CHU de Casablanca : déficit inquiétant en médecins-enseignants

Avec une moyenne de 854consultations par jour, le CHU Ibn Rochd offre le plus grand nombre de soins au Maroc. Il compte 3850agents et une capacité de 1630lits. De 318 médecins-enseignants en 2012, cette structure n’en compte plus que 281 en 2016.

On est à l’Hôpital du 20 Août 1953, devant les guichets d’accueil pour les consultations. Ici, les malades viennent de toutes les régions du Maroc, qui pour obtenir un rendez-vous avec un médecin, qui pour effecturer des analyses médicales, qui pour se faire faire des radiographies, et si leur état de santé le nécessite, obtenir une hospitalisation. Dans un coin, une jeune adolescente de 15 ans porte entre ses bras sa sœur, une petite fillette de trois ans. Cette dernière a les yeux couverts d’un tissu blanc et pousse, de temps en temps, un cri de douleur. Elles font le trajet Sidi Bennour-Casablanca depuis un an et s’installent le temps des analyses médicales et des soins chez leur tante qui habite au quartier Hay Hassani. Comme nous l’explique l’aînée, la petite souffre d’un retard de croissance, et a subi une opération chirurgicale au niveau des yeux.

Comme ces deux filles, des dizaines de milliers de patients viennent chaque année au CHU Ibn Rochd de Casablanca. C’est le plus ancien du Maroc, le plus grand et, avec le CHU de Rabat, le plus sollicité. 2 000 étudiants en médecine générale et 250 en médecine dentaire y passent leur stage en cette année 2016, encadrés par 281 médecins enseignants. Avec une moyenne de 854 consultations par jour, c’est le CHU qui offre le plus grand nombre de soins au Maroc, à une population se trouvant sur son axe géographique estimée à 8 millions de personnes. Avec la généralisation du Régime d’assistance médicale pour les économiquements démunis (Ramed), la fréquentation, selon le directeur du centre hospitalier, le Pr Hicham Afif, que nous avons interviewé lors de notre visite (voir entretien), «a sensiblement augmenté». Et pour cause, ce régime couvre plus de 9 millions de personnes, selon les estimations du ministre de la santé, El Houssaine Louardi, et une bonne partie se rabat sur les quatre structures hospitalières que couvre le CHU Ibn Rochd (Hôpital Ibn Rochd, Hôpital du 20 Août, Hôpital des enfants, et le Centre de consultations et traitement dentaire).

Mais, comme tous les autres CHU du Maroc, malgré les efforts déployés par le ministère de la santé, et l’apport financier et logistique d’organismes qui mettent la main à la poche pour aider financièrement, plusieurs tares l’affectent. La première et la plus grave est le déficit en matière de ressources humaines, enseignants-médecins en premier lieu. Alors que le nombre d’étudiants en médecine, pharmacie et médecine dentaire augmente chaque année, celui des enseignants connaît, lui, une baisse inquiétante. De 318 médecins-enseignants en 2012, on n’en compte plus en 2016 que 281, dont 48 médecins dentaires. La cause de ce déficit? Des conditions de travail qui se détériorent tous les jours dans ce CHU, à l’instar de tous les autres, et un rythme de travail soutenu de l’enseignant-médecin qui le contraint à sacrifier sa carrière dans la fonction publique pour aller chercher de meilleures conditions dans le privé. Certaines spécialités souffrent de cette hémorragie plus que d’autres. Au CHU de Casablanca, «la moitié des enseignants des services de réanimation et des urgences ont présenté leur démission, l’autre moitié pense le faire si les conditions ne s’améliorent pas», se désole le Pr Ahmed Belhouss du Syndicat national de l’enseignement supérieur, dans un entretien accordé au quotidien arabophone Al Ittihad Al Ichtiraqui du 1er février 2016. Et d’ajouter que seulement 5 postes budgétaires pour recruter des assistants à la même faculté ont été créés en 2016. 

Manque cruel de moyens dans tous les CHU

Le déficit ne touche pas seulement les médecins-enseignants, mais aussi, rappelons-le, les médecins tout court dans les hôpitaux publics : le besoin est estimé à 7000. Même chose pour les infirmiers, le déficit se creuse et le besoin est estimé à 9000.

Mais le réquisitoire le plus sévère sur les CHU marocains nous vient du Dr Abdeslam El Khamlichi, neurochirurgien ayant exercé au CHU de Rabat pendant 44 ans, dans son livre intitulé «CHU en détresse, formation médicale en danger». Là, ce témoin privilégié pointe du doigt, avec moult détails, le «manque cruel de moyens». Ce sont les patients admis en urgence qui, en premier lieu, en payent les frais, assène-t-il. «Une victime d’un accident de la circulation, écrit l’auteur, ou autre souffrant d’une fracture de la colonne vertébrale, se voit délivrer à son arrivée une ordonnance pour se procurer le matériel nécessaire à son intervention (plaques et vis pour fixer sa fracture)». Un exemple parmi tant d’autres de ces conditions de travail décourageantes cités par le Dr El Khamlichi: le système si défectueux de climatisation au CHU de Rabat au point de le pousser à se demander dans son livre où est «la norme de l’asepsie d’un bloc opératoire sans cette climatisation». Et comment dans ce cas, s’interroge-t-il, «éradiquer l’infection hospitalière dans un hôpital où le patient est hospitalisé dans une chambre de 8 à 10 lits, avec des toilettes communes, sans douche, sans eau chaude et opéré dans un bloc opératoire sans climatisation ?».

L’autre carence dont souffrent les CHU marocains concerne la subvention d’investissement qu’alloue l’Etat. Pour celui de Casablanca, cette subvention n’a pas dépassé 20 MDH en 2015. Somme dérisoire qui ne «couvrirait même pas la réfection et la rénovation des bâtiments, sans parler de la construction de nouvelles structures et l’agrandissement d’autres», remarque un cadre comptable au sein de ce même CHU. Ce sont les subventions d’organismes privés, ONG et bienfaiteurs, qui viennent à la rescousse pour combler les lacunes dans ce domaine. Les trois grands projets du CHU Ibn Rochd, qui viennent d’être inaugurés, ont tous été réalisés, ou en train de l’être, grâce à ces subventions. Le premier, qui a concerné le nouveau service de maternité de l’hôpital d’enfants Abderrahim Harouchi, a nécessité un investissement de 53 millions de dirhams (avec un apport appréciable de la Fondation Amine Kabbaj) ; le deuxième, le nouveau service des urgences de l’Hôpital du 20 Août, un investissement d’une valeur de 16,7 millions de dirhams, réalisé grâce au Conseil préfectoral de Casablanca ; le troisième, encore en chantier, un Centre de traumatologie (nouveaux blocs opératoires et nouveau service d’imagerie médicale), aura nécessité un investissement de 132 MDH. Là aussi, l’apport de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), et de la Région Casablanca-Settat a été déterminant.

Le Centre hospitalier universitaire Ibn Rochd a été créé à partir des hôpitaux Maurice Gau, Jules Colombani et l’hôpital militaire Janvial, conçus au cours des années trente du siècle dernier. En 1956, l’hôpital militaire prend le nom de l’Hôpital du 20 Août 1953, les Hôpitaux Maurice Gau et Jules Colombani ont fusionné sous le nom de l’Hôpital Ibn Rochd. Les locaux de l’hôpital d’enfants de même que le bâtiment des laboratoires d’analyses médicales biologiques et celui du laboratoire de l’anatomie pathologique furent construits en 1979. Après la création de la Faculté de médecine de Casablanca en 1976, ces structures furent intégrées dans le cadre du Centre hospitalier universitaire Ibn Rochd, auquel a été rattaché plus tard le Centre de consultations et de traitements dentaires, créé en 1981 en même temps que la Faculté de médecine dentaire de Casablanca. Source CHU