Comment leur vie a changé… Des gagnants au Loto racontent

Lancé au Maroc en 1978, il attire des milliers de Marocains. Chaque semaine, 75 000 grilles au minimum sont remplies par les joueurs. 64 parieurs ont remporté le jackpot et 19 ont gagné une somme supérieure à  10 MDH. Deux gagnants ont accepté de parler à  Â«La Vie éco» de ce qu’ils ont fait avec leurs gains. Un processus très surveillé et 20% des recettes qui vont à  l’Etat.

Qui n’a pas rêvé de jouer au Loto et de gagner un jour ces millions de dirhams, qui transformeront radicalement sa vie ? Passer du jour au lendemain de simple Monsieur ou madame anonyme, empêtré dans des soucis d’argent au statut de riche, débarrassé des soucis d’argent et forcément envié. Un «rêve» que certains sont parvenus à réaliser grâce au Loto, qui reste, après les courses de chevaux, le jeu de hasard le plus prisé par les Marocains. Les chiffres sont là, éloquents  : en une dizaine d’années, c’est-à-dire de janvier 2000 à nos jours, 64 joueurs ont réalisé leur rêve en cochant les 6 bons numéros qui leur ont valu le jackpot, et plus de 19 parmi eux ont gagné une somme supérieure à 10 millions de dirhams. Des sommes qui font tourner la tête à plus d’un et c’est sans doute pourquoi, dès  que la prime du loto atteint le milliard de centimes, le nombre de bulletins validés dépasse les 100 000 par tirage alors que le stock de joueurs réguliers tourne autour de 75 000, selon des estimations communiquées à La Vie éco, en mai 2009, par la Loterie nationale, gestionnaire du jeu. 19 milliardaires depuis janvier 2000 et sans doute plusieurs centaines de millionnaires… Les sommes déboursées aux joueurs ne constituent qu’une petite partie comparée aux recettes TTC réalisées par la Loterie nationale entre 2000 et 2010, par exemple. La Loterie a engrangé, durant cette période 2,4 milliards de DH alors qu’elle en a déboursé 1,23 milliard; ce qui fait un taux de distribution de 51%.
Faire parler les heureux gagnants de leur aventure, pour savoir ce qu’ils ont fait de cette manne ou ce qu’ils comptent en faire n’est pas une mince affaire. Ils préfèrent garder l’anonymat. Rares sont ceux qui révèlent leur identité au public, et la Loterie nationale – qui dispose d’un monopole d’ordre public en matière d’organisation et d’exploitation des loteries sur l’ensemble du territoire national – s’interdit strictement de révéler la confidentialité des données personnelles qui lui sont confiées, à moins que ce soit avec le consentement et l’accord écrit des gagnants.
Néanmoins, certains ont accepté sous couvert de l’anonymat de parler à La Vie éco de ce qu’ils ont vécu. Il s’agit notamment des deux gagnants des plus importants jackpots de ces dernières années : celui de 2009 remporté par un habitant de Kasbat-Tadla, nommons-le Hicham Jaâfari, qui a gagné au tirage au sort du 10 juin de cette année là la coquette somme de 20,95 MDH. Et celui de décembre 2010, celle en fait, puisqu’il s’agit d’une femme de Marrakech, nommons-là Kenza Fatmi, qui a remporté 10,7 MDH.

C’est dans l’immobilier que le gagnant a investi le jackpot de 2009

Commençons d’abord par Hicham qui a gagné le gros lot jamais remportée par un joueur depuis la création du loto en 1978, soit plus de deux milliards de centimes, en cochant, au hasard, les 6 bons numéros (17-21-32-37-38-39). Au hasard, car le loto, rappelons-le, ne demande aucune capacité intellectuelle ni intelligence particulière pour gagner. Hicham est un sexagénaire qui se morfondait dans sa retraite. Deux ou trois fois par semaine, Hicham remplit une feuille de loto. Il coche les 6 numéros dans les grilles qu’il désire (il existe 10 grilles par feuille et chacune contient 49 numéros) en dépensant entre 20 et 50 DH, et attend, sans grande illusion, les résultats du tirage au sort qui a lieu comme le veut la loi deux fois par semaine, mercredi et samedi. Ça fait des années qu’il joue, toujours dans le même café, autour d’une table avec quelques amis.
Hicham a-t-il des numéros fétiches qu’il met en jeu pour tenter sa chance ? «Absolument pas, tranche-t-il. Je remplis ma grille complètement au hasard, en cochant n’importe quel numéro. Comme je joue au café, parfois je demande à quelqu’un de me donner un numéro, c’est comme ça que je remplis ma grille». Pourquoi le loto et non pas un autre jeu de hasard ? Des dizaines de milliers de personnes jouent chaque semaine au loto car il est facile et peut rapporter des montants importants «qui font que chacun espère gagner», répond Hicham.
En effet, la prime du loto n’est pas toujours la même, et les ventes évoluent ou baissent en fonction du montant de la prime mise en jeu. Pour une prime, expliquent les responsables de la Loterie nationale, comprise par exemple entre 2 et 5 millions de dirhams, les grilles remplies par tirage sont en moyenne de l’ordre de 75 000. Entre 5 et 10 millions de dirhams, elles s’élèvent à  95 000 transactions. Pour une prime supérieure à 10 millions de dirhams, les transactions par tirage atteignent en moyenne 105 000.
Autant la prime mise en jeu est élevée, autant il y a de joueurs. Mais Hicham n’est pas censé connaître tous ces détails, lui, il se concentre sur sa fiche et sa fébrilité est à peine plus importante quand la prime est élevée. Gagner d’un seul coup plus de deux milliards de centimes, c’est une pensée qui ne l’a jamais effleuré, même dans ses rêves. D’ailleurs, il ne se rappelle plus exactement de la somme qu’il a misée, et hésitait, quand on le lui demanda, entre 20 et 25 DH. C’est la Loterie nationale, après vérification du ticket gagnant, qui nous informe que Hicham avait joué 25 DH, exactement à 13h 13mn le mercredi 10 juin 2009, soit le jour même du tirage. Le lendemain, il se rend au café pour voir les résultats.
«Le propriétaire du café m’a affirmé que la prime était tombée, et qu’elle était tombée, justement, à Kasbat-Tadla. J’ai ensuite vérifié les numéros, et j’ai vu que c’était bien moi l’heureux gagnant. Bien sûr, j’ai sauté de joie, je me suis dit bye-bye la misère», se rappelle-t-il. La paisible Kasbat-Tadla vécut un événement en cette année 2009. Toutefois, loin des feux de la rampe, Hicham devient discret, et surtout préoccupé par ce qu’il va faire de cette fortune qui lui tombe du ciel. Et c’est la question que se pose tout le monde. Lui, ce n’est pas une croisière en Egypte ou en Italie, un périple en Chine ou aux Etats-Unis qu’il s’offre pour s’éclater. Comme beaucoup de Marocains (riches) en quête d’un gain rapide et sûr, c’est dans la pierre qu’il place sa cagnotte. «Comme je vous l’ai déjà dit, je voulais sortir de la pauvreté. Avec l’argent que j’ai gagné, j’ai acheté des maisons à Kasbat-Tadla, à Rabat et Béni-Mellal. Je loue des maisons et je vis de l’argent qui me reste». Mais il n’a pas oublié sa famille, ce serait une ingratitude de sa part, ajoute-t-il. Il a aidé «ceux du moins qui en avaient besoin. Je leur ai acheté des machines à laver, des meubles pour leurs maisons…».
Notre interlocuteur, qui semble occupé par des transformations qu’il faisait quelque part (l’écho de bruits de travaux couvrait sa voix au téléphone) arrête net la conversation. Pour lui l’essentiel a été dit, mais pas avant d’ajouter : «Je n’ai jamais arrêté de jouer au loto, je remplis toujours mes grilles». Il a raison, on ne sait jamais. Et c’est certainement le cas de tous ceux ayant gagné de grosses sommes, et qui ont jalonné l’histoire du Loto marocain : les 64 joueurs qui ont réalisé, depuis la création du jeu en 1978, les six bons numéros et ayant gagné le jackpot (19 ont gagné plus de 10 MDH, 17 entre 5 et 10 MDH, et 28 des gains compris entre 1 et 5 MDH) continuent de jouer. Et la Loterie nationale continue de distribuer les gains aux gagnants.

Après avoir emporté le jackpot en décembre 2010, la gagnante de Marrakech continuera de jouer mais sans devenir flambeuse

Chose étrange, dans l’histoire du loto au Maroc, comme c’est le cas sous d’autres cieux, des gagnants ne se présentent pas pour empocher leurs gains. Ce fut le cas en 1993 : personne n’est venu demander les 3,6 MDH attribués comme gains. Que fait-on de cet argent dans ce cas-là ? Il est tout bonnement réinjecté dans la cagnotte. Le délai de forclusion est en effet de 6 mois. Passé d’un jour, le gain est perdu.
Les gagnants continuent de jouer donc, mais sans excès. C’est le cas également de Kenza Fatmi, la gagnante de Marrakech qui a empoché en cette fin d’année un chèque de 10,7 MDH. Elle continuera de jouer, dit-elle, «mais d’une manière raisonnable. Je n’ai pas l’intention de devenir une flambeuse». Mais d’abord, qui est-elle ? Quelles sont les circonstances dans lesquelles elle a gagné  ? Et, question plus importante : que fera-t-elle de son gain ? La cinquantaine bien entamée, cette habitante de Marrakech a toujours travaillé dans le domaine du tourisme, mais elle refuse de préciser si c’est dans le public ou le privé. Cela fait 13 ans qu’elle joue au loto, mais aussi à d’autres jeux de hasard, qu’elle a commencé à jouer depuis 1990. C’est un de ses proches, à qui elle apportait les résultats du loto, qui l’a initiée à ce jeu. Depuis, elle y a pris goût et tente sa chance deux fois par semaine. Parfois, elle mise jusqu’à 200 DH, plus souvent, entre 25 et 50 DH. Pour le tirage où elle remporte le milliard de centimes, elle a misé 50 DH. Avant le jackpot, il lui arrivait de gagner des petites sommes, une fois elle a même gagné 6 000 DH. D’autres fois, elle trouvait quatre bons numéros, et elle se disait pourquoi ne pas continuer pour avoir un jour les 6 bons numéros. D’autant plus qu’elle croit, mordicus, à ce jeu. «Le loto est un jeu très connu, dit-elle. C’est cette notoriété qui m’a rassurée par rapport à ce jeu. Et puis, les montants annoncés me faisaient rêver. Je me demandais toujours ce que je pourrais en faire si je gagnais». Elle jouait en famille, et non pas dans un café comme Hicham. Au hasard, «je demande à chacun des membres de ma famille de me donner un numéro que je coche. Mais pour le tirage où j’ai gagné, j’ai rempli toute seule ma grille. Et, tenez-vous bien, j’ai failli ne pas y participer, c’était vraiment à la dernière minute. Comme j’ai été empêchée de valider mon ticket la veille du tirage, j’ai chargé un membre de ma famille de le faire à ma place». Mais elle n’a jamais imaginé que les numéros 6, 16, 23, 24, 31 et 41 qu’elle avait cochés la rendrait fortunée et lui permettraient de gagner 200 000 fois sa mise initiale, 50 DH. Elle va enfin réaliser son rêve. Elle, c’est dans le tourisme qu’elle compte investir son argent, secteur où elle a travaillé depuis 20 ans. «J’ai toute l’expérience qu’il faut, l’envie de me lancer dans un projet d’investissement à Marrakech, et maintenant, enfin, j’en ai les moyens. Et je vais foncer», lance-t-elle avec détermination.
Pour notre part, il reste, éthique oblige, à insister sur le fait que le loto est d’abord et avant tout un jeu de hasard et en tant que tel il pourrait constituer une menace pour vos finances en cas d’accoutumance aggravée. A consommer, donc, avec modération.