Cachez ces concubins que le Maroc tolère et ne saurait voir

L’union libre, appelée aussi concubinage, bien qu’interdite, est largement pratiquée au Maroc, surtout en milieu urbain. On concubine pour faire mûrir l’idée du mariage, parce qu’on n’a pas les moyens de se marier, ou par rejet de la notion «mariage».

Peut-on vivre en concubinage dans le Maroc d’aujourd’hui ? Oui, beaucoup de couples tentent l’expérience avec plus ou moins de bonheur, dans une société conservatrice où le maître-mot reste la discrétion. C’est le cas d’Omar et de Hind qui ont vécu quatre ans sous un même toit, sans être liés par un contrat de mariage. Amoureux, ils ont vécu leur cohabitation sereinement et sans complexe. Un choix assumé, réfléchi, mais, détail important, cette union concubine n’a jamais été criée sur les toits. Si les amis intimes le savaient et ne s’en offusquaient guère, ce concubinage a été vécu dans la clandestinité par rapport au voisinage et à la société. «Dans l’immeuble où nous habitons, tout le monde nous prenait pour mari et femme, personne ne pensait que nous étions des célibataires cohabitant ensemble. C’est mieux comme ça, autrement ce serait un scandale. Une atteinte aux mœurs et aux lois du pays. Pourquoi provoquer le diable et déclarer la guerre au système quand on peut l’éviter ?», nous prend à témoin Omar, conscient des conséquences vis-à-vis de la loi et de la religion qui sont contre toute forme de cohabitation illégale. Quatre ans de vie commune sous un même toit ! Une façon de mieux se connaître, avant que les deux concubins ne décident d’officialiser leur union. Quatre ans c’est long, mais il est vrai que Omar venait de sortir d’un mariage décevant, et il ne voulait pas récidiver, il voulait absolument réussir sa nouvelle expérience.
Expérience réussie ou pas, très nombreux sont les couples qui préfèrent vivre ensemble avant de conclure leur union devant les adouls. «Une façon de se tester les uns les autres. Certaines personnes ne veulent pas se marier pour le mariage, mais pour réussir ce dernier», confirme le sociologue Abdessamad Dialmy, auteur de plusieurs livres sur les pratiques sexuelles au Maroc et en terre d’islam, dont le dernier est sorti en 2009(*).
«Le concubinage est une sorte de période d’essai, avant de passer à un CDI», lance, enjoué, Adil C., médecin gynécologue, qui a vécu aussi une année de concubinage avec sa femme avant de franchir le pas. Important, les femmes tiennent autant que les hommes à cette période probatoire. Elles revendiquent le concubinage. Elles sont de plus en plus autonomes financièrement, habituées au confort de la liberté et pour elles, le mariage ne constitue pas une fatalité. «Religion mise à part, en tant que femme et future épouse, j’aimerais savoir si mon futur mari est un bon numéro ou pas, il faut toujours essayer la marchandise avant de l’acheter», assène crûment Leila, 32 ans, ingénieur et cadre dans un laboratoire pharmaceutique. Elle gagne bien sa vie, dispose de son propre appartement et n’a nullement envie de tomber sur «un mec qui empoisonnerait» sa vie, quitte à reste «vieille fille». «Je n’épouserai que celui qui habite mes rêves, le célibat ne me dérange pas». Leila vit maintenant, depuis deux ans, le grand amour avec un directeur d’une multinationale dans le même domaine, mais elle ne sait pas encore si elle franchira le pas. «Dans quelques mois, je saurai», conclut-elle.
C’est dire que le cas d’Omar et de Hind est loin d’être exceptionnel dans la société marocaine. Le concubinage n’est peut-être pas si répandu, mais il existe, et devient la règle dans certains milieux socioprofessionnels où l’on préfère cette «institution», avant de se lancer dans l’autre, l’officielle.
On concubine pour faire mûrir l’idée du mariage pour certains, mais aussi pour éviter les travers d’un mariage coûteux et contraignant pour d’autres, ou du moins pour s’y préparer matériellement . Ilham E. et son partenaire travaillaient tous les deux dans la communication. Eux aussi ont vécu sous un même toit pendant deux ans avant d’officialiser leur union. Il est de Casablanca et elle est de Marrakech. Ils se sont rencontrés dans le cadre de leur travail et ce fut le coup de foudre. Ils venaient juste de commencer à travailler et il était impossible pour eux de se marier faute de moyens.
«Notre mariage devait nous coûter plus de 70 000 dirhams et nous avons dû emprunter pour en assurer les frais», explique Leila. Pour mieux économiser aux fins du mariage, les deux amoureux ont loué un studio, dans un immeuble au centre de la ville ocre. «Beaucoup de couples étrangers y habitaient, nous étions à l’abri de regards suspicieux. Des couples marocains mariés y habitaient aussi, mais on n’a jamais été inquiétés», reconnaît la jeune casablancaise.  
Le concubinage n’est donc pas seulement une manière de se connaître mais également un délai pour se préparer au mariage, financièrement parlant. Mais il y a aussi une troisième raison : l’attachement à la liberté. Mohamed S., la quarantaine, confortablement installé dans sa vie, est célibataire, mais il a vécu en union libre, avec des femmes différentes, au moins à trois reprises. Peur ou rejet du mariage ? Ou crainte du divorce et de ses avatars ? «J’ai plutôt peur de perdre mon indépendance», confie sans ambages Mohamed. «Je connais beaucoup d’amis dont le mariage a tourné en eau de boudin. Divorce, tribunaux, pension alimentaire, enfants déchirés par la séparation… Vaut mieux rester célibataire que de courir ce risque», poursuit-il. Le célibat devient en effet de plus en plus répandu dans la société marocaine actuelle, les chiffres sont là : l’âge moyen pour se marier est de 28 ans pour les femmes, et de 32 ans pour les hommes, si tant est que l’on ne termine pas sa vie sans mariage. «Certains couples, même avec les moyens pour se marier, même s’il y a l’amour et la fidélité, préfèrent concubiner, pour éviter les contraintes du mariage», confirme M. Dialmy.
Son ampleur au Maroc ? Impossible de la quantifier, pour la simple raison que l’union libre est une institution hors la loi, condamnée aussi bien par la religion que par le droit positif. On est loin de la situation des pays qui ont légalisé cette union libre, après avoir dépénalisé les relations sexuelles en dehors du cadre du mariage.

Reconnue en France, l’union libre entraîne même des droits et des obligations

Le code civil français le reconnaît comme étant «une union de fait, caractérisée par une vie commune présentant un caractère de stabilité et de continuité, entre deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, qui vivent en couple», entraînant même des effets juridiques selon qu’il est officialisé comme acte civil de solidarité (ACS) ou comme acte notarié. Mais la loi marocaine vis-à-vis de cette «institution» reste sévère : les articles 490 et 493 du code pénal l’assimilent à «une infraction commise par deux personnes de sexe différent et qui ont entre elles des relations sexuelles alors qu’elles ne sont pas unies par les liens du mariage». La preuve de l’infraction s’établit, «soit par un procès-verbal de constat de flagrant délit dressé par un officier de police judiciaire, soit par l’aveu relaté dans des lettres ou documents émanant du prévenu, ou par l’aveu judiciaire». Une simple dénonciation par un voisin pourrait déboucher sur une descente de police et l’arrestation des deux «suspects».
Pour dissimuler donc cette «union libre», les couples ont intérêt à s’installer de préférence dans une grande ville, et dans un quartier plutôt «tolérant», sinon ils seraient observés, voire interpellés par les voisins. Tout le monde le sait : les Marocains restent très attachés au référentiel religieux et aux normes sociales (cas de l’alcool, du non jeûne en public pendant Ramadan, de la drogue…) quand bien même la transgression des interdits est monnaie courante. Le sociologue, qui a travaillé sur le sujet pendant plus de trois décennies, considère que la société marocaine se réfère pas toujours au religieux pour interdire les relations sexuelles sans acte de mariage, mais elle serait, selon lui, en pleine «transition sexuelle» par rapport à la société traditionnelle où religion et sexualité étaient en parfaite «adéquation», et la société moderne où le concubinage est maintenant «sécularisé». «Nous traversons une transition sexuelle, en ce sens que la société marocaine, tout en restant attachée théoriquement à ce que dit la religion, s’en écarte de plus en plus dans les faits».
Autrement dit, une sexualité à deux vitesses, ballotée entre tradition, normes religieuses, et une liberté individuelle qui veut s’en affranchir. Au vu des évolutions politiques et institutionnelles que le Maroc est en train de vivre, il est souhaitable que la prochaine étape soit celle de l’affirmation des libertés individuelles telles que reconnues par les normes humaines universelles.