Ces enfants qui passent les premières années de leur vie en prison

Des dizaines d’enfants sont incarcérés avec leurs mères dans les prisons marocaines. La loi permet aux mamans détenues de garder leurs nourrissons jusqu’à  l’à¢ge de cinq ans.

Une annonce anodine dans un quotidien marocain : «Père en prison cherche âme charitable pour l’aider à scolariser ses enfants». Le père en question, à qui il reste plusieurs années à purger, s’est marié avec une détenue. La mère, condamnée à une lourde peine, tombe enceinte à deux reprises mettant au monde deux bébés, un garçon et une fille. «J’ai accouché de mon premier enfant quand j’étais détenue à la prison de Fès. C’était difficile puisque j’avais l’impression que personne ne s’occupait de moi. De fait, il n’y avait pas de suivi médical à l’intérieur de la prison. J’ai accouché à l’hôpital et trois jours après je me suis retrouvée avec mon nourrisson dans une grande chambre avec d’autres femmes avec leurs enfants. C’était insupportable tellement c’était sale. J’ai donc demandé à résider dans les cellules avec des détenues sans enfants», explique Rabia. Deux ans plus tard, Rabia met au monde une petite fille, cette fois-ci dans la prison de Meknès. Si la première grossesse s’est passée sans grandes difficultés, la deuxième a failli lui coûter la vie. «Comme j’étais anémique, j’ai dû aller plusieurs fois à l’hôpital. Parfois, l’officier de police en charge de ma garde m’agressait verbalement, de manière gratuite. Rim a quand même vu le jour et aujourd’hui elle est en bonne santé», ajoute la maman des deux enfants. Entre-temps et afin de se rapprocher de son mari incarcéré, Rabia et son premier bébé, un petit garçon, ont été placés dans le quartier des femmes de la prison de Kénitra. Dans une cellule où cohabitaient cinq détenues en plus du nourrisson. «A Kénitra, il y avait une crèche où le petit pouvait passer une partie de la journée. Mais, comme on était dans une chambre où des détenues n’hésitaient pas à fumer, mon fils Mohamed a commencé à avoir des problèmes respiratoires. A deux reprises, il a fait un séjour de dix jours à l’hôpital», raconte encore la maman. A Kénitra, dont l’aile des femmes compte en tout et pour tout deux chambrées et trois cellules réservées théoriquement aux femmes enceintes et aux mamans, Rabia a vécu l’enfer.

La société civile à la rescousse

Le petit Mohamed n’est pas sorti indemne de cette expérience : il souffre aujourd’hui d’une allergie due principalement à la mauvaise aération des chambres. Car, au-delà de 15 heures, les portes des cellules restent fermées jusqu’à 8 heures le lendemain matin. Mohamed subissait de facto le traitement réservé à ces prisonnières coupables de délits et de crimes.
Quatre mois après la naissance de la petite, Rabia retrouve la liberté, mais pas son mari. Le petit Mohamed a eu toutes les peines du monde à s’habituer à la liberté. Rabia s’en souvient : «Les premiers mois, Mohamed restait dans son coin, refusant de jouer avec les autres enfants. Les bruits lui faisaient peur et la lumière du jour l’agressait, ce n’est qu’une fois à la crèche qu’il a alors commencé à retrouver sa joie de vivre». C’est grâce à l’association Relais Prison Société (ARPS) que le petit Mohamed bénéficie aujourd’hui d’un suivi ainsi que d’une scolarisation dans la crèche. «Après avoir lu l’annonce, nous avons appelé l’Administration pénitentiaire pour avoir les coordonnées de cette famille. Et nous nous sommes engagés à assurer la scolarisation de ce petit garçon», lance Charafa Guennouni, assistante administrative au sein de l’association. Combien d’enfants vivent avec leurs mères dans les prisons marocaines ?
En 2010, huit enfants de moins de cinq ans vivaient avec leurs mères dans le quartier des femmes à Oukacha. Selon les chiffres rendus publics par la revue statistique de la Direction générale de l’administration pénitentiaire et réinsertion (DGAPR), en 2007, les prisons marocaines abritaient 98 enfants, 38 garçons et 60 filles. Le nombre de femmes enceintes était de 82. Le nombre de femmes détenues n’excède pas 3% de la population carcérale totale. En 2007, elles étaient 1 545 femmes pour 53 115 détenus.
Depuis début 2008, Relais Prison Société, qui a été fondée par l’ex-détenue politique Fatna El Bouih, a décidé de réorienter sa stratégie vers les mères détenues et leurs enfants. «Nous avions comme objectif d’externaliser le travail que l’on effectuait depuis 2000 à l’intérieur des prisons. Pendant plusieurs années, nous avons essayé de changer la sombre réalité des femmes et leurs enfants vivant en détention, à commencer par la mise en place de crèches dans les quartiers des femmes dans la plupart des prisons marocaines», raconte Fatna El Bouih qui était alors militante au sein de l’Observatoire marocain des prisons, avant de créer l’APRS en 2005. Comme la loi donne la possibilité aux mères détenues de garder leurs enfants jusqu’à l’âge de cinq ans, cette initiative était d’une importance capitale. Grâce aux dons, les crèches ont été bien équipées avec des jouets, des livres et des lits pour enfants. A la prison d’Oukacha à Casablanca, l’APRS a engagé en 2005 et pour une durée de trois ans, une éducatrice au profit des enfants vivant en détention avec leurs mères. En mars 2007, et pour la même prison, une psychologue a été introduite dans le quartier des femmes afin d’accompagner les détenues, surtout celles qui avaient besoin d’un suivi psychologique. Enfin, des enfants ont été confiés à l’orphelinat «SOS Villages» à leur sortie de  prison. Une action salvatrice pour des détenues et des enfants qui vivaient dans des conditions indécentes, selon le rapport de l’Organisation mondiale de la torture, conçu en 2004, en collaboration avec l’Association démocratique des femmes marocaines et l’Observatoire marocain des prisons.
On y apprend que «des femmes enceintes ont témoigné n’avoir jamais été examinées, bien que la loi exige que le médecin ausculte les détenus nouvellement écroués dans les établissements. Les enfants “emprisonnés” avec leurs mères détenues vivent dans les mêmes conditions que ces dernières, ils souffrent d’anémie et de manque de nourriture, sauf dans des prisons où des mamans peuvent bénéficier de cellules individuelles avec leurs enfants».

Des blocages improductifs

Pire, «les femmes ne peuvent compter que sur l’aide des prisonnières et sur celle des bienfaiteurs ou de quelques associations qui peuvent fournir du lait et des habits pour les bébés. En l’absence de cela, les bébés souffrent de malnutrition, d’anémie, du manque d’aération, et vivent dans des cellules très sombres». Un constat qui, selon les témoignages de plusieurs militants associatifs, est encore en vigueur dans bon nombre de prisons.
Consciente que la place des enfants n’est certainement pas derrière les barreaux, Fatna El Bouih voulait passer en 2008 à la vitesse supérieure. «Nous voulions externaliser les crèches, c’est-à-dire faire sortir les enfants chaque jour de la prison, les placer dans une crèche de proximité. A la fin de la journée, on ramènerait les enfants chez leurs mamans, en prison. Le but de cette opération, c’est de leur faire côtoyer des enfants qui vivent en liberté. Nous avions constaté que les enfants qui restent incarcérés voient leurs capacités décliner en comparaison avec les autres enfants», explique Mme El Bouih. Tout a été mis en place pour l’application de cette initiative : collaboration des directeurs de crèches privées,  moyens de transport disponibles… Pour cette militante de longue date, il était hors de question de laisser les enfants vivre dans une ambiance de prisonniers avec son lot de promiscuité et de violence. Sauf que ce projet n’a jamais vu le jour. Explications de la fondatrice de Relais Prison Société : «C’est l’Administration pénitentiaire qui a bloqué le projet. L’approche sécuritaire a pris malheureusement le dessus sur l’humanitaire. Plus encore, l’éducatrice ainsi que la psychologue ne pouvaient plus accomplir leurs tâches au quartier des femmes de la prison d’Oukacha et de Salé. Cela coïncidait alors avec la situation d’insécurité qu’ont connue des prisons au Maroc». Depuis, l’association s’est retirée de la prison et s’est concentrée sur les enfants des prisonniers, ainsi que les enfants ayant été incarcérés avec leurs mères.
«Nous nous engageons à prendre en charge des enfants d’ex-détenues ou détenues. L’association leur paie la scolarisation, les fournitures scolaires et le transport», conclut Mme El Bouih. Tout reste à faire : suivi psychologique des enfants, amélioration des conditions d’accueil dans les quartiers des femmes, suivi médical et contrôle des détenues enceintes… Et ce n’est pas «l’approche sécuritaire» adoptée par l’Administration pénitentiaire qui va apporter une solution à ce problème dont les principales victimes sont des enfants innocents.