Ces petits métiers dont le micro-crédit empêche la disparition

Né au Maroc en 1993 seulement, le secteur comptait, en 2003, 307 523 clients actifs dont 75,58 % de femmes.
La promulgation de la loi 18/97 a permis son véritable démarrage.
Douze associations de micro-crédit sont actuellement répertoriées.
500 MDH ont été distribués en 2003 : les moyens dont dispose le secteur ne sont pas à la mesure de ses ambitions.

Le secteur du micro-crédit au Maroc n’aime pas trop être sous les feux de la rampe? Ses opérateurs estiment que le travail qu’ils mènent est un travail de terrain, de proximité, éminemment social et se considèrent eux-mêmes comme des militants se consacrant à l’amélioration des conditions des catégories sociales des plus démunies. Ils ne font pas œuvre de charité non plus, tous s’accordent à le reconnaître avec fermeté : le temps des actions philanthropiques est révolu. Tous tiennent à souligner que leur seul capital est le savoir-faire qu’ils possèdent et que leur objectif fondamental est d’aider les gens démunis qui ont eu l’intelligence de construire un projet, et de les assister à le réaliser et à se prendre en charge.
Réda Lamrini, président de la Fédération nationale des associations de micro-crédit (FNAM), et porte-parole du secteur, s’exprime ainsi : «Le micro-crédit sert à aider les gens à trouver le chemin de la dignité. Qui dit projet dit rêve, dit projection dans l’avenir et réalisation de soi. Les moyens dont dispose le secteur ne sont pas à la mesure de ses ambitions, mais imaginez la joie de ce Marocain qui vit dans un douar perché sur une montagne et qui se voit proposer une somme d’argent si dérisoire soit-elle (500 dirhams, par exemple), pour acheter le fil à tisser ou une machine à coudre, alors que l’agence bancaire la plus proche se trouve à une centaine de kilomètres.»

Le micro-crédit c’est, pour certains, le chemin de la dignité
Mohammed B. ne vit pas dans un douar sur la montagne mais dans une bicoque en tôle ondulée, au bidonville Bouazza (ex-Carrières centrales), à Hay Mohammadi, à Casablanca. Son métier est la confection et la vente de cadres pour glaces, petits et grands formats. En 2002, son savoir-faire lui a valu la prospection d’un agent d’une association de micro-crédit de la place qui lui a proposé un crédit de 3 000 DH remboursable sur six mois, à raison de 135 DH par semaine. Mohammed n’a jamais franchi le seuil d’une agence bancaire classique puisqu’il n’a ni revenu stable, ni bien à hypothéquer, et voilà que l’agence s’est déplacée jusqu’à lui dans sa baraque pour lui proposer ce pécule.
On a exigé de lui deux choses seulement : qu’il s’organise avec d’autres, en groupe de quatre personnes, et qu’il fasse fructifier son petit commerce pour arriver à s’installer dans une boutique. La plupart des associations de micro-crédit – il en existe actuellement onze au Maroc, fédérées au sein de la FNAM – demandent pour seule garantie à l’éventuel bénéficiaire de se constituer en groupe solidaire de quatre, de cinq personnes ou plus. Dans le cas où l’une d’elles n’honore pas ses engagements, les autres le font à sa place. La Fondation de la Banque populaire qui constitue, avec Al Amana et la fondation Zakoura (voir encadré en page suivante), l’une des associations les plus performantes à Casablanca, exige en outre des membres du groupe solidaire de ne pas être de la même famille et de ne pas exercer le même métier, une autre façon de garantir le remboursement. Ne dit-on pas que la fibre philanthropique n’est pas la vertu du monde de la micro-finance ?
Mohammed jouit ainsi du premier crédit de sa vie et se met en tête de s’installer dans une boutique à lui afin de libérer son taudis, occupé par ses quatre enfants et sa femme. Mais un malheur s’abat sur lui : un incendie se déclare dans le bidonville, sa baraque est calcinée et ses marchandises entièrement carbonisées. Il confectionne alors ses cadres qu’il vend sur les trottoirs, comme les «farracha», et parvient à honorer, contre vents et marées, jusqu’à sa dernière traite. Voilà un client dynamique et fiable, de ceux qu’affectionnent les associations de micro-crédit.
Il sollicite alors un second emprunt, de 4 000 DH, qu’il rembourse aussi, et un troisième, de 6 000 DH, en l’espace de 18 mois. Il finit par avoir sa boutique au boulevard Ali Yata (ex-Foum Lahcen), il achète une machine électrique pour la coupe des cadres et parvient, avec brio, à densifier son achalandage et sa clientèle.

Petits commerçants, petits artisans et services
Les agents des associations ne se contentent pas de prospecter les clients, ils suivent leur travail et leur comportement une fois le crédit accordé. Mohammed s’en sort beaucoup mieux qu’il y a une année. Pas uniquement grâce à l’argent de l’association, mais en raison aussi de sa bonne réputation et de son sérieux, critères d’évaluation incontournables des agents du micro-crédit. En raison également de son savoir-faire, gage de toute réussite. Désormais, notre bonhomme caresse un rêve beaucoup plus ambitieux : avoir un jour une boutique au quartier du Maârif.
Fatima B. est un autre exemple de réussite qui fait la fierté d’une autre association de micro-crédit, siégeant à Rabat. Plus de 24 000 personnes (dont 86 % en milieu rural) ont pu bénéficier des services de cette association en 2003. Le commerce de Fatima, c’est la vente de la viande et de la fourrure de lapin. Elle n’en restera pas là : le crédit et la formation technique dont elle a bénéficié pour mener à bien son projet lui permettent de faire mieux : elle apprend à préserver la race de ses lapins, à équilibrer leur alimentation et à maintenir leur reproduction.
Aujourd’hui, Fatima vend sa production au souk et ça marche comme sur des roulettes. Certains bouchers se déplacent jusqu’à son domicile pour lui acheter sa marchandise, très prisée.
Ainsi, la vocation sociale première du micro-crédit est de venir en aide aux déshérités, et l’argent est versé essentiellement aux petits commerçants, petits artisans comme les marchands de légumes, de bétail, les tisserands, coiffeurs, tailleurs, menuisiers ou cordonniers… Mais «il ne s’agit pas de charité», répète le président de la FNAM. «Le secteur est certes mû par la fibre sociale, mais c’est un corps de professionnels qui, pour continuer à rendre service aux déshérités, doit couvrir ses frais et dégager un surplus. Dans ce métier, plutôt que de taux d’intérêt, c’est de participation à des frais d’opérations qu’il faut parler. Il y a un coût et il faut couvrir ce coût pour que la machine puisse tourner, sans quoi l’association ne serait pas viable. S’il y a surplus, il n’est pas distribué à des actionnaires comme on distribue des dividendes, mais réinjecté au crédit de l’association pour servir à d’autres bénéficiaires».
Les associations opérant dans le secteur ont effectivement un but non lucratif puisqu’elles sont juridiquement créées en vertu du dahir de 1958. Mais, historiquement, leur histoire au Maroc est relativement récente. Les premières émergent en 1993, à peine : l’Association marocaine de solidarité et de développement (AMSED), l’Association marocaine de solidarité sans frontières (AMSSF), l’Association de micro-finances Oued Srou (AMOS) et Al Karama. Une deuxième génération voit le jour quelque temps après, grâce à l’apport financier de l’USAID, qui a injecté quelque 15 millions de dollars : ce sont Al Amana, la fondation Zakoura et la fondation de la Banque populaire.
Mais le véritable démarrage du secteur, nous dit M. Mouatassim Belghazi, vice-président de la FNAM, «se situe autour de 1999-2000, années de la promulgation de la Loi 18/97 sur le micro-crédit et de l’apport financier public – 100 millions DH – accordé par le Fonds Hassan II pour le développement économique à certaines associations du secteur.» Jusqu’en décembre 2003, le secteur a compté quelque 307 000 clients actifs, dont les femmes représentaient la majorité (75,58 % ). Les crédits accordés se sont élevés à plus de 537 millions de dirhams (voir encadré) et le nombre d’agents sur le terrain atteignait 1 057.
Une décennie après l’émergence des premières associations de micro-crédit au Maroc, les observateurs s’interrogent : ce travail de soutien et d’assistance aux populations déshéritées a t-il porté ses fruits et a-t-il contribué à améliorer concrètement leur situation sociale et économique ? Ce travail n’est-il pas une goutte d’eau dans un océan de misère quand on sait que 6 millions de Marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté et que le produit national brut par habitant se situe aux alentours de 1 200 dollars par an ? Quel est l’impact, sur le développement économique et sur la lutte contre la pauvreté, de ces 307 000 clients actifs qui ont accédé aux services des associations de micro-crédit, et que représentent les 500 MDH qui leur ont été distribués en 2003 ?
Il ne faut pas cracher dans la soupe, nous répondent à l’unisson les opérateurs du secteur. Les associations de micro-crédit, comme les autres acteurs publics et ceux de la société civile, contribuent certes à l’intégration des populations déshéritées, mais elles sont loin de constituer la panacée. N’oublions pas qu’il y a à peine quelques années, parler de pauvreté était un sacrilège et recevoir l’autorisation du caïd pour ouvrir un bureau d’une association de micro-crédit dans un patelin pour approcher des gens pauvres n’était pas une sinécure.
Mais, aujourd’hui, comme l’a déclaré, il y a quelques mois, Noureddine Ayouche dans les colonnes de La Vie éco, «certains responsables régionaux ont écrit à la Fondation Zakoura pour qu’elle les aide à lutter contre la misère et l’ignorance dans leurs régions».

Source : Fédération nationale des associations de micro-crédit (FNAM)

Mohammed, fabricant de cadres pour glaces, n’avait jamais franchi le seuil d’une agence bancaire classique puisqu’il n’a ni revenu stable ni bien à hypothéquer
et voilà que l’agence se déplaçait jusqu’à lui, dans sa baraque, pour lui proposer un pécule.

Le micro-crédit, c’est d’abord un corps de professionnels qui doit couvrir ses frais et dégager un surplus. Plutôt que de taux d’intérêt, il faut parler de participation aux frais des opérations.
Il y a un coût et il faut couvrir ce coût pour que la machine puisse tourner, sans quoi l’association ne serait pas viable.

Cette cliente du micro-crédit a pu monter son petit élevage de volailles. La seule garantie qui est demandée aux éventuels bénéficiaires est de se constituer en groupe solidaire de 4 ou 5 personnes.