Comment faire revivre Dayet Aoua ?

Vieux de quatre-vingts ans, le lac de Dayet Aoua est complètement à  sec en ce mois de novembre.
Faiblesse de la pluviométrie et infiltrations seraient les principales causes de son agonie.
Aucun projet en perspective pour sauver ce lac et les lacs voisins, Hachlaf, Iffer et Ifrah, dans le même état.

A 15 kilomètres d’Ifrane et 8 kilomètres d’Imouzzer Kandar en allant vers la ville de Fès, un passage obligé pour les vacanciers en route pour le Moyen-Atlas : Dayet Aoua. Une belle étendue d’eau (7,8 kilomètres pour en faire le tour), nichée entre les montagnes, les forêts de cèdres et de chênes verts. Il fut un temps où pique-niquer sur ses rives était un bonheur pour les amoureux de la nature : la végétation y était exubérante, truites, brochets et autres carpes s’y trouvaient à profusion pour le plus grand plaisir des amateurs de pêche. Mais tout cela n’est plus qu’un souvenir. Le lac, en ce mois de novembre, est complètement à sec. Le terrain nu affleure, pierreux et désolé. Çà et là, des enfants venus des douars avoisinants tapent dans le ballon. On peut y voir paître quelques moutons, et trottiner des ânes.
Les espèces animales qui vivaient grâce au lac ont disparu : plus d’oies; les poules d’eau qui se comptaient par centaines ont déserté les lieux pour aller vers des cieux plus cléments. «La nuit, on n’entend plus que les aboiements des chiens. Le coassement des grenouilles, ce bruit nocturne si familier aux riverains de toutes les étendues d’eau, s’est tu», raconte Saïd, un quinquagénaire, qui est né et a toujours vécu sur cette terre. Aujourd’hui, il est aide-gérant à l’auberge Dayet Aoua, ouverte aux touristes de montagne depuis 2000. Les témoignages sont unanimes : dans les années 70, quiconque se rendait à Dayet Aoua ne pouvait pas ne pas y faire trempette, y pêcher la truite, ou faire une promenade en pédalo. Le niveau du lac montait en hiver, avec les pluies et les chutes de neige, jusqu’à atteindre la route asphaltée. «Les vacanciers allaient en pédalo pêcher des brochets de la taille d’un homme», poursuit Saïd.
D’où venait toute cette eau ? Des dizaines de sources qui jaillissaient des flancs de la montagne. Deux, essentiellement : « Aïn Layoune (source des sources) et Aïn Rouda. Et de l’oued El Harhar qui se jetait dans le lac», répondent les habitants de la commune. Aujourd’hui, plus d’eau dans l’oued. Quant aux deux sources, c’est au compte-gouttes qu’elles livrent leurs maigres ressources.

C’est dans les années 30 que le lac a vu le jour avec la construction d’une digue
Mais Dayet Aoua a une histoire que peu connaissent. Nous sommes dans les années 1930 : à la place du lac il n’y avait encore qu’une flaque d’eau, qui, en hiver, se transforme en torrent dévastateur. Des crues emportent alors souvent hommes, maisons, bétail et végétation. La solution conçue par les autorités du Protectorat a été de construire une digue pour contenir les flots. Pour le plus grand bénéfice des habitants des douars avoisinants, la digue réussit désormais à les protéger des flots dévastateurs, et la flaque d’eau se transforma en un grand lac de plusieurs dizaines d’hectares, générateur, qui plus est, de grandes richesses : un réservoir d’eau sur toute l’année, du poisson en abondance et à portée de main, et des touristes qui ont commencé à y affluer pour la randonnée, la pêche, ou tout simplement pour se rafraîchir et admirer le paysage pendant l’été. Cette richesse naturelle attire un premier investisseur, qui construit le premier hôtel, dans les années 1940 : l’hôtel du Lac. (Il est resté la propriété de ressortissants français jusqu’en 2008, lorsque ces derniers se sont décidés à mettre la clé sous la porte pour retourner chez eux. Depuis, il est abandonné).
Le lac a donc été au centre d’une grande activité touristique jusque dans les années 1980. Puis, le ciel est devenu moins clément, le niveau du lac a commencé à baisser, puis il s’est asséché, pour la première fois de son histoire, en 1994. «Après deux années de sécheresse, le lac a retrouvé son niveau normal en 1997. En 2006, de nouveau, il s’est retrouvé à sec, et, cette fois, je crois que c’est pour toujours…», se désole Mohamed Outaleb, président de la commune de Dayet Aoua depuis 2003, et parlementaire depuis 2007.
Le président de la commune dit peut-être vrai : bien que le Maroc ait connu, en octobre et novembre de cette année, des précipitations jamais égalées depuis un quart de siècle, avec un taux de remplissage exceptionnel des barrages, Dayet Aoua n’a pu retrouver sa splendeur. Les autres lacs de cette région du Moyen-Atlas sont dans le même état : dès que la saison estivale est là, ils se réduisent à des petites flaques. C’est le cas de Dayet Iffer (lac caché, en amazigh), que les habitants de la région comparent à «une pièce d’argent miroitant au soleil, au fond d’une cuvette verdoyante». Même constat pour Dayet Hachlaf et Dayet Ifrah. Ce dernier, d’une superficie de 117 ha, et dont la profondeur pouvait atteindre 12 mètres, constituait, avec Dayet Aoua, l’un des plus grands lacs de la région. Seuls quelques plans d’eau subsistent, quand neige et pluies sont abondantes, dont celui du barrage collinaire de Sidi Moumen.
Quelles sont les explications à l’assèchement de Dayet Aoua ? Tout le monde s’interroge en effet. Les sources naturelles qui alimentaient le lac ont-elles été, comme le colporte la rumeur, détournées pour aller irriguer des domaines privés ? «C’est une pure calomnie», martèle M. Outaleb, qui connaît bien la région. Il y a, explique-t-il, deux raisons à l’assèchement du lac. La première est que, ces dernières années, il y a eu peu de pluie et de neige, si bien que les sources tarissent progressivement. La deuxième explication est, pour lui, plus importante : «Même en cas de précipitations abondantes, permettant au lac de se remplir, en l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, toutes les eaux accumulées sont absorbées par la nappe phréatique. C’est au niveau de la vallée du Saïss que se situe le problème. On y pompe beaucoup d’eau pour les grands projets agricoles. Conséquence : l’eau des lacs de la région est drainée par la nappe.»
La même explication est avancée par Abdelkebir Zahoud, secrétaire d’Etat chargé de l’eau et de l’environnement. Selon lui, la centaine de lacs naturels du Maroc souffre du même mal : l’exploitation effrénée de la nappe phréatique, amplifiée par la faible pluviométrie qui a sévi des années durant sur le pays, et, pour les lacs de cette région, leur altitude élevée par rapport à la vallée du Saïss. «Mais il y a facteur aggravant, pour le lac de Dayet Aoua en particulier, même si ce n’est pas la cause première : les riverains y pompent beaucoup d’eau pour irriguer leurs cultures», ajoute M. Zahoud.

La commune de Dayet Aoua, 8 800 habitants, compte sur les cultures vivrières
Peut-on faire revenir l’eau dans le lac de Dayet Aoua ? Difficile à dire au moment où sécheresse et changements climatiques affectent toute la planète. Il faudrait impérativement trouver une solution au Maroc pour sauvegarder ce patrimoine qui profite aussi bien à la population qu’à l’équilibre de l’écosystème de la région. En effet, le Parc national d’Ifrane (voir encadré), un parc naturel créé en 2004, qui occupe une superficie de 51 800 ha, même s’il recèle encore un patrimoine forestier immense et des paysages naturels d’une grande beauté, sans eau, sans ses rivières et ses lacs, se transformera inéluctablement en terre aride. D’ailleurs, c’est toute la région d’Ifrane qui souffre du manque d’eau : la célèbre source Vittel, le pittoresque Val d’Ifrane et leurs cascades grondantes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.
Les habitants de la commune de Dayet Aoua (8 800 habitants au recensement de 2004), originaires des Aït Seghrouchen ( de la grande tribu des Sanhaja, tribu guerrière réputée pour son opposition à l’occupation française), parlent d’un grand projet qui serait financé par des investisseurs émiratis pour solutionner le problème du lac : la construction d’une sorte de membrane étanche pour empêcher l’infiltration des eaux dans le sous-sol. «Une idée à priori séduisante, mais qu’il faudrait soumettre à une étude d’impact environnemental. Il faut bien étudier le projet, et faire attention aux effets pervers de ces gros investissements susceptibles de détruire le côté naturel du lac et de polluer ce parc national naturel d’Ifrane que les pouvoirs publics veulent préserver», met en garde Mohamed Mahdi, anthropologue et professeur à l’Ecole nationale d’agriculture (Ena) de Meknès.
Le risque de destruction de l’équilibre écologique inquiète ce chercheur. Celui-ci a en effet travaillé sur une autre région, l’Agdal de l’Oukaïmeden, menacée par un projet colossal mené par des investisseurs du Golfe, qui veulent transformer ce parcours d’altitude et lieu de transhumance estivale en un complexe de 600 ha avec golf de 18 trous «le plus haut du monde», hôtels, pistes de ski…
Contactés par la Vie éco, le secrétariat d’Etat chargé de l’eau et de l’environnement et le Haut commissariat aux eaux et forêts affirment ne pas être au courant d’un projet pour Dayet Aoua . «Nous n’en avons pas entendu parler, affirme M. Zahoud. Pour nous, il n’y a qu’une solution : un système de rétention, au moyen de barrages collinaires, qui restaurera l’équilibre écologique, aussi bien pour Dayet Aoua que pour les autres lacs. Imaginer un système qui empêche les infiltrations, c’est condamner l’aspect naturel du lac et créer un bassin artificiel.»
Les habitants de Dayet Aoua, quant à eux, ne veulent pas baisser les bras. Certes, il n’y a plus de poissons, plus de poules d’eau, moins de pique-niqueurs, mais la commune ne manque pas de richesses. L’eau, même si le lac est vide, reste suffisante, pour permettre une agriculture vivrière (orge, haricot, légumes…), et quelques exploitations arboricoles, essentiellement des pommiers. La commune compte en effet 10 hectares de pommiers, produisant annuellement quelque 10 000 tonnes de fruits. Sans parler de l’élevage ovin et caprin. Les potentialités en matière de tourisme rural sont par ailleurs indéniables : pour le promouvoir, la commune a créé le Festival des lacs, qui se déroule chaque année au mois de juillet.
On trouve également quelques investisseurs qui refusent de capituler. C’est le cas de Abdelhamid Ghandi, décorateur de formation, et épris de nature et de randonnées. Sur les deux hectares qu’il a achetés dans les années 1970, à une centaine de mètres du lac, il a d’abord bâti une maison secondaire, qu’il a transformée en 2000 pour en faire un gîte, le «Dayet Aoua». Cinq suites sont déjà construites. Cinq chambres, une petite piscine couverte et un hammam sont en chantier. Comment a-t-il eu l’idée de bâtir un gîte à cet endroit, au moment où il n’y a plus d’eau dans le lac ? «J’ai fait le tour des gîtes dans un certain nombre de pays européens et découvert la capacité des investisseurs à s’adapter aux conditions climatiques et géographiques les plus difficiles. Depuis, transformer ma maison de Dayet Aoua en gîte est devenu pour moi une obsession, et j’ai fini par réaliser ce rêve.»
En symbiose avec la nature, M. Ghandi est en train de monter un musée à ciel ouvert du fer forgé. 140 types de barreaux marocains y seront exposés. Il y aura aussi un atelier avec des outils semblables à ceux utilisés par les artisans au XVe siècle. Deux raisons à son choix . «Faire quelque chose pour le monde rural, lui qui nous a tout donné. Et réhabiliter par ce musée un art et des artistes qui ont façonné l’architecture marocaine. Il n’y a plus d’eau dans le lac. A défaut, donnons à ce gîte et à cette commune une âme», s’enthousiasme-t-il.