Ces prisonniers qui réussissent leurs études en prison

Sur 3 259 élèves inscrits dans les prisons entre 2008 et 2010, 1 943 ont réussi leurs examens, du primaire au Bac. Quelques prisonniers de droit commun ont fait des études supérieures brillantes et s’en sont sortis par la suite. Décrocher un diplôme en prison est très souvent pris en considération pour obtenir la grà¢ce royale.

Le temps qui s’étire, l’oisiveté, les remords, l’ennui. C’est le sentiment de la plupart des condamnés à de longues peines de prison. Quelques dizaines néanmoins mettent à profit ce temps pour étudier, apprendre, décrocher des diplômes et entrevoir l’avenir sous de meilleurs auspices le jour où ils seront libres.
Aziz B., condamné à perpétuité pour un homicide involontaire, et qui a purgé 17 ans de prison, l’exprime ainsi, six ans après sa sortie de prison en 2005. «La seule chose qui m’a préoccupé durant toutes ces années qu’a duré mon incarcération est comment retrouver ma place dans la société après ma libération. Mon seul espoir est de m’accrocher à mes études, les gardiens et l’administration me respectent, c’est une arme contre le temps qui passe, un argument pour une remise de peine, et un espoir pour trouver du travail une fois libre». Ou encore, comme pense Saïd S., après vingt ans passés en prison : «A l’intérieur il y a ceux qui se tournent les pouces, qui passent le clair de leur temps à ronfler dans leurs cellules dans l’attente d’une remise de peine qui ne vient pas, ils sont légion ; et ceux qui essaient de tromper l’ennui. Les études sont une solution».
Aussi célèbres soient-ils, il n’y a pas que les prisonniers politiques des années de plomb qui ont réussi leurs études tout en étant incarcérés et ont pu refaire leur vie. Nombre de prisonniers de droit commun ont également relevé ce défi, malgré leurs conditions sommaires d’incarcération, et ont prouvé qu’ils ont encore un rôle à jouer dans la société. Concernant les ex-prisonniers politiques, le magazine Jeune Afrique avait publié, en mars 2009, un dossier intitulé «Les hautes études de Kénitra» qui leur était entièrement consacré. Un parcours exceptionnel, puisque ces gens «ont mis à profit, dit l’article, ce qu’il faut bien appeler leur temps libre…Ils ont fait des études, se sont aguerris et ont acquis, dans l’adversité, une excellente formation à nulle autre pareille. La prison de Kénitra fut leur université de la vie et ce n’est pas par hasard que l’on retrouve aujourd’hui ses lauréats à des postes stratégiques du nouveau Maroc, aussi bien dans les chantiers de réformes, dans la société civile, la vie politique ou l’entreprise».
Les autres prisonniers, eux, on n’en entend quasiment jamais parler, si ce n’est à travers des dépêches de l’agence officielle Maghreb Arab Press (MAP) à l’occasion de grâces royales accordées à des prisonniers en raison de leur comportement exemplaire ou de leurs brillantes études universitaires. Ils sont certes rares quand on sait que la population carcérale est composée en grande partie d’analphabètes, mais ils constituent une preuve de persévérance dans la vie, de confiance dans l’avenir, et une détermination de profiter d’un séjour à l’ombre, souvent très long, dans l’espoir de les rendre utiles une fois libres. Réussir des études supérieures en prison, ou une formation professionnelle est un gage de bonne conduite souvent pris en considération par les pouvoirs publics pour accorder des grâces royales. Les prisonniers de droit commun le savent, et cela galvanise leur volonté pour décrocher des diplômes.

L’effet partenariat entre le MEN, le ministère de la justice et la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus

Le parcours d’un certain nombre de prisonniers qui ont pu étudier en taule et trouver place dans la société après avoir purgé de longues peines est éloquent. Celui de H.M., lycéen, l’est à plus d’un titre. Son crime ? Un homicide en état d’ébriété suite à une rixe, et une peine à perpétuité en 1992. Dans la cour de la prison, il constate qu’une catégorie de prisonniers bénéficiait d’un traitement privilégié pendant le week-end : avoir accès pendant toute la journée à la cour de récréation. Il prend alors la décision de s’inscrire pour passer son bac l’année même de sa condamnation. Il le réussit, avec mention. Il décide d’aller encore loin, pour décrocher coup sur coup trois licences : une en droit privé, une autre en études islamiques, et une troisième en sciences économiques.
«Ce sont les prisonniers politiques qui ont ouvert la voie. Jamais je n’aurais acquis ce goût pour les études sans eux. Ils ont laissé une très bonne réputation dans ce domaine dans toutes les prisons marocaines», convient H.M. Et grâce à ses études brillantes, il bénéficia en 2005 d’une grâce royale au bout de près de 14 ans d’incarcération. Pour lui, qui travaille maintenant et gagne bien sa vie, «il serait très utile, pour encourager les prisonniers dans cette voie, que les pouvoirs publics accordent davantage d’intérêt à ceux qui font des études à l’intérieur de la prison. Et la grâce doit intervenir en fonction des diplômes obtenus».
Un autre prisonnier, M.B., hôte actuellement du Centre de réforme et de protection de l’enfance à Casablanca (une prison pour mineurs), est un modèle de réussite scolaire au Maroc. Une tentative d’homicide passionnelle contre une camarade de classe le conduit en prison, à l’âge de 18 ans, en 2008. Il était en terminale, type français. La même année il décroche haut la main son diplôme, avec mention. Il s’inscrit à la Faculté de droit de Casablanca pour suivre des études de sciences économiques, il réussit brillamment les deux premières années. Il est maintenant en troisième année. L’administration de l’établissement scolaire de la prison fait appel à lui pour donner des cours d’anglais. Mohamed Choujaâ, le coordinateur et responsable pédagogique de l’établissement, ne tarit pas d’éloges à l’égard de ce jeune qui pourra encore aller loin dans ses études.
Ces cas, s’ils méritent anecdotiquement d’être signalés,  ne sont pas des exceptions : 155 élèves suivent leurs cours actuellement dans cet établissement, du primaire jusqu’au Bac. L’école est le fruit d’un partenariat entre le ministère de l’éducation nationale, le ministère de la justice et la Fondation MohammedVI pour la réinsertion des détenus. Un travail de professionnels est en train de se faire.
«Les mineurs sont obligés de s’y inscrire, les élèves ayant réussi le bac sont systématiquement inscrits dans des facultés, et les élèves ayant quitté la prison sont suivis une fois libres», informe Mohamed Choujaâ. Cela au niveau de Casablanca. Au niveau national, quelque 3 259 élèves étaient inscrits dans les différents établissements scolaires des prisons marocaines entre 2008 et 2010, du primaire au niveau bac, selon les statistiques de la délégation générale de l’administration pénitentiaire (DGAP). Mais peu réussissent : seulement
1 943 élèves ont pu réussir leurs examens durant cette période.

20 ans de prison, deux licences

Mais revenons à ces élèves modèles dans leur scolarité en prison, et qui ont pu refaire leur vie une fois libres. Mustapha Azzam est l’un d’eux. incarcéré en 1985, il sort de prison en 2005, après 20 ans de réclusion. Il met à profit le temps carcéral pour faire des études supérieures, mais pas avant d’avoir repassé son Bac en 1991. Trois ans plus tard, il réussit brillamment sa licence en droit privé.
«Ce fut pour moi un moment de joie, dans une vie de ténèbres. Je me suis dit qu’il fallait continuer, que c’est la seule façon de me racheter vis-à-vis de la société et vis-à-vis de moi-même», se souvient Mustapha.
Il continua en effet et obtint une seconde licence en études islamiques. Hélas ! Ses diplômes ne lui serviront pas à grand-chose, ses 20 ans de prison lui avaient fermé bien des portes. (Voir encadré).
Un autre prisonnier modèle, Rachid Boumlik, a profité aussi de son séjour à l’ombre pour faire des études. Condamné à 20 ans pour avoir provoqué un incendie criminel, il en purgera sept. Lycéen à son entrée en prison en 1998, il passa d’abord son Bac, et réussit ensuite une licence. En 2006, grâce à ces études, il obtint une grâce royale. Mais ce ne sont pas les études purement scolaires qui l’ont sauvé. «La prison est une école de la vie où l’on apprend la valeur de la liberté, où l’on découvre en soi une capacité inouïe. Je me suis juré, quand j’étais en prison, d’investir cette capacité», raconte Rachid, cinq ans après sa mise en liberté.