Casablanca : 2 500 à 3 000 personnes vivent dans la rue !

Les sans-domicile fixe se concentrent à la gare routière, au quartier Habbous et au centre-ville. La majorité d’entre eux ont moins de 45 ans et pourraient être actifs. Les filles âgées de 15 à 17 ans représentent 18% de cette population. Samusocial de Casablanca, associations et bénévoles leur viennent en aide…

Comme chaque hiver, les associations et autres bénévoles s’activent pour venir en aide aux sans-domicile fixe. Il est difficile de donner une estimation exacte de leur nombre. Ils seraient, selon les associations, environ
3 000 personnes à vivre dans les rues de Casablanca, avec des variations en fonction des saisons. En effet, selon les associations et les bénévoles, en été ils sont plus nombreux à vivre dans la rue. En hiver, le froid les oblige à chercher des abris et des refuges pour dormir. Notamment des maisons abandonnées, des baraques de fortune construites dans des terrains vagues et des parkings en se cachant sous les voitures et autres camions.

C’est aux alentours de la gare routière de Ouled Ziane que l’on constate une concentration des SDF. Plusieurs d’entre eux viennent y passer la nuit. A même le sol, sur des cartons ou encore de vieilles couvertures, ils sont allongés et essaient de trouver le sommeil. «C’est difficile de dormir, la plupart du temps je reste éveillé car j’ai peur que les flics ou les services de la wilaya viennent nous ramasser pour nous emmener au centre de Tit-Mellil. Je ne dors pas non plus parce que j’ai froid et j’ai faim», se lamente Mohamed, originaire de Settat, venu à la métropole pour chercher du travail. Une recherche qui a duré quatre ans et qui n’a abouti qu’à des emplois précaires avec de maigres revenus qui ne lui ont pas permis de louer une pièce ni de manger à sa faim. Et Mohamed n’est pas le seul à être venu à Casablanca pour travailler et à avoir rapidement déchanté, sans pour autant repartir chez eux. «Vivre dans la rue est très difficile, nous souffrons de la faim, du froid en hiver, nous n’avons pas de médicaments lorsque nous tombons malades, sans compter les risques d’agression», se plaint Majid venu de Safi en 2010  pour travailler en tant que chauffeur chez une famille. Mais l’expérience a tourné court et n’ayant pas pu payer son loyer il s’est retrouvé dans la rue. Ces deux SDF ont élu domicile à la gare routière de Ouled Ziane et connaissent tous les autres «locataires» de la gare. Ceux-ci sont majoritairement marocains mais il y a également quelques Subsahariens.

Selon Alaadine Sounny, médecin généraliste et président de Binaction, association bénévole, «les sans-domicile fixe sont en majorité des hommes. Et c’est au niveau de la gare routière qu’ils sont les plus nombreux». Alaadine Sounny explique que les jeunes, âgés de 25 à 35 ans, sont concentrés au niveau de la gare. Ceux âgés de 40 à 60 ans élisent domicile dans les rues du quartier des Habbous. Au centre-ville (boulevard MohammedV, aux alentours de Sidi Belyout), on trouve plus de femmes, de jeunes filles ainsi que des enfants.

Les enfants restent moins longtemps dans la rue que les adultes

Et des sans-domicile fixe il y en a aussi aux alentours du Centre Hospitalier Universitaire Ibn Rochd et des Urgences, à la place El Yassir, non loin du Théâtre MohammedVI. Qui sont-ils et pourquoi en sont-ils arrivés à vivre dans la rue ?

Globalement, les bénévoles notent que cette population ne cesse de s’accroître. Et ce, à cause de la pauvreté et d’un relâchement de la solidarité familiale. Pour les hommes, qui représentent plus de 80% des SDF, la perte de l’emploi ou l’exode vers la capitale économique en quête d’un travail est à l’origine de leur précarité. Les femmes et les jeunes filles, quant à elles, se retrouvent dans la rue à cause d’un divorce, d’un viol, d’une violence conjugale ou familiale ou encore d’une grossesse non désirée. Mais il y a aussi des anciens prisonniers qui, après leur libération, ont été rejetés par leurs proches et qui n’ont pas pu se réinsérer socialement dans leur milieu familial.

Qu’en est-il des enfants sans domicile fixe ? «Il s’agit d’une population que l’on peut qualifier de spécifique car les enfants vivent en groupes, squattent des lieux pour une longue durée et se laissent aider par diverses ONG qui les logent dans leurs centres d’accueil et parfois, lorsque c’est possible, les réinsèrent dans leurs familles», dit une assistante sociale de Bayti. Et d’ajouter que «les enfants restent moins longtemps dans la rue, contrairement aux adultes qui n’arrivent pas, le plus souvent, à rebondir».

Qu’ils soient hommes,  femmes ou enfants, les sans- domicile fixe ont la vie dure et sont exposés à de gros risques dans la rue : pathologies diverses, plus ou moins graves, agressions, viols et addiction à la drogue. Ce qui explique la nécessité, dit-on dans le milieu associatif, d’organiser des caravanes médicales et des actions de sensibilisation faites par les diverses associations impliquées dans la prise en charge des SDF. Selon Alaadine Sounny, président de Binactio, «les sans-domicile fixe sont exposés à différentes pathologies comme la tuberculose, des maladies de la peau ainsi que les classiques maladies de l’hiver, notamment l’angine, la grippe et le rhume. Notre association, spécialisée dans la prise en charge médicale, organise régulièrement des caravanes pour ces populations à l’instar de ce qu’elle fait dans les régions éloignées du Maroc». Par ailleurs, une gynécologue bénévole avance que «les femmes SDF sont très exposées aux maladies vénériennes car certaines se font violer et aussi en raison des rapports sexuels sans protection auxquels elles s’adonnent». Elle évoquera le cas de Saida, SDF vivant sur la place El Yassir, atteinte du sida et qui refuse de se faire soigner. «Une fois que l’on a fait le test à l’Association de lutte contre le sida et que l’on a dépisté le virus, elle a disparu pendant quelques semaines. Je l’ai retrouvée un soir, par hasard, au centre-ville et lui ai conseillé de venir avec nous pour le traitement. Elle a refusé, disant qu’elle préférait mourir plutôt que de vivre malade et dans la rue. On a entamé un travail de sensibilisation avec elle en espérant que nous allons la convaincre de se faire soigner et surtout pour lui redonner de l’espoir»

Une lutte quotidienne pour survivre…

De quoi vivez-vous ? A notre question, ils répondent : «De rien!». Démunis, sans travail, ces hommes et ces femmes vivotent et luttent quotidiennement pour survivre à la faim, au froid et aux humiliations dont ils sont sujets. «Un jour, j’ai décidé de faire du porte à porte pour demander du travail dans un beau quartier. Lorsque je sonnais aux portes c’était le plus souvent les employés de la maison qui répondent pour dire que leurs patrons n’emploient pas des gens comme moi. Et certains m’ont même insulté et chassé !», confie Abdou, âgé de 40 ans et originaire de Ksar El Kébir. Sans domicile fixe depuis son arrivée à Casablanca il y a quatre ans, il refuse de rentrer chez lui. «Hchouma, les gens du douar vont dire que je suis un bon à rien et que je ne suis pas capable de travailler», dit-il. La même crainte est exprimée par Khadija, venue en 2009 de Safi pour travailler et prendre en charge ses vieux parents et sa fille. Elle vit dans les rues du quartier Habbous et ne veut pas repartir. «J’ai travaillé, dès mon arrivée, chez une famille dans le quartier mais ils ne me payaient pas régulièrement, alors j’ai quitté. Une amie m’a trouvé un emploi dans une mahlaba de Derb Soltane, mais le patron a essayé de me violer. J’ai quitté pour faire le ménage chez les familles mais les revenus ne me permettaient pas de payer un loyer en colocation avec des ouvrières du textile. J’ai une tante ici mais elle ne veut pas m’héberger, alors je suis dans la rue avec les autres et les gens du quartier nous aident», raconte Khadija qui tient à rester à Casablanca pour trouver un emploi. En effet, les sans-domicile fixe rencontrés au quartier Habbous parlent de deux familles «très généreuses avec nous : elles distribuent des couvertures et des vêtements la veille de chaque hiver, elles nous donnent un couscous tous les vendredis et nous donnent des médicaments parce que l’un de leurs enfants est pharmacien».

L’aide aux sans-domicile fixe émane du Samusocial de Casablanca, des associations ou encore de donateurs privés. Les dons portent essentiellement sur des produits alimentaires, des vêtements et des couvertures. Binaction, créée en 2014, distribue cet hiver, et pour la deuxième fois, des packs dîner tous les samedis soirs. Environ 100 à 120 packs sont donnés aux SDF à la gare Ouled Ziane, place El Yassir, aux alentours du CHU et même dans le service des brûlés du CHU. «Dans ce service on compte beaucoup de SDF parmi les patients. Ils sont victimes d’accidents divers, ils subissent des brûlures et ils sont conduits pas la Protection civile au CHU. Mais ils ne reçoivent aucune visite et manquent de tout», dit Alaadine Sounny.

Les packs dîner sont composés de deux sandwichs, deux pommes, deux bananes, deux oranges, un litre de jus, un litre et demi d’eau et un yaourt. D’autres produits peuvent être ajoutés en fonction des dons faits par les sponsors de l’association ou bien l’entourage des membres de l’association. Les ressources de celle-ci proviennent des cotisations de ses membres ainsi que des dons de bénévoles et autres bienfaiteurs. Le coût du pack varie de 25 à 30 dirhams en fonction des produits qu’il comprend.

Par ailleurs, les bénévoles de Jood, autre association œuvrant pour les personnes en situation de précarité et en particulier les sans-abri sillonnent aussi de leur côté les rues casablancaises. L’itinéraire est le même pour toutes les associations : Gare routière, Ancienne médina, Ain-Diab et le boulevard Mohammed V. Lors de la dernière tournée du 6 janvier 2017, 300 repas ont été distribués, selon des membres de l’association. Et deux jours plutôt, Jood a effectué, via son antenne à Marrakech, sa première distribution de 120 repas et 120 couvertures dans la ville ocre où il faisait -3° cette nuit-là.   

De son côté, le  Samusocial Casablanca, membre du Samusocial international, intervient auprès des populations en situation d’exclusion et de vulnérabilité, principalement les enfants et jeunes femmes de la rue. Son action s’inscrit plutôt dans le temps puisqu’elle vise une réinsertion sociale de ces exclus qui sont en besoin d’hébergement d’urgence et de services médicaux et sociaux.