Choisir un prénom pour son enfant constitue toujours un problème

Malgré plusieurs circulaires intimant l’ordre aux fonctionnaires de l’état-civil de ne plus interdire les prénoms amazighs, la pratique du refus continue de sévir. La Haute commission de l’état-civil a publié un communiqué le 17 mars dans le même sens. En vain. Un nouveau refus d’un prénom amazigh, celui de Yuna, a eu lieu en Belgique fin mars. Le mouvement amazigh ne là¢che pas prise.

La guerre aux prénoms ne semble pas prendre fin malgré le communiqué publié le 17 mars par la Haute commission de l’état-civil où elle avait pourtant affirmé sans ambiguïté que «les citoyens sont libres de choisir le prénom de leur progéniture, à condition qu’ils n’attentent pas à la morale ni à l’ordre public, sans distinction aucune entre les prénoms arabes, amazighs, hassanis et hébraïques, et ce, conformément aux dispositions de la loi relative à l’état-civil». Pas plus de deux semaines plus tard, soit début avril, l’Observatoire amazigh pour les droits et les libertés reçoit une plainte d’un nouveau refus d’accorder un prénom à un bébé marocain. Il s’agit de l’enfant d’Abdelilah Saïdi, un résident marocain à Anvers, en Belgique, que le consulat marocain a refusé d’inscrire dans les registres de l’état-civil sous le prénom de «Yuna». Est-ce un nom amazigh ? Interrogées, quelques personnes maîtrisant la langue amazighe déclarent ne l’avoir jamais entendu. D’autres disent que oui. Vérification faite sur le site www.prenom.com, nous apprenons que Yuna est une forme féminine bretonne de Yves. Il signifie «if», un arbuste qui se fête le 13 janvier. Toujours est-il que ce nouveau refus est d’autant plus grave que le même communiqué a demandé aux officiers de l’état-civil de faire preuve d’un «maximum de flexibilité dans le traitement des demandes qui leur sont soumises et de veiller à offrir toutes les facilités aux citoyens». Tout en leur rappelant de retirer les listes des prénoms autorisés, lesquelles «ne peuvent plus être invoquées pour justifier le refus d’une quelconque demande du choix d’un prénom».
Voilà un autre prénom refusé qui s’ajoute aux autres, alors qu’avant même le communiqué de la Haute commission, le ministère de l’intérieur avait à plusieurs reprises intimé l’ordre, par voie de circulaires, aux bureaux de l’état-civil, ainsi qu’aux consulats à l’étranger, de ne plus interdire des prénoms amazighs. La dernière circulaire en date fut celle du  25 avril 2013 (la circulaire 32-20). Ces circulaires, ainsi que le communiqué de la Haute commission de l’état-civil, une instance présidée par Abdelhaq Lamrini, historiographe du Royaume (en font partie aussi Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’homme et Ahmed Boukous, recteur de l’Institut royal de la culture amazighe) sont venus seulement entériner une décision déjà prise en 2003 dans le même sens, et ce, après plusieurs refus de noms amazighs dont certains ont été portés devant les tribunaux marocains. Pour situer le contexte de cette interdiction des prénoms amazighs, disons qu’elle a commencé en 1996, avec les fameuses listes attribuées au ministre de l’intérieur de l’époque, où ne figuraient que de rares prénoms “berbères”, lesquelles listes étaient cohérentes avec le climat politique, social et culturel de l’époque, où l’amazighité n’avait pas droit de cité. Avant même cette date de prohibition officielle, des prénoms amazighs très courants pendant la première décennie de l’indépendance tels que Ider, Amnay, Itto, Tiziri, Gaïa, Izza, Tafoukt, Massine, Tiziri, Tahgbalut… (la liste est longue), deviennent au fils du temps de plus en plus rares. Cela s’explique: la politique d’arabisation dans l’enseignement et dans l’administration, combinée à la nouvelle vague d’islamisation qui s’est manifestée dans le pays à partir des années 1980 et 90, ont fait que les officiers de l’état-civil faisaient du zèle et les refusaient sans explication.

On refusait des prénoms amazighs mais aussi des prénoms arabes

Ils refusaient même des prénoms à connotation arabe qui ne figuraient pas dans les listes Basri, sans parler des prénoms hébraïques aussi courants à une certaine époque, à l’instar de Daoud qui renvoie à David, de Issehak (Isaac), de Moussa (Moïse), ou encore de Yakoub (Jacob).
Ce témoignage est éloquent: «J’ai eu un garçon en 1998, j’ai voulu lui donner le prénom de Jil, comme Jil Jilala, sa mère ne voyait pas d’inconvénient à cela, mais c’est l’officier de l’état-civil qui l’a catégoriquement refusé…», se plaint ce père de trois enfants. Le prénom n’est pas courant, c’est vrai, l’officier propose Jilali, Jelloul, Jalil…, tout, sauf Jil. Pour mieux le sensibiliser, le père explique la signification et le pourquoi de ce prénom. En plus d’être court, nostalgique, signifie-t-il à l’officier de l’état-civil, il le renvoie à son groupe fétiche Jil Jilala. «J’ai beau essayer d’expliquer aussi à l’agent de l’état-civil que Jil, en arabe, signifie génération, et ça me plaît ainsi qu’à sa mère, il n’a rien voulu entendre», poursuit le père.
Excès de zèle de l’officier ou instructions de la hiérarchie qu’il ne peut transgresser ? Les deux à la fois. En 1998, les listes de l’omnipotent ministre, entrées en vigueur deux ans auparavant, constituaient sa référence puisqu’elles n’énuméraient que les prénoms autorisés, tout autre n’y figurant pas était systématiquement écarté. «Là, c’est en effet l’humeur de l’officier qui avait prévalu, mais le type avait peur aussi. Il nous arrivait d’accorder des prénoms ne figurant pas sur les listes, à condition qu’ils ne soient pas contraires à l’ordre public, aux bonnes mœurs, et à l’intérêt de l’enfant. Parfois, on acceptait même des prénoms amazighs qui n’y figuraient pas», rappelle pour sa part un autre officier actuellement en retraite.
De guerre lasse, le père finit par accepter le prénom de Jalil, en attendant des jours meilleurs. D’autres citoyens ont saisi la justice pour réclamer le droit à un prénom de leur choix. Trois affaires de prénoms refusés ont défrayé la chronique et mobilisé le mouvement amazigh -au point que l’IRCAM se voit obliger de publier un petit «livre des prénoms amazighs» coécrit par les deux auteurs Brahim Lasri Amazigh et Karim Aguenaou, contenant près de 440 prénoms pour mieux éclairer les parents dans leur choix. Il s’agit de Numidia à El Hoceima, de Anir à Casablanca et de Massin à Tata.
On est au début des années 2000, l’IRCAM est né. «Le premier dossier que nous avons traité, se rappelle Ahmed Assid, membre de cette instance et chercheur, a été celui des trois prénoms. Le Roi Mohammed VI avait constitué alors une commission interministérielle composée des deux ministres de l’intérieur et des droits de l’homme. Elle s’est rendue dans les trois villes pour rendre justice aux parents des trois enfants». Suite à quoi une nouvelle loi (n°37-99) est promulguée en 2003 supprimant les listes Basri. Devant les refus répétés des officiers de l’état-civil d’accorder des prénoms, et suite aux lettres adressées par Human Rights Watch en 2003 et 2009 au ministre de l’intérieur, réclamant des explications sur cette discrimination, ce dernier revient à la charge sept ans plus tard. En avril 2010, une nouvelle circulaire (N.D 3220) est adressée aux fonctionnaires de l’état-civil leur intimant encore une fois l’ordre de ne plus refuser les prénoms amazighs.

Des prénoms tout à fait nouveaux, loin de la culture et de la société marocaines

Malgré ces multiples rappels à l’ordre, dont le communiqué du 17 mars dernier fut le dernier, les préposés à l’état-civil n’en font qu’à leur tête. La raison est simple, explique M. Assid, «souvent les directives n’arrivent pas à bon port. Il nous est arrivé après avoir reçu des plaintes de nous déplacer sur les lieux pour demander des explications, les fonctionnaires nous répondent qu’il n’ont reçu aucune nouvelle consigne. Jusqu’en 2013, ils se référaient encore aux listes Basri. Nous vivons dans ce pays un grand problème de communication entre ce que décrète l’Etat et les exécuteurs d’ordres», se plaint-il. Et ce sont les citoyens qui  en font les frais, dont celui de Belgique à qui on a refusé le prénom «Yuna». «Les consulats marocains à l’étranger, insiste M. Assid, sont les plus récalcitrants. Nous sommes sûrs et certains que nous recevrons encore des plaintes à ce sujet, le cas Yuna ne sera pas le dernier», se désole-t-il. Le ministère de l’intérieur en est conscient, et le communiqué de la Haute commission est clair sur ce point.

Force est de reconnaître que le refus d’accorder librement un prénom n’est pas seulement une entorse à la loi, c’est aussi une violation d’un droit international qui condamne toute discrimination à ce sujet. Mais c’est aussi une frustration affective infligée à celui à qui on refuse un prénom, d’autant que ce dernier est une marque distinctive qui imprime la vie future du bébé et une façon de perpétuer une identité et de transmettre des symboles. Dans son best-seller Le livre des prénoms arabes et musulmans (Ed. Eddif, 1996), la psychanalyste et écrivaine Rita El Khayat livre toute une analyse anthropologique du prénom. Il «correspond, écrit-elle, à la langue ou à l’ethnie du groupement des peuples considérés, à son histoire, à ses références, à sa religion et à ses croyances, à son évolution, et à son sens du symbole et de la trace. Le prénom marque un individu de façon aussi indélébile qu’un tatouage ou une couleur de la peau…».
Cela étant, il faut reconnaître aussi que si les prénoms amazighs renvoient à une identité et à une culture authentiquement marocaines, on assiste ces dernières années à une vague de prénoms «à la mode», mondialisation oblige, empruntés à d’autres cultures (voir entretien). Faut-il les interdire? S’en offusquer, peut-être. Les interdire, jamais.