Budget du ménage : qui paie quoi ? Les mentalités ont-elles changé ?

Généralement, le salaire de l’homme est plus important que celui de la femme. Dans ce cas, il assume l’essentiel des dépenses du foyer. La femme participe de plus en plus au budget familial. La gestion de ce dernier se fait en commun dans près d’un tiers des ménages marocains. Quand la femme gagne plus que l’homme, les réflexes traditionnels jouent et cela crée des tensions qui peuvent déboucher sur des ruptures.

L’époque du pater familias, prenant toutes les décisions au sein du foyer, et en assumant toutes les dépenses, est révolue. Mutations sociale, familiale et culturelle obligent, désormais, la femme marocaine contribue sensiblement aux ressources du foyer. Corollaire : elle devient une actrice incontournable dans la prise de décision en matière de dépenses ménagères. Pour près d’un tiers des ménages enquêtés dans le cadre du rapport du cinquantenaire, «la gestion de la vie domestique se fait en commun. Un fait qui atteste de l’émergence d’une nouvelle forme d’interaction au sein du couple salarié», conclut ce rapport dans sa partie consacrée aux mutations de la famille dans la société marocaine.
Cette tendance au partage plus équitable des charges financières dans la famille se confirme de jour en jour. Plus que cela : dans des centaines de milliers de ménages, c’est la femme qui tient le gouvernail. La dernière enquête du Haut commissariat au plan (HCP) réalisée en 2008 sur la situation de la femme établit que 18,7% des ménages étaient dirigés par des femmes en 2007, contre 17,5% en 1999. Plusieurs questions restent cependant posées concernant la façon dont est géré le budget familial. Si la femme y contribue notablement, il serait intéressant de savoir comment sont réparties les dépenses entre conjoints (qui fait quoi ?) et de répondre à une question d’ordre sociologique et psychologique : les femmes consentent-elles facilement à assumer des charges familiales qui étaient jusque-là traditionnellement du ressort de l’homme ? Comment les hommes réagissent-ils ? Il faut noter que le nouveau code de la famille, qui stipule que la gestion des affaires du ménage incombe aux deux conjoints sans discrimination, a, et aura de plus en plus, un impact psychologique sur l’évolution des mœurs relatives à la gestion du foyer, sachant que la Moudawana, avant la réforme de 2004, faisait de l’homme le chef incontesté du foyer. Cependant, cette coresponsabilité financière n’a pas attendu la nouvelle loi pour commencer à s’installer. Témoignages à l’appui.

Certains hommes délèguent toute la gestion financière du ménage à leur femme
Avec leurs deux salaires respectables, Ilham T. et Hassan B. gagnent bien leur vie. Depuis leur mariage, en 1992, toutes les dépenses, sans que cela ait fait l’objet d’une négociation formelle, sont assumées par les deux conjoints. Pas de compte bancaire conjoint, chacun a le sien, pour des considérations pratiques, mais les dépenses se font indistinctement pour le bien du couple. Ils sont propriétaires de deux appartements achetés à crédit. Ils habitent l’un et ont mis l’autre en location en prévision de leur retraite. Le paiement des traites des deux logements – qu’ils ont fait enregistrer à leurs deux noms – se fait à partir du compte de Hassan. Les autres dépenses sont également puisées sur son compte, puis sur celui de Ilham. En fait, c’est elle qui gère le budget familial. Pour elle, c’est normal : «Sans être «radine», je suis économe et j’essaie, après avoir réglé les dépenses quotidiennes et courantes, de dégager des économies. On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.» Tout l’argent économisé est placé sur un compte épargne, mais il sert aussi bien pour les vacances, les loisirs, que pour les imprévus (réparations de véhicule, assurances, etc.). Ils ont même ouvert un compte commun à l’étranger pour leurs besoins éventuels (voyages, achats, soins médicaux ). La règle s’est imposée d’elle-même : tout ce qu’ils acquièrent est propriété commune. Mais comment font-ils lorsque l’un d’entre eux veut faire une dépense «coup de cœur» ? Car, dans le couple, hormis les dépenses nécessaires, chacun a ses petites envies : l’homme aimera les belles fringues ou sera mordu de gadgets électroniques, la femme adorera les bijoux fantaisie ou les beaux livres. Comment se les offrir sans grever le budget familial ? Hassan répond : «Je délègue tout à ma femme. J’ai confiance en sa capacité de gestionnaire. C’est d’ailleurs grâce à elle que nous avons pu investir dans nos deux logements. Si je flashe sur un costume coûteux, elle m’encouragera à l’acheter… après un bref historique mental de mes dernières dépenses. De son côté, si elle veut s’acheter un beau sac, elle me demandera mon avis si elle pense que ce n’est pas le moment. Les achats dispendieux sont réfléchis et font l’objet d’un arbitrage. Si on a acheté sans lésiner ce mois-ci, on fera attention le mois prochain». Comme on le voit, rien de figé, ce sont les intérêts du couple qui décident en dernière instance. Leur système fonctionne sans accroc depuis des années. C’est ce que le sociologue Ahmed Almotamassik appelle la «négociation».
Gérer le budget familial n’est pas chose aisée, c’est pourquoi les hommes qui fuient cette responsabilité et la confient à leurs femmes ne sont pas rares. C’est le cas de Imad K., enseignant. Après avoir soustrait l’argent consacré à ses dépenses personnelles (cigarettes, café, bar, imprévus…), il confie le reste de son salaire à son épouse, salariée, elle, dans le privé.
C’est elle qui s’occupe de toutes les dépenses, jusqu’aux achats de vêtements pour son mari. S’occupe-t-elle aussi des courses ? «Bien sûr que je lui donne un coup de main. S’il m’arrive de faire le marché, elle me prépare une liste et l’argent des produits à acheter. Elle sait de quoi nous avons besoin. Les femmes adorent jouer le rôle de maîtresse de maison et elles ont raison», répond Imad. On voit mal chez nous, en effet – tradition séculaire oblige, même dans les couples modernes -, un homme farfouiller dans les placards de la cuisine pour savoir ce qui manque en matière d’épicerie, ou dans le frigo avant d’acheter les légumes.
Généralement, la répartition des tâches et donc celle des dépenses, dans le couple, se fait sur cette base : aux hommes les dépenses courantes : factures d’eau, d’électricité, loyer, scolarité des enfants, alimentation, frais de la voiture, c’est-à-dire les grosses dépenses du ménage. Aux femmes l’habillement des enfants et leurs propres frais. Une partie du salaire, quand le revenu le permet, est épargnée.
Saïd et Saloua, mariés depuis huit ans, trois enfants, sont dans ce cas.
Pas de compte conjoint ni de caisse commune. Les deux salaires sont au service du foyer, les dépenses se font avec l’accord des deux conjoints. Saïd prend en charge toutes les dépenses courantes de la maison, les frais de voyage et les charges imprévues : cadeaux d’anniversaire, dépenses urgentes… Il consacre une partie de son salaire à aider ses parents. Quant à celui de Saloua, l’essentiel (90%) est destiné à l’épargne pour l’achat d’une résidence principale. Saloua aussi aide financièrement ses parents. Quand, certaines fins de mois difficiles, le compte de Saïd est débiteur, son épouse prélève de l’argent sur l’épargne du couple pour le lui prêter, quitte à ce que ce dernier restitue la somme empruntée quand il a une prime ou quand il touche son treizième mois.
Une chose est sûre : beaucoup de ménages sacrifient une partie de leurs salaires au profit de leurs parents. Pour eux, c’est plus qu’une aide, c’est un «devoir». «Certains parents, remarque ce sociologue, sont égoïstes, et abusent de la générosité de leurs enfants en leur demandant de l’argent à tout bout de champ. Des couples ont été brisés pour ce genre de problème.»

Une femme qui gagne plus que l’homme a plus d’autorité dans le couple
Si les hommes assument l’essentiel des dépenses du ménage, c’est parce que leurs salaires sont généralement plus importants que ceux de leurs épouses. Une autre raison à cela, d’ordre sociologique et psychologique celle-là : nombre de femmes considèrent que leur contribution aux dépenses ménagères n’est pas une obligation mais une « fleur» qu’elles font à leur mari . «Dans ce cas, c’est le mécanisme traditionnel qui fonctionne : c’est l’homme qui doit subvenir pour l’essentiel aux besoins de sa famille», explique M. Almotamassik.
Mais, poursuit-il, il y a autant de comportements que de situations financières. «Quand les salaires des conjoints sont de même niveau, le couple négocie à fond qui doit faire quoi … Les négociations sont fonction du rapport de force, les clashs sont inévitables. Mais quand la femme a un salaire ou des moyens plus consistants que ceux de l’homme, cela crée d’autres types de problèmes au couple», note le sociologue. Autrement dit, une femme qui gagne plus que l’homme a plus d’ascendant, plus d’autorité et d’autonomie dans le couple, elle s’érigera même en chef de famille. «Un homme incapable d’entretenir le foyer, ou gagnant beaucoup moins que sa femme, est obligatoirement un homme dévalorisé», ironise cette femme divorcée. «Mon mari, licencié de son travail, n’a pas supporté que je dépense pour lui et les enfants. J’ai eu beau essayé de flatter son orgueil, il en a fait une véritable dépression et a fini par demander le divorce.»
Au final, si l’on ne dispose pas de statistiques fiables sur l’ensemble du pays concernant la répartition des charges entre conjoints dans le budget des ménages, l’on sait cependant que la famille marocaine vit une transition, sur ce plan comme sur d’autres. A ce titre, tous les cas de figure peuvent être observés, avec, toutefois, une tendance au renforcement du poids de la femme dans le budget familial, même si cette évolution ne s’accompagne pas forcément et systématiquement d’un changement des représentations mentales, encore souvent marquées par la tradition, pour ne pas dire par les archaïsmes, des deux côtés.