Barmaid, une profession mal vue et sans aucune sécurité

Elles sont jeunes filles, mères de familles, mariées, divorcées ou encore mères célibataires. Elles perçoivent un salaire de misère et doivent supporter des clients parfois irrespectueux. Pour la société, elles sont infréquentables…

Travailleuses informelles, pas reconnues socialement, victimes d’une inégalité par rapport à leurs collègues hommes, mal payées, victimes de comportements irrespectueux de certains clients et mal jugées par la société ainsi que leurs proches. C’est le cas malheureusement de la majorité des barmaids, jeunes et moins jeunes, qui triment dans des conditions difficiles…

Pour exercer, les barmaids doivent, contrairement aux barmen, disposer d’une autorisation, appelée aussi licence, délivrée par la Direction générale de la Sûreté nationale suite à une demande déposée conjointement avec le propriétaire du bar. «Cette demande est accompagnée de plusieurs documents, notamment  l’extrait de naissance, la fiche anthropométrique, une autorisation maritale si la barmaid est mariée, l’acte de divorce ou certificat de célibat pour les célibataires et les divorcées ainsi que des photos. La décision de la DGSN est donnée suite à l’examen de la situation de la personne concernée», explique Kacem Jdouri, président de l’Association marocaine des propriétaires des débits de boissons, qui ne manque pas de souligner que «l’obligation d’avoir une autorisation constitue une inégalité par rapport aux barmen. Lorsque les filles n’arrivent pas à obtenir cette licence, elles travaillent au noir et dans la précarité. Ce qui n’est pas normal, car il s’agit d’une catégorie active à ne pas négliger». Le président de l’association avance qu’«en moyenne un bar emploie deux à quatre barmaids. Il faut multiplier cela par le nombre de débits de boissons à Casablanca qui est de l’ordre de 800 établissements pour avoir une idée sur le nombre important de ces travailleuses».

L’absence d’une autorisation oblige les barmaids à travailler au noir au risque de se faire épingler par la police suite à des contrôles impromptus effectués dans les bars. Une situation justifiant la précarité de ces femmes au nom desquelles l’association des propriétaires des débits de boisson réclame la suppression de l’autorisation d’exercer. «Nous avons fait la demande, la semaine dernière, lors d’une réunion avec la Chambre de commerce de Casablanca et le Centre régional de l’investissement dont l’ordre du jour était l’organisation du secteur qui souffre de plusieurs problèmes. L’objectif est de garantir une égalité de ces travailleuses par rapport à leurs collègues et d’assurer une stabilité de l’emploi», explique M. Jdouri qui tient à préciser qu’«il y a un important turn-over dans le secteur. Les barmaids qui n’ont pas ou n’arrivent pas, parfois en raison de leur moralité, à obtenir la licence d’exercer changent fréquemment de bars pour échapper au contrôle de la police». Et d’ajouter que «certaines d’entre elles n’hésitent pas, après avoir passé quelques mois seulement dans un lieu, d’aller voir l’inspection du travail et de dire qu’elles ont travaillé au noir pendant des années et que l’employeur refuse de les déclarer». Aujourd’hui, selon l’association, les propriétaires et gérants des débits de boissons établissent des contrats avec le personnel pour une durée de six ou neuf mois afin d’éviter d’avoir des conflits.

«Je travaille dans ce bar depuis plusieurs années mais je n’ai pas de papiers, et j’avoue avoir peur de faire la demande car on risque de ne pas me donner l’autorisation parce que je suis séparée de mon mari mais je n’ai toujours pas divorcé», dit, à demi mots, Khadija, barmaid dans un bar du centre-ville de Casablanca. Méfiante, elle n’en dira pas plus sur sa situation et nous conseille de «voir cela avec ma collègue. Je ne veux pas avoir de problèmes et perdre ma place». Et la collègue ne sera pas plus loquace. «Pourquoi un journal s’intéresse à nous ?», lance-t-elle avant d’aller servir un habitué des lieux qu’elle appelle par son prénom. C’est que la profession de barmaid crée des liens qui peuvent durer des années et se transformer en amitié ou même aller plus loin parfois…

Pas de statut social, donc pas de reconnaissance du travail. Mais beaucoup de connaissances qui peuvent servir, confie Faty, autre barmaid rencontrée, lorsqu’elles ont des soucis de santé ou avec l’administration.

Une barmaid touche 100 DH par jour en plus des pourboires

Elles sont des jeunes filles, des mères de familles, des mariées, des divorcées ou encore des mères célibataires. Leur vie est souvent jalonnée de drames et le choix du métier de barmaid est très souvent une contrainte. C’est le cas de cette jeune barmaid rencontrée dans un bar du boulevard Lalla Yacout et qu’on appellera Fatima. «En arrivant à Casablanca, j’étais enceinte de deux mois et j’ai travaillé comme femme de ménage. Mais lorsque la famille a découvert ma grossesse, j’ai été renvoyée. Pas de famille à Casablanca, pas de logement… J’ai erré et passé quelques jours dans la rue, à Ain Sebâa, avant d’être recrutée par le gérant d’un bar à Ain Diab. J’avais 18 ans, aujourd’hui j’en ai 32 et ma fille a quatorze ans. Je veux qu’elle fasse des études et qu’elle réussisse, et c’est pour cela que j’ai accepté ce travail et je continue à le faire même sans papiers». N’étant pas déclarée et avec «un sans-profession» sur sa carte d’identité nationale, Fatima a pu avoir une carte du Ramed. «Ce qui nous permet, ma fille et moi, de nous faire soigner. La fille de mon employeur est pharmacienne, elle nous donne des médicaments et en contrepartie je travaille comme serveuse chez elle lorsqu’elle reçoit du monde», raconte Fatima qui tient à préciser que «la majorité des barmaids ne sont pas déclarées et qu’elles vivent avec des salaires de misère».

Selon Kacem Jdouri, le revenu mensuel d’une barmaid varie de 5 000 à 6000 dirhams. Les barmaids rencontrées disent gagner beaucoup moins car le salaire journalier de 100 dirhams n’est pas octroyé par tous les employeurs. Ils sont nombreux à verser seulement 60 à 80 dirhams. Dans le milieu, on fait la distinction entre trois types de barmaids: il y a celles qui sont derrière le comptoir. Expérimentées, elles sont payées à la journée en plus des bouchons. Leur revenu journalier, hors bouchons, peut atteindre et parfois même dépasser les 100 dirhams. Ensuite, il y a les serveuses-entraîneuses qui servent les clients et se font également inviter. Elles sont payées la journée, entre 50 et 70 DH et au bouchon. Enfin, il y a celles qui ne sont payées qu’à la consommation. Et celles-là doivent boire le maximum afin de s’assurer des revenus leur  permettant de subvenir à leurs besoins et d’avoir une vie décente.  Selon les barmaids, le salaire varie de 2 000 à 3000 dirhams en fonction des bars. «Un salaire qui ne permet pas de vivre décemment ! Et les pourboires, il ne faut pas trop compter dessus. Parfois les clients laissent moins de cinq dirhams et il n’y a que dans les bars chics que les clients sont généreux», racontent-elles. Et d’ajouter: «Nos conditions de vie sont très dures. Car en plus des petits revenus, il y a une exclusion sociale dont nous sommes victimes automatiquement. Il y a une hogra de la part des proches, des voisins et même des clients qui n’ont aucune considération pour les filles et se permettent de les insulter et de les violenter parfois lorsqu’ils sont ivres». Et l’exclusion est plus criante lorsque les barmaids cherchent un logement. «C’est le refus catégorique si le propriétaire connaît la profession. Pour cela, souvent les filles mentent sur la profession pour trouver un logement», raconte Faty qui a la chance de loger chez sa mère qui a parfois accepté de loger temporairement des amies de sa fille en attendant qu’elles trouvent un logement. Celui-ci se résume en général, faute de moyens, à une petite pièce dans des maisons traditionnelles dans l’ancienne médina, à Hay Mohammadi ou Derb Soltane. Il y a des opportunités de colocation accessibles dans les quartiers de Lissasfa ou encore Errahma mais l’éloignement décourage les barmaids qui finissent leur service tard dans la nuit.   

Elles sont aussi psy…

Travailler dans un bar ne rapporte rien et ne garantit aucune sécurité pour les barmaids qui peuvent du jour au lendemain, en raison de la précarité de l’emploi, se retrouver dans la rue. Malgré la misère, elles s’accrochent à leur boulot et la plupart d’entre elles tentent de noyer leurs soucis dans l’alcool. Si certaines arrivent à s’en sortir, d’autres, en revanche, plongent et dérivent même: alcoolisme, prostitution, maladie, démence…

C’est pour éviter cela que Faty veut changer de travail. «J’ai une promesse d’un client qui m’a proposé de gérer, pour son compte, une mahlaba. Mais il faut que sa femme accepte. Elle sait que je suis barmaid et que je suis aussi la confidente de son mari». Car les barmaids, en plus de servir à boire, font aussi office de psychologues: elles écoutent leurs clients qui, sous l’emprise de l’alcool, veulent parler de leur vie, de leur boulot, de leurs femmes, de leurs enfants et d’eux-mêmes. «Je connais à peu près tout des clients habitués qui viennent ici, ils parlent et je les écoute et surtout ne répète jamais ce que j’entends. C’est comme cela que je suis amie avec quelques-uns et certains d’entre eux m’aident, en dehors du bar, à l’occasion du Ramadan ou d’Aid Al Adha». Et de lancer en riant : «Je suis leur psy, ils doivent me payer sinon je coupe l’écoute…».

L’association qui réclame la suppression de la licence d’exercer ne donnera aucune estimation des barmaids autorisées à travailler dans les bars. De leur côté, les filles rencontrées ignorent l’initiative de l’association. Certaines n’en voient même pas l’intérêt. «On travaille depuis des années sans papiers. Où est le problème ?». L’essentiel, disent-elles, c’est d’avoir un revenu qui permet de couvrir leurs dépenses et en priorité payer le loyer, l’eau et l’électricité. Et les soins ? Plusieurs d’entre elles ont pu avoir la carte du Régime d’ assistance médicale pour les économiquement démunis.

Méfiantes, plusieurs barmaids rencontrées n’ont pas voulu répondre aux questions. Et celles qui ont accepté ont souhaité garder l’anonymat. Leurs témoignages…

– A vingt-cinq ans, j’ai déjà travaillé dans dix bars en l’espace de sept ans. J’ai commencé à dix huit ans dès mon arrivée d’El Hoceima, fuyant ma famille qui refusait de me laisser épouser mon fiancé. Celui-ci m’a aussi laissé tomber une fois arrivés à Casablanca, prétextant que j’étais une mauvaise fille parce que j’ai fugué. Lorsque j’ai été informée de l’autorisation d’exercer, j’ai fait une première demande en 2009, une deuxième et une troisième, mais sans pouvoir l’obtenir car je n’ai pas d’adresse fixe à Casablanca. Je change souvent de bar pour éviter d’être coincée…

– Le bar lui assure un boulot fixe et elle perçoit un salaire chaque fin de mois. Elle se contente de sa situation actuelle et refuse de déposer une demande. «Vous savez pourquoi ? Parce que je veux changer de vie… Travailler dans un bar et en vivre convenablement est impossible», confie Nadia, venue de Settat après le décès de sa mère et le remariage de son père, pour travailler avec sa cousine dans une usine de textile. Mais la vie d’ouvrière fut très brève: «J’étais temporaire et avec la crise l’usine a fermé. J’ai travaillé dans un café, dans un restaurant et depuis quatre ans dans ce bar. Je gagne ma vie et c’est ce qui m’importe dans l’immédiat mais je veux sortir de ce monde. Donc je n’ai pas besoin de leurs papiers, mon employeur me protège pour le moment». Son objectif: retourner chez son père et se marier. Et d’ajouter en riant: «Oui, une barmaid peut se marier et fonder une famille. Et d’ailleurs, dans mon douar personne ne sait ce que je fais actuellement !».

– «Barmaid depuis 1998, je fais ce que j’ai à faire et je ne cherche pas de problèmes. Mon défunt mari m’a donné son autorisation car il avait un cancer et nous avions besoin d’argent pour les soins. Il n’y avait pas de Ramed à l’époque. Il était videur dans le même bar où je travaillais. A sa mort, j’ai changé de travail et aujourd’hui cela fait neuf ans que je suis ici et les choses se passent bien. J’ai mon autorisation et je ne crains rien», confie cette barmaid expérimentée et qui déteste parler de son travail. «C’est un boulot comme un autre pour moi, je le fais, je gagne ma vie pour faire vivre ma fille et mon fils. Un jour, j’arrêterais». Sa fille est en quatrième année de médecine et son fils fait des études de magistrature. Il est en deuxième année. «Ils savent que je suis barmaid et que leur père était videur. Ils travaillent dur pour que je puisse arrêter de travailler».