours dans l’ingénierie et la construction, notamment au CID et à  la CDG.
Membre fondateur de Transparency Maroc, il préside la Fondation Driss Benzekri et a été nommé le 20 août président de l’ICPC.

Avec son air attentif, méticuleux, Abdesselam Aboudrar a l’air de quelqu’un qui prend les choses trop au sérieux, en permanence absorbé par la résolution d’une équation. Mais il est aussi capable de grands éclats de rire, une façon de tourner la vie en dérision. Cet ingénieur de l’école parisienne des Ponts et chaussées, promotion 1973,   refuse en tout cas d’être l’otage de sa formation purement technico-scientifique.

C’est   un homme de culture et d’action sociale : on pourrait le croiser dans une librairie en train de présenter une sortie littéraire, ou dans une salle obscure à voir le dernier film sorti, comme on pourrait l’écouter dans un séminaire sur l’argent sale fustiger la prédation économique. Faire éternellement le même travail l’étouffe.

La dernière responsabilité qu’il assume, alors qu’il est encore directeur adjoint de la CDG, et avant d’être nommé président de l’Instance centrale de la prévention de la corruption (ICPC), est la présidence de la Fondation Driss Benzekri, son compagnon d’infortune entre 1974 et 1979. La voie royale pour devenir un jour ministre ? «C’est mal connaître ma personne que de me faire endosser de telles intentions», répond-il, courroucé, au journaliste qui lui a posé un jour cette question.

Derrière les traits hautains  que lui reprochent certains, se cache un caractère humble, forgé dans un quartier populaire de Salé, sa ville natale. L’argent et la notoriété, qui fascinent certains, ne sont pas déterminants dans ses choix. Quand on l’a convié à faire partie du noyau de personnes qui donna naissance au Mouvement pour tous les démocrates (MTD), il ne s’est pas précipité, plus par retenue à l’égard de l’action partisane quelle qu’elle soit (même sa famille politique, la GSU, actuel PSU, ne l’a pas tenté) que par antipathie à l’égard du mouvement de l’ex-homme fort de l’intérieur.

Un homme de culture, amoureux de la musique
C’est en 1950 que naît Abdesslam. Il fait donc partie des ces miraculés de l’école publique, dont il a su tirer profit. Une enfance plutôt heureuse, avec les moyens modestes d’un père petit commerçant, passée parmi onze frères et sœurs, dont l’aîné a fait une carrière musicale de virtuose à Paris. C’est sûrement de lui que Abdesslam tient son goût marqué pour la musique. Elève au lycée Moulay Youssef de Rabat, le garçon était doué dans toutes les matières, avec une prédilection pour les maths. Ce qui ne le l’empêchait pas de «taper dans le ballon» avec les copains sur la plage de Salé, ni de s’y baigner régulièrement. Le cinéma attirait aussi le garçon, mais pour pouvoir le payer, il allait à pied à l’école pour économiser l’argent du transport.

L’année 1968 fut un tournant dans le cheminement de Abdesslam. C’est l’année du bac, qui lui ouvrira la voie des classes prépa au lycée Lyautey de Casablanca. Puis, ce sera Paris, où il s’inscrira à  Ponts et chaussées. Le jeune étudiant est un intellectuel engagé qui lit Marx, Malraux, Sartre, Camus, et baigne dans l’atmosphère militante de l’après-Mai 68.

La Maison du Maroc bruit alors des débats orageux d’étudiants venus de partout vers ce lieu mythique de la contestation. Le virus de la politique date de cette époque. «Mes trois années parisiennes ont été les plus intenses de ma vie. Tout ce qui se passait dans mon pays avait un écho à Paris, à la Maison du Maroc», se souvient-il, un brin nostalgique. Paris ouvre aussi les portes du monde à ce jeune homme qui avait soif de bourlinguer.

Mais, en novembre 1974, une année après son retour au Maroc, il entame un autre voyage, lugubre celui-là, vers les cellules infectes de Derb Moulay Cherif. Ces années intenses, qui ont façonné Abdesslam, le militant révolutionnaire, ont eu un prix : cinq années de prison. Une brève parenthèse dans sa vie, considère-t-il. Elle a laissé quelques traces indélébiles mais il en a profité pour dévorer des livres, et entamer une réflexion sur soi.

Libre en novembre 1979, il cherche du travail. Il voulait bien réintégrer son poste au ministère des travaux publics, mais cela passait par une supplique qu’il devait rédiger à l’attention de Driss Basri, l’omnipotent ministre. Chantage qu’il refusa, par principe, pour se tourner vers le privé. Pas pour longtemps. Début 1983, le même ministère des travaux publics l’appela pour diriger le CID, un grand bureau d’études de la place qui venait d’être créé.

Il y travailla dix ans, au bout desquels il demanda une mise en disponibilité. Lassé ? «Quand on a passé plusieurs années à un même poste, on n’apprend plus rien. Il vaut mieux changer», répond-il. Il se tourna de nouveau vers le privé, toujours dans la construction et l’ingénierie. Jusqu’à ce qu’il intègre la CDG, en 1998, s’occupant de tout ce qui était prévoyance et retraite, avant d’en devenir secrétaire général en 2002, puis   directeur général adjoint.

Est-ce ce parcours qui explique son aversion pour la corruption, ce fléau qui ronge l’administration marocaine ? Pas vraiment. Si l’action politique n’a jamais été sa tasse de thé, le travail associatif et citoyen l’a toujours fasciné, il le trouve plus efficace. Il en a fait l’expérience tant au sein de la CGEM – dans la commission anti-corruption -, des organisations des droits de l’homme, qu’au sein de Transparency Maroc dont il est l’un des fondateurs.

Diriger une instance nationale chargée de prévenir la corruption n’est pour lui qu’un maillon du processus militant qu’il a entamé depuis longtemps, pour mieux combattre une pratique qui tue l’environnement économique et social du pays. Lui est convaincu d’une chose : le Maroc a avancé au plan des libertés publiques et des droits de l’homme, «mais l’économie rentière et la gestion absolutiste des affaires économiques continuent de sévir.

L’un des instruments de cette prédation est la corruption à grande échelle, un fléau qu’il faut combattre», martèle-t-il avec énergie. Comment ? Avec quels moyens ? D’autant que l’ICPC, on le sait, est dépourvue de tout pouvoir d’investigation, moins encore d’un pouvoir de poursuite judiciaire (voir article précédent). Certes, il est  convaincu que, sans ce pouvoir d’investigation, voire de poursuite, il n’y aura pas de résultats décisifs. Mais l’instance a tout de même un travail de prévention considérable à mener.

Elle est pour le moment habilitée à demander des enquêtes, et des poursuites pour les cas avérés. «Pour faire des investigations, il faut baliser le terrain : avoir les moyens matériels, des textes, des gens formés. D’autant qu’un acte de corruption est toujours difficile à prouver, sans parler du risque de manipulation».