Ces parents qui vivent comme un abandon le départ des enfants

Le départ des enfants est souvent mal vécu par les parents qui ressentent alors solitude et ennui.
Pour certains, le sentiment du devoir accompli vient tempérer le chagrin de la séparation, mais en général, couper le cordon ombilical reste traumatisant.
L’idée même de maison de retraite pour les parents vieillis est encore inconcevable dans la mentalité des Marocains.

Le poète libanais Khalil Jabran n’avait pas tort lorsqu’il a écrit : «Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même.» C’est là, exprimée en termes d’une grande poésie, une belle vérité. Celle d’une loi de la nature qui fait que les enfants grandissent et quittent un jour le toit familial pour se jeter dans les bras de la Vie, pour apprendre à voler de leurs propres ailes.
Une vérité banale, pourrait-on dire, mais synonyme de grand chagrin pour des parents qui commencent à vieillir et voient leurs enfants, les uns après les autres, déserter le nid, les laissant en tête-à-tête, comme au tout début de leur union. Si certains parents – rares – supportent la séparation sans tristesse excessive et entament une nouvelle étape de leur vie en toute sérénité, d’autres – la majorité des parents marocains – vivent ce moment comme un déchirement que vient à peine atténuer le sentiment gratifiant du devoir accompli.
Il n’y a au Maroc aucune étude psychosociologique ou enquête de terrain pour nous éclairer sur ce moment très particulier et grave de la vie des parents, mais les témoignages ne manquent pas.

La chambre de l’enfant, une sorte de jardin secret de sa vie passée
Ahmed M., ingénieur, a aujourd’hui 56 ans. L’âge n’est pas un problème pour lui, qui mène une vie bien remplie entre travail et soucis quotidiens. Mais il se souvient de ses cinquante ans et du grand changement qui s’est alors produit dans sa vie.
Un évènement qui l’a beaucoup fait réfléchir : la séparation, à trois années d’intervalle, avec ses deux enfants partis étudier en France. L’un d’eux a d’ailleurs fini par y travailler et fonder un foyer à la fin de ses études. Comment Ahmed a-t-il vécu ce bouleversement ? «Un sentiment de vide s’est installé à leur départ, qu’il a fallu à tout prix combler. Nous avions passé vingt ans ensemble, pendant lesquels ma femme et moi les avions vus grandir et s’affirmer.
A la maison, ils occupaient l’essentiel de notre temps libre : il fallait les aider dans leurs études, les orienter, les gronder et les sanctionner quand ils le méritaient. Après leur départ, nous avons ressenti un grand vide. Mais pas l’ennui. Il faut dire que notre séparation a coïncidé avec un nouveau travail à la tête d’une entreprise que j’ai fondée, un travail qui m’absorbe totalement.»
Il y a aussi la satisfaction du devoir accompli, explique son épouse, un «doux sentiment» comme le qualifie cette quinquagénaire comblée. Finalement, ils considèrent qu’il aurait été égoïste de vouloir garder leurs enfants auprès d’eux. «Nous aussi, nous avons quitté la maison familiale pour fonder un foyer…» Alors, mission accomplie, vraiment ? «Pas sûr, rectifie le père, petits ou grands, ils resteront nos enfants, et nous serons toujours là pour les aider chaque fois qu’ils en auront besoin, dans la limite de nos moyens, bien sûr.»
Même si les enfants sont à l’étranger, le contact ne s’est jamais rompu. Par téléphone, par Internet. Les parents se rendent régulièrement en France pour leur rendre visite, quand ils en ont le loisir. Pour leur part, quand ils sont au Maroc, les enfants se retrouvent avec plaisir dans leur famille.
Ils sont contents de dormir à nouveau dans leurs lits et leurs chambres d’ado, où pratiquement rien n’a changé. «Nous avons à peine fait quelques petits changements, reconnaît le père, mais, pour l’essentiel, les chambres sont restées en l’état.»

Garder intactes les chambres des enfants sans rien y toucher est aussi un choix. Dans un ouvrage sur ce sujet, d’Alain Braconnier, psychiatre et psychanalyste français, intitulé Les filles et leur père (Odile Jacob éd., 2007), le spécialiste considère qu’il est préférable de transformer la chambre de l’enfant après son départ, à condition de lui demander son avis. «La chambre, écrit-il, est une sorte de jardin secret de sa vie d’enfant puis d’adolescent.
Avant de rompre ce que fut son histoire, il faut le prévenir, éventuellement lui demander son accord, et ce qu’il souhaite conserver. Mais combien sont-ils au Maroc, ces ménages qui possèdent une grande maison, et qui peuvent se permettre de conserver sans y toucher la chambre de leur enfant, en son absence ? Une infime minorité, en réalité, car plus de la moitié des Marocains ne possèdent même pas de maison.

Le témoignage de Ahmed et de sa femme n’est pas très différent de celui de Hamza et Zineb, un couple de parents, fonctionnaires à la retraite, vivant à Rabat. Ils ont eu quatre enfants, qui ont aujourd’hui tous quitté la maison des parents. L’un d’eux est à Casablanca, deux autres sont restés à Rabat, et le dernier est parti en 2004 pour travailler à Tan Tan. Comment ce couple a t-il vécu la séparation ? «Péniblement au début, surtout après le départ du benjamin.

Un sentiment de solitude et de dépaysement s’est emparé d’eux», répond un de leur fils. Normal, ils habitaient une villa, construite après moult sacrifices pour permettre justement à chacun des quatre enfants de disposer de sa propre chambre, spacieuse et agréable. Les enfants rendent visite régulièrement aux parents, leur téléphonent quotidiennement.
Ils sont donc restés présents dans leur vie malgré leur absence physique. Les chambres des enfants sont restées un temps intactes, mais jusqu’à quand ? «Ne supportant plus de vivre seuls dans une maison aussi grande, d’autant que son entretien coûte cher et que leurs moyens s’amenuisent avec leur départ à la retraite, mes parents ont décidé de vendre la villa et d’acquérir un appartement dans une résidence surveillée», poursuit le fils.

Par ailleurs, pour éviter aux parents de se retrouver à court d’argent, les enfants ont décidé de virer mensuellement une somme d’argent sur le compte des parents. «Un virement pour ne pas leur faire sentir que nous leur faisons la charité», précise notre interlocuteur.

Abdellah, fonctionnaire à la retraite, et sa femme, fonctionnaire encore en exercice, la cinquantaine tous les deux, vivent la même situation après le départ de leurs enfants. Il y a moins de contraintes et moins de chamailleries, de «n’guir», que par le passé, reconnaît le père, mais «un sentiment de vide profond.»

Une étape de la vie du couple d’autant plus difficile, soutient le psychosociologue Mohssine Benzakour (voir entretien), que, souvent, elle coïncide avec l’arrivée de la ménopause chez la femme et le rétrécissement du champ des possibilités en raison de l’âge.

Naguère, poursuit-il, du moins jusque dans les années 1960, «les parents ne ressentaient pas cette solitude puisqu’ils restaient vivre dans la grande famille, c’est-à-dire la famille patriarcale où les enfants, même mariés, ne quittent que par obligation le toit parental. Avec la famille nucléaire, à l’occidentale, les choses ont changé.»

Certains parents informés se préparent pour gérer la transition
Mais pas toujours les mentalités. Les parents marocains, même après le départ de leurs enfants, soutiennent les sociologues, restent très attachés à ces derniers, et vice versa. On ne coupe pas facilement le cordon ombilical. Dans certains cas, on ne le coupe jamais. Certains parents, très possessifs, n’acceptent pas l’indépendance des enfants et se mettent parfois à les envahir. D’où, par exemple, les fameux clashs entre belle-mère et bru. Jamal B., la quarantaine, en sait quelque chose.

Il est le dernier d’une fratrie de dix enfants à avoir quitté la maison des parents pour fonder un foyer. Quand ses deux parents étaient encore vivants, il les recevait et leur rendait visite assez régulièrement, par amour filial, et comme le veulent les convenances sociales et culturelles de notre pays. Mais sa mère n’a eu de cesse de s’immiscer dans son intimité. Son comportement abusif s’est encore exacerbé avec la mort du père. Elle n’a pas admis de devoir vivre seule chez elle, ni compris que ses enfants la laissent avec une «étrangère», une femme que ses enfants ont engagée pour lui tenir compagnie. «Il a fallu à mes frères et à moi des trésors de patience et de diplomatie pour convaincre notre mère de rester chez elle. Tous ses enfants ont maintenant leur propre famille, leurs enfants, tout le monde travaille et nous ne pouvons nous occuper d’elle comme l’a fait notre père durant un demi-siècle.»

L’idéal : trouver un équilibre, à savoir vivre indépendant tout en gardant le contact avec ses parents
Certains parents, confirme M. Benzakour, «vivent très mal la séparation et ont du mal à couper le cordon ombilical avec leurs enfants. Pour ceux-là, il est nécessaire de faire un travail médiatique et religieux pour les sensibiliser à la nouvelle situation.
D’autres, continue-t-il, sont tout à fait conscients de la métamorphose que connaît la famille marocaine, mais ils ont du mal à l’accepter. Pour combler le manque et le vide créés autour d’eux, ils s’immiscent dans les affaires de leurs enfants, ce qui ne manque pas de créer des problèmes à tout le monde».
Une troisième catégorie «sombre carrément dans la dépression, et, dans ce cas, il faut une assistance médicale», conclut-il. La volonté des enfants de mener leur barque en toute indépendance est légitime. Celle des parents de se sentir utiles, aimés et protégés ne l’est pas moins. L’idéal est de savoir trouver un équilibre, dirait le sage. Envoyer nos parents dans une maison de retraite (hospice, maison de repos, peu importe l’appellation) n’est pas une solution concevable dans la mentalité marocaine. «C’est toujours un débarras», écrit Tahar Benjelloun dans son roman Sur ma mère (Gallimard, 2008).