Avec une rare liberté de ton, un musulman pourfend les obscurantistes

Azeddine El Allam, chercheur en islamologie, écrit, dans un ouvrage autobiographique, sur son rapport à l’islam.

Il s’oppose, dans une démarche iconoclaste, à la vision très répandue d’un islam supérieur aux autres religions monothéistes.
L’islam qu’il a vécu est plus culturel et social que religieux, encore moins politique.

C’est à une sorte de jeu avec lui-même que se livre le chercheur Azeddine El Allam en écrivant Tahrir al kalam fi tajribati al islam(*) («libérer la parole dans l’expérience de l’islam»). Professeur de sciences politiques à la faculté de droit de Mohammédia et auteur de plusieurs ouvrages sur la pensée musulmane, l’auteur a voulu rompre cette fois-ci avec la recherche académique pour nous livrer un écrit sur l’islam tel qu’il a vécu. L’exercice n’est pas aisé, il est même hasardeux dans une société qui voit depuis quelques années la montée d’un conservatisme exacerbé (voir encadré «Enquête» en page suivante).

L’auteur laisse libre cours à sa plume pour fustiger un certain islam moralisateur, paternaliste, voire rétrograde, qui se manifeste non seulement au niveau de la pratique quotidienne des rites religieux, mais aussi au niveau de son enseignement à l’école, inadapté à nos enfants. Il va plus loin encore lorsqu’il considère que l’islam est tout sauf une religion tolérante et pacifique : «Des quatre premiers califes musulmans, trois ont été sauvagement tués.»

Dans ce réquisitoire de 130 pages contre l’obscurantisme religieux, le chercheur raconte par le menu son islam à lui. «J’ai voulu écrire sur moi, dans un esprit libéré du diktat des références, mon seul guide est cet être musulman que je porte en moi. Ma seule référence est mon expérience personnelle avec l’“islam”, comme je l’ai vécue en chair et en os, depuis ma plus tendre enfance jusqu’à aujourd’hui.»

Fervent musulman pendant son enfance, pratiquant la religion avec dévotion, l’auteur commence, adolescent, à s’interroger sur l’islam, sur l’existence de Dieu, et sur la vérité d’une religion qui, finalement, n’est qu’une religion monothéiste comme les autres. Adulte, et professeur chercheur, il place l’islam au centre de sa réflexion. «Désormais, ce qui importe le plus pour moi est la question de la “divinité”, abstraction faite de toute religion. Je ne vois pas de différence “essentielle” entre un chrétien priant dans une église, un musulman dans une mosquée, un juif dans une synagogue, un boudhiste dans son temple ou un animiste africain qui chante en état de transe. Pour moi, toutes les religions mènent à Dieu. Là où il y a beauté il y a Dieu. De là, peut-être, ma fascination pour un philosophe qui s’appelle Spinoza.»

L’auteur parle de l’islam de son père, alem connu et vénéré à Marrakech, professeur à l’université Ibn Youssef, comme d’un islam débarrassé de tout paternalisme. Aussi alem et connaisseur de la religion qu’il fût, «jamais ce père ne m’a pas imposé un jour de réciter le Coran à tout bout de champ, d’accomplir la prière en son temps, d’avoir un comportement à l’exclusion d’un autre. Il était là, n’intervenant jamais en dictateur dans la vie personnelle de ses enfants.» Et la liberté personnelle et individuelle était pour lui la valeur la plus sacrée. Comme beaucoup de pères, celui de l’auteur n’avait pas besoin d’étudier le libéralisme et la modernité pour savoir que les convictions, religieuses ou autres, sont une affaire personnelle.

Un comportement spontané, incrusté dans la culture
Enfant, raconte-t-il, il était, malgré la neutralité de son père, un musulman heureux, et fréquentait avec assiduité et sans contrainte, avec les copains du quartier, la mosquée pour faire la prière, parfois même sans ablutions. «Le vendredi, nous nous précipitions à la mosquée, tout heureux, comme si nous nous livrions à notre jeu favori. C’était plutôt un comportement spontané, incrusté dans notre culture», écrit-il.

Un islam plus culturel et social que religieux. Ce qui importait le plus aux enfants du quartier pendant le mois de Ramadan, c’était le s’hour, «ce repas fabuleux avec ses odeurs appétissantes qui précède les premières lueurs de l’aube», le mouton de Aïd el Kébir, la taârija de Achoura et les vêtements flambant neufs du Mouloud. «L’islam de mon enfance, voire celui des adultes, n’était pas politisé, ni utilisé comme un produit commercial», martèle-t-il.

Aux certitudes spontanées de l’islam de son enfance succèdent le doute et les questionnements, à l’adolescence et à l’age adulte. Des questions existentielles hantent ce jeune musulman, comme du reste tout jeune homme, au-delà de l’appartenance religieuse. Le futur professeur découvre, pendant ses études, et au fil de ses travaux de recherche sur l’islam, qu’il y a beaucoup d’idéologie dans le discours des mouvements islamistes, sous-tendus par des intérêts politiques étriqués.

Une éducation islamique sans aucune préoccupation pédagogique
Invité un jour à participer à une rencontre organisée par le Centre des études en communication politique, sur le thème «L’islam dans les mass media», le chercheur, pour la préparation de son intervention, se plonge dans la presse d’un parti islamiste. Il est abasourdi par l’utilisation de l’islam dans l’explication de certains phénomènes naturels, sociaux, politiques, voire sportifs. A commencer par le tremblement de terre d’Al Hoceima en 2004.

«Si les leçons de géographie que j’ai apprises, enfant, à l’école primaire, expliquaient certains phénomènes naturels par la climatologie ou la physique, la première explication que donne cette presse du tremblement de terre d’Al Hoceima, selon un éditorialiste, est qu’il est, comme les volcans, la sécheresse, le vent destructeur et les autres maladies mortelles, un rappel et un avertissement de Dieu…». Un débat qui a alimenté une polémique, à l’époque, rappelons-le, entre modernistes et obscurantistes.

L’auteur du livre ne comprend pas que les islamistes utilisent Dieu pour l’explication de tout phénomène, encore moins pour expliquer l’exploit de l’équipe nationale de football en Coupe d’Afrique des nations en 2004 en Tunisie. Il est abasourdi de lire : «Notre entraîneur national semble être un homme très croyant. S’il a réussi à Tunis, c’est parce qu’il a su élargir le champ de la choura (…) De même, il semble que nos joueurs s’intéressent aux mosquées, qu’ils font régulièrement la prière…» Des inepties, martèle l’auteur : «Que dirait-t-on en cas d’échec de l’équipe nationale ? Que nos joueurs ont perdu la foi et la morale musulmanes…»

Le ministère de l’éducation nationale participe à la diffusion de cet islam rétrograde, par la manière dont il assure son enseignement. Un jour, sa fille de sept ans, en pleurs, le réveille, avec, à la main, l’ouvrage Les bases de l’éducation islamique. Elle lui indique une leçon qu’elle n’a pas comprise, alors que sa maîtresse lui a demandé de l’apprendre par cœur. La leçon comporte deux chapitres, l’un sur «les remerciements [attachakkourat] en islam», l’autre se rapporte à une sourate du Coran des plus complexes quant au sens des mots.

Quelles sont les différences, est-il écrit, entre les trois types de remerciements (choukr) en islam : le remerciement par le cœur, par la langue et par le travail. Même chose pour la sourate en question : «J’avoue que je n’avais moi-même compris certains mots utilisés dans ce verset qu’une fois adulte, des mots qui ne sont plus utilisés dans la langue arabe actuelle. Pourquoi l’enseigner à nos enfants ? Pourquoi ne pas leur enseigner des versets courts, simples, qui leur fassent aimer l’islam, des textes qui palpitent de vie, au lieu de leur faire lire des textes qui ne parlent que d’enfer et du jugement dernier et qui les terrorisent.»