Christine Daure-Serfaty : «Un vent de liberté souffle au Maroc»

Son livre, «la Femme d’Ijoukak», longtemps interdit, vient enfin d’être publié au Maroc.
L’IER, un important pas en avant, malgré les désillusions.
Elle ne cautionne pas le PAM, mais éprouve de la sympathie pour Fouad Ali El Himma en raison de son attitude au moment du retour du couple Serfaty au Maroc en 1999.

Malgré les épreuves, le geste est resté vif, la voix claire et la mémoire infaillible. Dans ses yeux bleus perçants, une pointe de malice. Christine Daure-Serfaty passe sa retraite à Marrakech avec son époux, Abraham, dans une villa au jardin fleuri, sise au quartier Assif. Militante des droits de l’homme, écrivain, cette ancienne professeure des lycées marocains n’a jamais voulu vivre ailleurs qu’au Maroc, depuis ce jour de 1962 où elle débarqua à Tanger. Elle fut d’emblée subjuguée par la beauté du Maroc et l’impétuosité de sa jeunesse. Au fil des ans, elle découvrit l’envers du décor : les bidonvilles, la pauvreté, la corruption. C’est en 1972 qu’elle fait une rencontre, qui sera déterminante dans la suite de son parcours marocain. L’opposant Abraham Serfaty est alors activement recherché par la police, et elle lui offrira une planque où se cacher. Trois fois expulsée du Maroc, son «second pays» après la France, du temps du règne de Hassan II, elle y revient triomphalement en septembre 1999 pour ne plus le quitter, et ce, deux mois après l’intronisation du Roi Mohammed VI. Un an après son retour, elle signe Lettre du Maroc (Stock, 2000), portrait d’un pays qui voulait tourner une page de son histoire. Ce livre n’est toujours pas autorisé au Maroc. En revanche, La Mémoire de l’autre, cosigné avec Abraham, a été publié en 2002 aux éditions Tarik (éditions Stock, 1993). En novembre 2008, la même maison édite La femme d’Ijoukak (publié une première fois chez Stock, 1997), un roman écrit par Christine au moment où, exilée à Paris, elle se morfondait. Nous l’avons interviewée. Une bonne occasion de la faire parler de son livre, de sa vie, et, plus généralement, du Maroc d’aujourd’hui.

La Vie éco : Dans votre roman, le femme d’Ijoukak, vous parlez du Maroc profond. Asni, la vallée des Goundafa, Ijoukak… une histoire vraie ?
Christine Daure-Serfaty : C’est un ensemble d’histoires vraies, enrobées dans un écrit romanesque. L’histoire de ma mère, celle de mes filles, la mienne. Ce livre, édité pour la première fois au Maroc, je l’ai écrit à un moment où, interdite de séjour, je souffrais terriblement d’être éloignée de mon second pays. Je l’ai écrit pour me consoler. Chaque fois que je revenais à mon ordinateur, c’était comme si je retournais au Maroc. Il n’y a pas une ligne qui y soit politique, mais le seul fait qu’il porte ma signature l’a fait condamner par la censure, il n’est donc jamais entré au Maroc, pas plus que mes autres livres. C’est pour moi un réel plaisir de voir La femme d’Ijoukak exposé dans les librairies. J’y évoque les souvenirs de l’époque où je me rendais dans le Haut-Atlas, au village d’Ijoukak, près d’Amezmiz. C’était du temps des Français. Je connais parfaitement la région pour l’avoir visitée plusieurs fois. Quand on arrive au col de Tizi N’test, surtout quand il fait beau, on découvre l’un des plus beaux paysages au monde : le Souss, les reliefs de l’Anti-Atlas, et, plus loin, on peut même deviner l’Afrique.

Le Maroc vous obsédait ? Pourtant, c’est en Algérie que vous vouliez aller vivre…
Le Maroc m’obsédait, c’est vrai. A part un, sur la Mauritanie, tous mes livres parlent du Maroc. Aujourd’hui, si j’ai envie d’écrire quelque chose, ce sera forcément sur ce pays, qui m’a immédiatement séduite, dès le jour où j’ai mis les pieds à Tanger, en 1962. Après avoir divorcé de mon premier mari, en France, je voulais effectivement aller vivre en Algérie. J’avais aidé le FLN, et je voulais contribuer à réparer le mal fait à ce pays par la France colonisatrice. Mais, pour mon ex-mari, il était hors de question que j’emmène avec moi mes enfants en Algérie. J’ai donc choisi le Maroc où j’avais été nommée professeur des lycées marocains. Je me souviens encore de ces élèves studieux, qui voulaient apprendre et réussir coûte que coûte. Le Protectorat français interdisait, dans les faits, l’enseignement aux Marocains : 44 ans après son instauration, il n’y avait pas plus de 500 bacheliers marocains. J’étais également stimulée par mes élèves, dont la soif d’apprendre était sans limites. Forcément, on devient un bon professeur quand on a des élèves aussi motivés. Ce sont aussi ces élèves qui m’ont attachée au Maroc. Quelques années plus tard, en 1967, nommée au lycée Mohammed V de Casablanca, ex-lycée Lyautey, je découvrais alors une autre catégorie d’élèves, qui voulaient changer le monde. C’est à travers eux que j’ai tout appris sur le Maroc des déshérités, des bidonvilles et des quartiers populaires. Jusqu’en 1976, année de mon expulsion, où j’avais tous les jours deux policiers à mes basques.

Quarante ans après, comment le Maroc a-t-il changé ?
Par rapport aux années 1960, les villes sont polluées par les ordures et les sacs de plastique. Il n’y a plus cette espèce de virginité d’antan. Mais le grand pas positif du Maroc d’aujourd’hui est qu’un vent de liberté souffle sur le pays, des bagnes comme Tazmamart et Derb My Cherif n’existent plus. Bien sûr, dans les prisons, les islamistes sont souvent maltraités. Je n’ai pas une seule idée en commun avec eux, mais je trouve inadmissible que les droits de l’homme ne soient pas respectés en ce qui les concerne. Jamais les kiosques marocains n’ont autant débordé de journaux aussi divers, et les journalistes eu la plume aussi acerbe. On parle de lignes rouges, mais ces lignes sont repoussées par la presse tous les jours. C’est extraordinaire : naguère, on censurait des informations sur les catastrophes naturelles, il fallait capter des stations étrangères pour s’informer, maintenant, tout passe au crible de la critique. Sur un autre registre, outre la répression et le bâillonnement de la presse sous le règne de Hassan II, les courtisans occupaient le terrain, et Basri en était l’expression la plus développée. Cela n’a pas disparu, mais, aujourd’hui, les Marocains ne sont pas obligés de baiser la main du Roi, on peut tout simplement la lui serrer, une chose inconcevable à l’époque de Hassan II.

Vient alors votre livre, «Tazmamart, une prison de la mort», le premier écrit sur le bagne…
Oui, et c’est en France que j’ai appris l’horreur de ce bagne. J’habitais à Paris avec ma fille quand, un jour, on a sonné à ma porte : deux jeunes étudiants se présentèrent comme étant les frères d’un détenu gardé au secret dans cet endroit horrible, inconnu des Marocains. Seuls les initiés le connaissaient, mais presque personne n’osait en parler. Ces deux étudiants m’apportèrent une pile de lettres clandestines griffonnées sur des bouts de papier : ce fut le choc de ma vie, mis à part celui des camps de concentration allemands. Un endroit sans lumière où l’on mourrait à petit feu. Il fallait écrire quelque chose pour dénoncer ces atrocités : ce fut ce livre, paru en 1992 chez Stock.

C‘est vous qui avez fourni à Gilles Perrault les documents qui lui ont permis d’écrire son brûlot «Notre ami le Roi»…
Oui, beaucoup de documents. Notre ami le Roi était un pavé dans la mare. Je me souviens que les prisonniers politiques de Kénitra ont été les premiers à le lire au Maroc. Je leur en avais envoyé un exemplaire, camouflé sous une fausse jaquette.

Juste après, on vous a expulsée du Maroc…
Pour la deuxième fois. C’était en 1990. La première, comme je l’ai déjà mentionné, a eu lieu en 1976, après les arrestations qui ont touché les marxistes-léninistes. Je suis retournée au Maroc 10 ans plus tard, en 1986, quand on m’a autorisée à me marier avec Abraham Serfaty, alors condamné à perpétuité. Mais cette deuxième expulsion a une histoire : à l’occasion d’un entretien accordé par Hassan II à la presse, la journaliste française Michèle Cota lui avait posé une question sur Tazmamart. Le Roi avait alors répondu : «Madame, les témoignages valent par les témoins. Et le témoin principal dans cette affaire, c’est quelqu’un qui a usé et abusé de notre hospitalité. En l’occurrence, c’est Mme Serfaty». Je ne savais pas à l’époque que, quand le Roi disait quelque chose, cela avait force de loi. J’ai été expulsée une troisième fois, en 1998, quand, invitée par l’USFP, alors que Abderrahmane Youssoufi était Premier ministre, on m’a refoulée de l’aéroport.

De là à dire que vous êtes la seule à avoir parlé de Tazmamart…
Bien sûr que non. Beaucoup de gens qui ont eu vent de son existence ont fait ce qu’ils pouvaient. Et si les deux jeunes étudiants que j’ai évoqués avaient échoué chez moi, c’est parce que leurs tentatives auprès d’Amnesty International et d’autres organisations des droits de l’homme n’avaient rien donné. Mais le hasard a voulu que je fasse ce livre et que je communique mieux sur ce bagne. Sans le concours de gens braves, comme Mme Hachad [il s’agit de Aïda, épouse du capitaine Salah Hachad qui a passé 18 ans à Tazmamart, NDRL], qui me transmettait en secret certaines informations, je n’aurais pas pu écrire cet ouvrage.

Avez-vous gardé le contact avec les anciens de Tazmamart ?…
Je garde le contact avec certains d’entre eux. Avec Aziz Binebine, qui habite à Marrakech, et qui a aussi écrit un livre qui sortira en France en février prochain. Et avec Mohamed Merzouki, cet homme extraordinaire qui déborde encore d’énergie malgré ses vingt ans au bagne. Ces rescapés sont, pour la plupart, aujourd’hui mariés et ont des enfants.

…et avec vos anciens élèves?
Si, avec plusieurs. Il m’arrive de les rencontrer. Eux me reconnaissent, moi non. Mais le hasard a voulu que j’en rencontre quelques-uns, plusieurs années plus tard, comme prisonniers politiques, dans les parloirs des prisons. Mohamed Srifi, Mustapha Tamssamani et Aziz El Ouadie en font partie. Les amitiés nouées dans les parloirs ne peuvent se défaire, elles sont les plus fortes pour moi.

L’IER a fait un excellent travail, mais plusieurs de ses recommandations attendent leur application…
Tant que l’on a des gens de la trempe de Driss Benzekri, et ils existent au Maroc, il ne faut pas avoir peur. Lui, à travers l’IER, a su tirer le maximum d’acquis, grâce à son expérience et à son côté visionnaire. Il savait que ce qu’il accomplissait n’avait rien à voir avec ce dont il avait rêvé dans sa jeunesse. Mais il savait aussi que l’IER était un important pas en avant. Il savait que nombre de ses anciens compagnons n’étaient pas d’accord avec ce qu’il faisait, mais lui, il y croyait dur comme fer.

Le Maroc revient de loin...
Oui, de très loin. Mis à part le problème des islamistes, les droits de l’homme connaissent une grande avancée. On est loin de l’époque où obtenir son passeport était un parcours du combattant, et où critiquer le régime vous conduisait droit en prison. Aujourd’hui, par exemple, je pourrais appeler une personne comme Hafid Benhachem (ex-patron de la DGSN), qui avait toujours refusé de me prendre au téléphone à l’époque où Basri était ministre de l’intérieur, pour qu’il m’explique pourquoi on m’expulse du Maroc. Je l’ai appelé quand il a été nommé délégué de l’administration pénitentiaire pour lui dire mon indignation quant aux brimades infligées aux familles des détenus marocains.

Hamidou Laânigri vous est aussi familier ?
Je l’ai rencontré il y a quelques mois dans une soirée et on s’est effectivement parlé. Le plus drôle est qu’il m’a confié que l’un de ses amis était un ex-prisonnier de Tazmamart. Quand j’ai dit à Laânigri qu’il n’avait pas pu ignorer l’existence de ce bagne, il m’a répondu qu’il n’en avait jamais supporté l’existence, parce que, m’a-t-il expliqué, «on ne devait pas bafouer la justice».

Et cette participation à un meeting du parti de Fouad Ali El Himma, à Marrakech…
Je ne nie pas ma sympathie pour El Himma, qui remonte à notre retour au Maroc, Abraham et moi, en 1999. Ce retour avait été préparé en France dans le plus grand secret. Je me souviens que Lionel Jospin, Premier ministre à l’époque, avait sommé son ministre de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement, de ne pas ébruiter l’information. Il ne voulait pas d’une deuxième affaire Ben Barka. Une fois que l’avion a atterri à Rabat, voilà un monsieur qui approche, se dirige vers Abraham et lui dit : «Je m’appelle Ali El Himma, je suis directeur du Cabinet royal et je viens pour vous souhaiter la bienvenue dans votre pays». Nous n’en revenions pas, la surprise était totale et le changement prodigieux. Depuis, j’ai toujours gardé une sympathie pour cet homme. Il venait d’ailleurs souvent nous rendre visite quand nous habitions encore à Mohammédia. Pour en revenir à ce fameux meeting, je devais en fait rencontrer la militante des droits de l’homme, Khadija Rouissi, venue à Marrakech pour assister audit meeting (à l’occasion des élections partielles de septembre, NDRL). Je me suis donc retrouvée, sans le savoir, dans un meeting politique, avec des journalistes qui prenaient des photos. Ma présence avait alors été interprétée comme une caution que j’aurais apportée au PAM. J’ai été obligée, dès le lendemain, de faire une mise au point dans la presse.

Abraham est vieux et malade maintenant, un mot à sa place ?
Physiquement, il tient encore le coup, mais sa mémoire est en partie défaillante, notamment sa mémoire immédiate. Ce qui est frappant, c’est qu’il reconnaît les proches. J’essaie de l’entourer autant que possible, dans cette villa qu’il a achetée à crédit. Mais j’adjure ses amis de venir le voir plus souvent.