«Chaque ensemble de prénoms connote la culture des parents et l’idéal-type du chemin de réussite projeté pour ses enfants»

Ahmed Al Motamassik, Professeur et sociologue

• Le choix du prénom est très personnel dans la mesure où il s’agit de l’identité de l’enfant mais aussi de l’identité culturelle de la famille. Comment peut-on expliquer cela ?

Vous avez raison de mettre l’accent sur le caractère complexe et multidimensionnel du prénom : il est à la fois officiel et intime. Par ailleurs, le fait de nommer est un acte qui comporte une multitude d’enjeux d’ordre individuel, familial et social. Sur le plan individuel, le prénom est porté toute la vie. Il sert à se présenter, à être identifié et à construire sa propre identité. Il est indispensable (lié au nom patronymique) pour effectuer les transactions interindividuelles et sociales. Bref, ce nom permet à l’individu de pouvoir être «reconnu par les autres dans son identité».

Sur le plan familial, le choix du prénom constitue un enjeu majeur dans la mesure où il cristallise le désir des parents et leur rapport à l’avenir de leur progéniture. Il est l’objet de concertation, d’enjeux de positionnement, de pouvoir intra et interfamilial et parfois même de conflits. En général, c’est la lignée du père qui prédomine dans le choix, perpétuant ainsi le patriarcat et l’inégalité basée sur le genre.

Sur le plan sociétal, le prénom peut être un facteur de réussite, d’intégration ou un facteur de rejet. Le sociologue Baptiste Coulmont considère que le fait de «choisir le prénom des enfants, c’est toujours leur imposer un héritage, ancien ou récent(…), il est parfois gênant, inapproprié ou encore rejeté».

• Depuis quelques années on constate une tendance vers des prénoms d’inspiration religieuse, de films, etc. Peut-on revenir sur l’évolution des prénoms au Maroc ?

Les sociologues considèrent le prénom comme un indicateur du changement social. Autrement dit, l’évolution des prénoms suit les changements de la société, le positionnement culturel des acteurs et l’environnement social où ils évoluent. Dans l’environnement traditionnel le saint de la région est un inspirateur majeur. Dans la région d’Azemmour et de Boujâad, à titre d’exemple, la dénomination Bouchaib et Cherki est dominante en référence aux deux marabouts, considérés comme gardiens de la sainteté des deux espaces susnommés.

Le jour de la naissance ou d’un évènement spécifique sont un deuxième générateur de dénomination. Par exemple, Jmiâa ou Boujemâa pour les enfants nés le vendredi ou Lakbir, Lakbira pour ceux et celles né-es le jour de la fête du sacrifice.

L’ascendance patriarcale est un troisième inspirateur, particulièrement le grand-père paternel. Le processus de remplacement, qui consiste à donner le prénom d’un ou d’une enfant décédé aux nouvelles naissances, peut être considéré comme un quatrième registre. Dans cette perspective, le prénom n’avait pas beaucoup d’importance, car on appelait souvent les gens fils de… ou en référence à son appartenance tribale ou régionale.

Au moment de l’indépendance et avec la scolarisation massive de la population, les prénoms choisis s’inspirent des personnes promues par la culture scolaire. Taha par exemple en référence à Taha, Houssein ou Hamza et Khadija en référence à des figures religieuses.

Actuellement, ce sont des prénoms de distinction qui prédominent. Ryane, Inès…

• Qu’en est-il aujourd’hui des prénoms marocains ? Peut-on parler de régionalisation des prénoms ?

Je pense que le champ sémantique et lexical des prénoms actuels au Maroc reflète les positionnements idéologiques des acteurs sociaux, par le biais de la symbolique culturelle (nous considérons que les prénoms relèvent de cette symbolique). Sur ce plan, deux exemples patents illustrent ce processus : La volonté de revenir aux prénoms amazighs atteste de la force des revendications identitaires locales. La volonté de choisir des prénoms qui ont une connotation internationale reflète le souci des parents de maximiser les chances de réussite de leurs descendances. On peut dire que chaque ensemble de prénoms connote la culture des parents et l’idéal-type du chemin de réussite projeté pour ses enfants.

• Les prénoms nouvelle tendance reflètent-ils réellement une évolution de la société marocaine ?

Les prénoms sont des marqueurs sociaux, dans le sens où ils tracent les contours distinctifs et identitaires des différents segments coexistant dans une société. Ils constituent ainsi un principe de lisibilité de la topologie sociale. On peut distinguer deux tendances majeures dans l’évolution de la société marocaine via la symbolique des prénoms : une tendance d’ancrage et une autre de distinction.

Nous entendons par ancrage «la façon dont les individus se situent symboliquement vis-à-vis des relations sociales ou dans un champ donné, et comment ils se représentent les positions sociales et les statuts respectifs des différents membres d’un groupe social, ainsi que leur propre positionnement personnel à l’intérieur de ce groupe».

La première tendance est fondée sur le retour aux prénoms à connotation fortement religieuse, cette dimension d’ancrage est l’apanage des ruraux et des classes populaires. Pour les garçons on a Adam, Imran, Hamza… Pour les filles Zaynab, Khadija, Amina, Fatima Zahra… Une deuxième tendance exprime la démarcation des segments à fort capital économique et social par la distinction par les prénoms rares, nouveaux, originaux à caractère exotique et d’une sonorité raffinée. Ce type de préférence reste la propension des classes moyennes et supérieures au Maroc. Nour, Aya, Daria, Sirine pour les filles Nassim, Wassim, Anis, Ayman, Yani… pour les garçons.