Belges ou Français ? Qui a vraiment inventé les frites ?

Il est indéniable que les frites ont fait rage à  Paris dès le XIXe siècle, notamment aux alentours du Pont Neuf. En outre, personne ne mettra en question qu’une connotation «parisienne» est impayable en termes de marketing. Mais comment expliquer que l’inventeur des frites n’a pas été admis en grande pompe dans la pléiade des grands créateurs de la gastronomie française ?

L’avènement de la Semaine de la Gastronomie belge à Casablanca(*) inspire une énième tentative de jeter une lumière particulière sur l’origine des pommes frites, un délice culinaire spontanément associé aux Belges mais dont la «paternité» est revendiquée par bon nombre de puissances mondiales, voire par des entreprises multinationales.
Que la France, fidèle à sa réputation, se vante d’avoir inventé les frites ne surprendra personne. Le célèbre gastronome Curmonsky notait déjà : «Les pommes-de-terre frites sont une des plus spirituelles créations du génie parisien». Pour sa part, Louis Ferdinand Céline affirme dans son roman Voyage au bout de la nuit : «C’est parisien, le goût des frites» et Roland Barthes d’ajouter dans ses Mythologies : «La frite reste nostalgique, patriote comme le bifteck».

Un Belge dénommé Fritz, mais originaire d’Alsace…
Mythe ou fait historique ? Il est indéniable que les frites ont fait rage à Paris dès le XIXe siècle, notamment aux alentours du Pont Neuf. En outre, personne ne mettra en question qu’une connotation «parisienne» donne du cachet et est impayable en termes de marketing. Mais comment expliquer que l’inventeur des frites est resté anonyme et n’a pas été admis en grande pompe dans la pléiade des grands créateurs de la gastronomie française ? Ou comment expliquer la pudeur avec laquelle les (pommes de terre ) frites sont annoncées sur les cartes des restaurants parisiens: P.D.T.F. ?(1) Est-ce parce que le mot «frite», en argot parisien, se réfère à un contexte qui est loin d’être culinaire ?
Faute de preuve historique et face à un embarras pudique des Français, la recherche des origines des frites se réoriente donc naturellement vers la Belgique. Le chroniqueur-historien belge, Jo Gérard, prétend avoir trouvé, avec l’objectivité qui le caractérise, la preuve ultime de l’origine «belge» des frites. Pour cela il puise dans un manuscrit (!) d’un de ses ancêtres (!): «Curiosités de la table dans les Pays-Bas belgiques». Dans cet ouvrage, datant de 1781, l’origine des frites est située dans la vallée de la Meuse. Les pêcheurs locaux y auraient l’habitude de remplacer, en temps de pénurie, les poissons frits par des bâtonnets de pomme de terre, sculptés en forme de petits poissons.(2) Mais alors, mes propres escapades culinaires (très réussies par ailleurs) dans les restaurants populaires de poissons de Casablanca et d’El Jadida me font penser que la cuisine marocaine pourrait autant faire valoir ses droits à cette invention!
Heureusement, pour corroborer la thèse de la paternité belge, en 1857, Le
Courrier deVerviers, source déjà plus contrôlable, fait état d’un certain Fritz, «roi des pommes de terre frites», gérant d’un établissement, le Sébastopol, situé àVerviers, ville industrielle près de Liège. A un moment donné, dans un souci de créer un partenariat stratégique, Fritz s’associe avec Max, qui excelle dans la friture des beignets aux pommes (le salé et le sucré ne s’épousent-ils pas ?) Ensemble, ils se feront une réputation solide en sillonnant la Belgique et la France de kermesse en kermesse. Sur des photos de l’époque, prises en 1891 par un photographe liégeois, on peut lire sur l’étal des descendants de Fritz : «Le Doyen de la friture,établissement Fritz», et encore, pour dissiper les derniers doutes : «L’Inventeur de la friture».(3) Documents historiques irréfutables à l’appui, la paternité des frites incomberait donc bel et bien à la Belgique ? Vraisemblablement. Mais, attention : il se trouve que le nommé Fritz est originaire de l’Alsace, la région aussi emblématique pour la réconciliation franco-allemande que pour la construction européenne. Ainsi il s’avère que l’invention de la pomme de terre frite ne constitue pas le mérite d’un seul pays. L’histoire de la frite est imprégnée d’un véritable esprit européen avant la lettre. Ce qui plus est, elle continue à fédérer les nations européennes autour d’une même constante culinaire. Quod erat demonstrandum !


(*) La Semaine de la gastronomie belge, organisée par la Chambre de commerce belgoluxembourgeoise au Maroc (CCBLM), avec le soutien du ministère belge des affaires étrangères, se déroulera à l’hôtel GoldenTulip Farah (boulevard des FAR) à Casablanca du 24 au 30 novembre.

(1) Paul Ilegems, De Frietkot cultuur, Uitgeverij Loempia, 1993, p 42.

(2) Ibid., p 42-43

(3) Ibid. p. 43-44