Cahier des charges du pôle audiovisuel public : Avis de Salim CHEIKH, DG de 2M

« On se dirige vers une perte d’audience alors que c’était notre point fort. »

Le positionnement de 2M a été décidé unilatéralement pour en faire, selon les dires du ministère, «une France3 marocaine». Ce positionnement a été décrété sans en discuter avec les professionnels, sans prendre en considération l’historique de la chaîne, l’opinion du public et les aspects concurrentiels. Il faut rappeler que 2M a toujours eu un positionnement de chaîne généraliste de proximité et pour tous les publics. Elle a toujours défendu un projet de société marocaine fière de ses traditions mais ouverte, moderniste et tolérante avec une grille équilibrée entre culture, débat, information et divertissement. Ce nouveau cahier des charges la transforme en chaîne fonctionnelle ciblée, ce qui diminuera son audience et ses recettes et augmentera son coût. Le tout en contradiction totale avec son modèle économique basé à 95% sur la publicité.

Au niveau de leur contenu, ces cahiers des charges se caractérisent par une approche générale dirigiste et interventionniste. Il s’agit là d’une véritable grille des programmes et non pas d’orientations et d’objectifs comme cela est le cas dans les benchmarks internationaux (BBC et France télévisions). Les dispositions fixent les horaires, les durées et la nature des intervenants. Cette approche est très mal vécue par les professionnels qui la considèrent comme une infantilisation, voire une réduction de leur marge de créativité et une remise en cause de leur indépendance. Par exemple, les horaires des JT sont fixés à la minute près. Les adapter à la concurrence ou en cas de baisse d’audience devra donc passer par l’approbation du ministère et un amendement. Ceci est un véritable retour en arrière et une approche extrêmement bureaucratique.

Enfin, sur le reste, la question n’est pas l’arabisation mais la politique linguistique en général. Trois remarques à ce niveau. Primo, la question de l’officialisation de l’arabe et de l’amazigh dans le domaine public doit, selon la Constitution, faire l’objet d’une loi organique la régissant et d’un débat compte tenu de l’importance du sujet. Deuzio, la formulation des quotas linguistiques concernant 2M est très ambiguë notamment la question de l’arabe (cela relève plus d’un arabe académique et normé que de la langue spontanée que parlent les Marocains et amènera forcément une perte de proximité). Enfin, tertio, les dispositions concernant les langues nationales et étrangères tendent vers la marginalisation de ces dernières. Par exemple : le JT en français de 20h45 était complémentaire avec celui de 20h30 d’Al Oula (5 millions de téléspectateurs pour les deux réunis contre 600 000 pour Aljazeera) et permettait d’avoir de la diversité. Il faisait aussi le lien avec les Marocains de l’étranger. Les contraintes actuelles du cahier des charges font qu’il ne peut techniquement être programmé qu’en 2e partie de soirée.

En résumé, on se dirige vers une perte d’audience, là où on a les plus forts taux au monde. Selon les données 2012 d’Eurodata, l’audience de 2M atteint jusqu’à 25% (29e sur 5800 chaînes dans 100 pays) et celle du pôle public marocain est de 40% (16e sur 100 pays). En comparaison, l’Egypte est à 19%, les Emirats Arabes Unis sont à 5,5%, l’Arabie Saoudite à 1,2%, la France à 31%, et l’Espagne à 32%.