Comment l’école apprend à  tricher, des élèves racontent

Du primaire à  l’université, la fraude aux examens est devenue un phénomène structurel que les élèves ne considèrent plus comme répréhensible.
Le laxisme (parfois la complicité) des enseignants et de l’administration
participent à  l’aggravation du phénomène.
Une enquête a été menée par des collégiens,
qui proposent aussi des solutions.

«Surveiller un examen devient pour moi un calvaire. Cela fait vingt-cinq ans que je suis dans l’enseignement, et je constate d’année en année cette tendance fâcheuse qu’ont les élèves à  vouloir à  tout prix copier. Autrefois, l’élève trichait en tremblant de peur d’être débusqué, maintenant il le fait comme si c’était un droit acquis, qu’il défend bec et ongles». Le témoignage émane d’un professeur de français au lycée Moulay Abdallah de Casablanca.

Les enseignants scrupuleux craignent les représailles des fraudeurs
Ce dernier n’est pas le seul à  se plaindre du climat malsain dans lequel se déroulent les examens : les enseignants scrupuleux craignent de plus en plus des actes de violence de la part de leurs élèves. Certains tiennent bon, refusant tout chantage, d’autres lâchent du lest, de peur d’être agressés. La «triche» dans les écoles marocaines, si l’on en croit ces témoignages, n’est plus une pratique isolée, mais de plus en plus courante.

Les stratagèmes déployés sont très variés et de plus en plus sophistiqués. La dernière innovation est l’utilisation par l’élève, ou l’étudiant, du téléphone portable pour se faire souffler les bonnes réponses : les SMS circulent entre les candidats, en salle d’examen, et des complices à  l’extérieur de l’établissement. Les filles s’affublent de foulards pour dissimuler les écouteurs. Huit portables ont été confisqués l’année dernière lors des épreuves du Bac au lycée Omar Ibnou Al Khattab, à  Casablanca. Elèves, parents et enseignants, agissant de connivence, ont été déférés devant les tribunaux. Insatisfaits, les membres du bureau de la Fédération des associations des parents et tuteurs d’élèves saisissent l’Académie régionale d’éducation et de formation, lui demandant de pousser plus loin son enquête. Et pour cause. Mohamed Qnouch, son président, est formel : «Nous considérons que la fraude est un mal qui porte atteinte à  l’égalité des chances et conduit à  la dépréciation des diplômes. Il fallait agir, pour le bien de nos enfants».

Le constat est alarmant. Il a été souligné avec force en 2005 dans une petite enquête menée par des élèves du collège Abderrahman
Hajji, à  Salé(*). Quelques idées-forces du travail de ces jeunes collégiens méritent d’être citées : la fraude, notent-ils dans leur rapport, n’est pas l’Å“uvre des seuls élèves, mais de tout le corps enseignant. De l’aveu d’élèves de 10 à  12 ans, plusieurs instituteurs, lors d’examens de dernière année du primaire, écrivent eux-mêmes les solutions des épreuves au tableau, autorisant ainsi les élèves à  tricher en toute quiétude. Au lieu de surveiller les élèves, les instituteurs surveillent le comité de surveillance envoyé par le ministère. Des cancres, souligne aussi le rapport, réussissent leurs examens avec de très bonnes notes, bien supérieures à  celles d’élèves brillants, ce qui provoque chez ces derniers un sentiment de frustration et d’injustice.

Les bons élèves s’y mettent aussi pour se faire justice et améliorer leur score
Les collégiens, dans leur enquête, tirent plusieurs conclusions, dont celles-ci : la triche n’est plus considérée par les élèves interviewés comme un phénomène immoral et répréhensible, mais comme un droit légitime et un acquis irréversible. Dans certains cas, les élèves brillants y participent aussi dans certaines matières comme le français ou les maths, en divulguant les bonnes réponses à  tout le monde. Par ailleurs, on a découvert qu’au Bac, même les élèves doués, qui n’ont pas besoin de tricher, n’hésitent pas à  frauder aussi pour obtenir de très bonnes notes leur permettant de s’inscrire dans les établissements supérieurs qui exigent des moyennes de plus de 15. C’est ce que l’enquête a appelé la «fraude complémentaire».

On «fait une fleur» aux élèves inscrits en cours supplémentaires
Une autre source de fraude est liée aux cours supplémentaires, fléau de l’école publique marocaine. Les enseignants qui donnent ces cours favorisent les élèves qui s’y inscrivent en leur offrant toutes les facilités pour copier lors des examens. Notamment lors des contrôles continus, comptabilisés au Bac pour 25 % dans la note finale. De l’aveu des élèves eux-mêmes, les épreuves des contrôles continus sont connues d’avance par ces élèves, ce qui les privilégie par rapport à  ceux qui n’ont pas les moyens de se payer des cours supplémentaires. Pour se venger, ces derniers n’ont plus qu’un moyen : tricher eux aussi.

Autre constat relevé par l’enquête de ces collégiens : le surveillant ne réagit pas quand il surprend un fraudeur. «La moindre des choses est d’en faire mention sur la copie du tricheur, pour que le correcteur en soit informé afin de sanctionner la copie par un zéro», déclare Fatiha Aà¯t Abderrahman, le professeur qui a encadré le travail des collégiens. «La direction de l’établissement ferme également les yeux, pour se donner une bonne image», ajoute-t-elle.

L’enquête effectuée par ces collégiens ne s’est pas arrêtée à  l’établissement d’un simple état des lieux, mais propose aussi un plan d’action pour lutter contre le phénomène. Elle suggère, entre autres, que les examens de fin de cycle primaire n’aient plus lieu dans l’établissement primaire concerné, mais dans un collège, avec des surveillants et des correcteurs qui ne connaissent pas les établissements d’o๠viennent les candidats. Pour ce qui est du Bac, les auteurs de l’enquête proposent que les candidats des différentes sections soient mélangés dans une même classe. Les sujets étant différents, cela empêcherait un candidat fraudeur de copier sur son voisin. Ils recommandent également l’interdiction formelle du portable en classe.
En fait, la pratique de la fraude aux examens n’est pas l’apanage des élèves des écoles primaires et secondaires. Leurs aà®nés à  l’université s’en donnent à  cÅ“ur joie, d’une manière inquiétante. «Si on laisse la porte ouverte à  la fraude pendant les cycles primaire et secondaire, comment peut-on l’éviter au cycle supérieur ?», s’interroge un professeur universitaire. Plus : une fois dans le supérieur, les étudiants sont devenus des experts en matière de fraude, ayant fourbi leurs armes dès l’école primaire.

Un séminaire international sur la question en octobre prochain
C’est ce que révèlent plusieurs témoignages, ainsi que les résultats d’une enquête sur la corruption et la fraude conduite en 2002 (et publiée en 2003) par l’association marocaine de lutte contre la corruptionTransparency Maroc (TM). Ses résultats restent d’actualité, selon Azeddine Akesbi, président de TM: «Le phénomène semble même connaà®tre un développement plus important, dit-il. TM, avec le ministère de l’Education nationale et l’Institut international de planification de l’éducation préparent d’ailleurs un séminaire international sur la question («Corruption et pratiques similaires dans le système éducatif») pour les 5 et 6 octobre 2006». Selon un étudiant interviewé par les enquêteurs, «les techniques utilisées par les étudiants pour tricher sont très diverses : accordéons (petits papiers pliés en accordéon qui contiennent tout le cours) ; feuilles d’examen préparées à  l’avance ; cours écrit la veille sur la table d’examen ; échanges de copies ; complicité de certains surveillants».

Le laxisme et la pusillanimité des enseignants sont également invoqués comme responsables de la prolifération du phénomène. Il s’agit, selon l’enquête de TM, d’une «démission» des enseignants. Ceux-ci «manquent d’initiative pour réagir lorsqu’un collègue est impliqué dans une “affaire” et lorsque son comportement s’éloigne de la déontologie professionnelle». Les témoignages recueillis à  ce propos «dépassent l’imagination», selon les termes de Nadira Barkallil, professeur d’économie à  la Faculté de droit Agdal de Rabat : des étudiants payent leurs professeurs pour avoir de bonnes notes aux examens écrits et oraux. Pour être identifiés, ils inscrivent des croix et des symboles sur leurs copies. Nombreux sont les étudiants qui arrivent à  se procurer les épreuves et leurs corrigés avant même le jour d’examen. Le pire est que ces pratiques, témoigne un étudiant, «s’étendent souvent à  l’administration, surtout aux bureaux des examens : changements de copies, modifications des notesÂ…»

Frauder à  l’université ne se limite pas à  copier aux examens, mais aussi, pour les enseignants, à  distribuer des bonnes notes en échange de services rendus, de pots-de-vin. «J’ai fait partie d’un groupe d’étudiants, révèle l’un d’entre eux, qui ont déposé une plainte auprès du doyen contre un enseignant auquel on livrait des caisses de bière à  domicile pour avoir des 16 et des 17». «J’ai été moi-même, dit une autre étudiante, l’objet de chantage de la part d’un enseignant qui me promettait 18/20 si j’allais chez lui, et une mauvaise note si je refusais». «Je connais un étudiant qui s’est retrouvé en deuxième année alors qu’il avait échoué à  l’écrit et n’avait même pas passé l’oral», ajoute un autre étudiant.

Il y a une perte de repères chez les élèves et les étudiants
Elèves, étudiants, enseignants et parents d’élèves sont unanimes sur les facteurs qui encouragent la fraude aux examens, sans pour autant la justifier. Au premier chef, la surcharge des programmes. Ces derniers sont tellement longs et les matières si nombreuses, qu’élèves et étudiants trichent pour décrocher leur diplôme.

Autre raison soulevée par l’enquête des collégiens, et aussi par Mohamed Qnouch, président de la Fédération des associations des parents d’élèves : les conditions d’accès draconiennes imposées par certains établissements supérieurs – une moyenne de plus de 15 – comme l’ISCAE, les facultés de médecine et certaines écoles d’ingénieurs. Les élèves, même ceux d’un niveau honorable, n’ont d’autre choix que la fraude pour décrocher une très bonne note leur permettant d’accéder à  ces établissements.

La troisième raison invoquée est plutôt structurelle: la société dans son ensemble est aujourd’hui minée par la corruption (au sens large du terme). L’enfant vit avec elle au quotidien, à  la maison, dans la rue, à  l’école. Elle est en quelque sorte légitimée par le mode de gouvernance qui a cours. Nadira Barkallil l’explique ainsi : «L’étudiant, en trichant, ne fait que reproduire ce qui se passe dans toute la société. L’ascension sociale n’est pas associée aux compétences et au mérite des individus, mais à  d’autres critères. Il y a une absence de repère chez l’étudiant, et l’Etat donne le mauvais exemple. Il institutionnalise la fraude en accordant l’impunité totale aux responsables d’établissements publics, comme c’est le cas de ceux du CIH, qui ont failli à  leur mission en causant les pires dégâts à  ces entreprises. C’est du vol impuni».

Que faire pour lutter contre ce fléau qui corromp l’école ? Sensibiliser et prévenir, appliquer sévèrement la loi contre les fraudeurs, disent les parents d’élèves. «Nous menons auprès des parents et tuteurs d’élèves des campagnes de sensibilisation pour les mettre en garde contre toute fraude aux examens, pour qu’ils prennent conscience des risques qu’ils encourent». Ces risques sont en effet gros : conseil de discipline et suspension des examens pendant une durée qui peut s’étendre jusqu’à  trois ans. Et même des peines de prison dans les cas extrêmes (voir encadré).

Prévention
Les mesures prises par le Centre des examens pour le Bac de cette année
Mis à  part les mesures habituelles (deux surveillants dans chaque salle, un observateur extérieur à  l’établissement, documents non autorisés et extinction des portables), on a introduit cette année, selon Mohamed Sassi, le directeur du centre, un nouvel arsenal visant d’abord la prévention, ensuite la punition. On a mis entre les mains des surveillants un «guide d’administration des examens» qui décrit les conditions dans lesquelles doivent se dérouler ces derniers, dont quelques extraits doivent être lus au début des épreuves pour sensibiliser les candidats. Le portable, prévient le document, doit être déposé, éteint, sur la table. Le même guide cite des mesures à  prendre en cas de fraude, qui dépendent de la gravité de cette dernière : au début ou à  la fin de la séance, tricher en copiant sur la copie du voisin ou sur un document. En cas de flagrant délit, la copie est saisie et le fauteur doit être expulsé de la classe. S’il refuse, le surveillant prend note de l’incident et le mentionne sur la copie d’examen. Le fauteur est passible de la note zéro, et, le cas échéant, du conseil de discipline. C’est ce dernier qui décide de la suspension de l’examen et de sa durée, qui peut aller d’un à  trois ans. Le fraudeur est même passible d’une peine de prison, selon le dahir du 25 juin 1958, allant d’un mois à  trois ans de prison. Autre mesure prise cette année, généralisée aux Académies régionales : sur la convocation à  l’examen adressée au candidat est mentionné le paragraphe consacré à  la sanction encourue en cas de fraude, telle que stipulée par la loi
ce que prévoit la loi
La fraude est passible d’amende et d’une peine de prison d’un mois à  trois ans
Dans l’enquête menée et publiée par Transparency Maroc sur la corruption et la fraude dans l’université marocaine, Michèle Zirari, professeur universitaire, n’a pas limité la corruption au sens étroit que lui assigne le Code pénal (remise d’un cadeau à  un fonctionnaire en vue de bénéficier d’un avantageÂ…). Elle l’a généralisée pour englober toutes les pratiques contraires à  l’honnêteté, tels que la fraude aux examens, les avantages obtenus par copinage, etc.

Par ailleurs, la fraude est prévue et sanctionnée par le dahir du 25 juin 1958. Est passible d’un emprisonnement d’un mois à  trois ans et d’une amende «toute fraude commise dans les examens et les concours publics qui ont pour objet l’entrée dans une administration publique ou l’acquisition d’un diplôme délivré par l’Etat. Ce texte définit la fraude comme la communication des sujets, l’usage de fausses pièces d’identité pour se présenter à  l’examen ou la substitution de candidat. Mais peut également tomber sous le coup de cette loi tout comportement indiquant clairement la volonté de frauder, en particulier l’usage de documents interdits pendant l’épreuve» .