Banque alimentaire : du cœur et de la rigueur

A l’image de sa consœur française, elle se propose de faciliter
le lien entre ceux qui veulent donner et les nécessiteux.
49 tonnes de denrées collectées dont 35 distribuées en 15
mois seulement.
Marketing logistique, signature de contrats, contrôle de la destination
des dons : une réelle entreprise dédiée au caritatif.

Niché dans une rue anonyme de Casablanca, le siège de la Banque alimentaire est un espace impersonnel composé d’un entrepôt où sont rangées les denrées à distribuer et d’un bureau meublé austèrement. Aucune chaleur en ce lieu sinon le sourire affable avec lequel Atika Souiker, une des chevilles ouvrières de la Banque alimentaire, accueille le visiteur. Ne ménageant pas son temps, elle assure à la fois le contact avec les sociétés donatrices, la correspondance avec les associations bénéficiaires et la gestion informatique des denrées collectées. La Banque alimentaire ne dispose pas de ressources humaines ni de moyens logistiques considérables : juste une dizaine de bénévoles, une gérante et un chauffeur manutentionnaire, salariés de Richbond (entreprise que dirige le président, Karim Tazi) un dépôt en location et un camion fourni par Richbond. Cela représente cependant des frais non négligeables, surtout si on y ajoute les factures d’eau, d’électricité et de téléphone. Mais qu’importe ! «Que peuvent représenter quelques milliers de dirhams au regard de l’utilité sociale de notre œuvre ?», interroge Karim Tazi.

On constate de plus en plus de situations de détresse alimentaire
La quarantaine exubérante, ce père de trois enfants dissimule derrière une bonhomie contagieuse un feu sacré. Si dame fortune l’a comblé puisqu’il a hérité de la société Richbond, il a toujours été sensible à la détresse humaine. Sa mère, Touria, la première à organiser des repas de Ramadan pour les démunis, lui a sans doute inoculé le virus de la solidarité. «Au début, je soutenais des associations de proximité. Puis, je me suis rendu compte que les situations de détresse alimentaire, inconnues auparavant, commençaient à se décupler. Il était urgent de passer à l’action». Restait à trouver un modèle d’action. Ceux mis en œuvre par les associations caritatives existantes ne remportèrent pas son adhésion. Certes, ces associations tentent, avec plus ou moins de bonheur, de ravauder les déchirures de la société marocaine. Mais elles sont peu organisées en matière de collecte de fonds et de communication avec les entreprises et les institutions potentiellement donatrices.
Alors, Karim Tazi se souvient de ses années estudiantines où il militait au sein de la Banque alimentaire parisienne. «La Banque alimentaire possède cette caractéristique rare : elle se dirige à l’exemple d’une entreprise, installant ainsi un maillon entre le monde de l’économie et celui du caritatif. De surcroît, elle dispose de compétences qui font précisément défaut aux associations caritatives, principalement dans le domaine du marketing logistique : il ne suffit pas de collecter des dons, il faut aussi disposer des moyens de les entreposer, puis de les distribuer». Convaincu de la nécessité de créer une Banque alimentaire, il sollicita l’appui de la Fédération française des Banques alimentaires qui lui fut accordé sous forme d’un épais manuel de procédures.

Sept mois de galère avant le déclic salvateur
Quelle est la mission de la Banque alimentaire ? Il y a, d’un côté, des associations de proximité instruites du nombre de nécessiteux résidant dans les quartiers où elles sont implantées. De l’autre, des entreprises productrices de denrées alimentaires, éventuellement donatrices. Mais les associations rechignent à accomplir la démarche «demandeuse». La Banque alimentaire le fait à leur place, jouant un rôle de médiateur.Muni de son précieux manuel et de conseils dispensés par un responsable de la Fédération française, Karim Tazi créa, en janvier 2002, «l’Association Banque alimentaire pour la lutte contre la faim». Les entreprises agroalimentaires furent mises à contribution. Il a même été décidé de recourir à la société de marketing Euclide pour le démarchage.
Mais, quand il s’agit de gros donateurs, Karim Tazi n’hésite pas à revêtir le bleu de chauffe et à déployer cet argument imparable : tous les jours, une infinité de produits s’avèrent invendables bien qu’encore comestibles, soit parce qu’ils sont impropres à la commercialisation (emballages cabossés, paquets entamés, conditionnements endommagés), soit parce qu’ils sont boudés par la ménagère en raison de l’imminence de leur péremption. Ils encombrent coûteusement les rayons, et la Banque alimentaire se propose de les en débarrasser. «Nous leur disons que si elles nous remettent leurs produits invendables, nous nous engageons à les acheminer vers des associations qui en feront bon usage. Nous leur garantissons cela parce que nous signons systématiquement un contrat avec l’entreprise donatrice, stipulant la collecte par nous-mêmes de la marchandise, sa non-revente et sa consommation avant la date de péremption. D’un autre côté, nous établissons un contrat avec l’association bénéficiaire, par lequel celle-ci s’engage à accepter d’être contrôlée par nous, de faire consommer les produits rapidement et de ne pas les revendre», souligne Karim Tazi.

Les grands groupes ont répondu à l’appel
En dépit de la force persuasive de l’argument, beaucoup d’entreprises agroalimentaires n’y ont pas été sensibles, par égoïsme ou par méfiance. Les grands groupes répondirent les premiers à l’appel. Réconfortant mais guère suffisant. A preuve, il fallut attendre sept mois pour que la Banque alimentaire pût accomplir sa première bonne action : 4 tonnes de farine, 100 kg de sucre, 50 packs, soit 300 litres de jus de fruit et 39 litres de lait U.H.T, au profit de la Ligue marocaine pour la Protection de l’enfance. La Banque alimentaire connut des moments difficiles, «combien de fois nous avons dû ravaler notre fierté…». Ce qui n’a pas empêché ses servants de persévérer. Le salut ne tarda pas à se présenter. Il revêtit l’aspect d’un directeur commercial d’une société d’emballage. Il avait entendu parler de la Banque alimentaire, il en apprécia l’œuvre et se fit un devoir d’inciter ses clients à faire des dons.

Soutien à la scolarisation des jeunes filles rurales
Depuis son intervention, il y a deux mois, la face de la Banque alimentaire a changé. Sans crouler sous les dons, elle en dispose en quantités susceptibles de lui permettre d’étendre son action aux associations de soutien à la scolarisation des jeunes filles rurales. Chose qui réjouit par-dessus tout Karim Tazi. Car, en assurant le couvert à ces jeunes filles, on soutient leur scolarisation et on contribue, par ricochet, au développement du pays. Ainsi, avec la Banque alimentaire, l’acte caritatif devient un moyen de ne laisser personne sur le bord du chemin de l’école