Avec Jamel Debbouze, l’Heure Joyeuse sort de l’ombre

Fondée en 1954, l’Heure Joyeuse, à travers son centre polyvalent,
se voue aux déshérités.
Vingt-cinq salariés et autant de bénévoles y travaillent
d’arrache-pied.
A l’actif de l’association, les soins aux bébés dénutris,
l’alphabétisation des adultes, la formation professionnelle des jeunes
filles et plusieurs œuvres sociales.

Vendredi 6 janvier. Vêtu de blanc et de bleu, le siège de l’Heure Joyeuse arbore une mine resplendissante, dont se réjouissent les invités venus en nombre. Difficile d’imaginer que ce lieu abrite des êtres en détresse pour les en sauver. La raison de cette affluence ? « T’as pas encore vu Jamal Debbouze ? Il est gentil. Il m’a embrassée. J’ai pris une photo avec lui», raconte, tout sourire, une petite fille. Pour l’instant, le roi de la tchatche s’occupe à faire un sort à un alléchant couscous. Entre deux bouchées, il agrémente ses voisins de table d’anecdotes piquantes. Explosion de rires. L’air est à la fête. Auparavant, il a remis, en présence de Stéphane Grimault, président directeur général de Reebok France, un chèque de 150 000 euros à Leila Chérif, présidente de l’Heure Joyeuse. Ces fonds proviennent de la vente de 10 000 paires de chaussures de sport, les Reebok Gold Medallist, dûment labellisés par Jamel Debbouze.

Sur les Reebok, Jamel Debbouze a fait inscrire le mot «amal»
Suprême coquetterie, qui va droit au cœur, le comédien y a inscrit le mot «amal». «Il est très modeste ; c’est un grand monsieur», s’exclame Leila Chérif. De cette dimension, on se convaincra sans mal lors de la conférence de presse. Jamel Debbouze est transfiguré. Son badinage incurable cède le pas à une gravité étonnante, non dépourvue d’émotion. Qu’il consacre son temps et son argent à des œuvres charitables, quoi de plus naturel ?, semble-t-il dire. «Je suis né à Paris, mais j’ai grandi à Trappes, une des banlieues les plus pauvres. Aujourd’hui, je me suis offert un appartement à Saint Germain-les-Prés, ce n’est pas une raison suffisante pour oublier d’où je viens, ni brader mes racines ou m’inventer une enfance. Beaucoup de personnes m’ont aidé à m’en sortir, Naïma Lemcherqui en premier. Maintenant que j’ai les moyens de prêter assistance, à mon tour, aux autres, je souhaiterais faire de mon mieux». D’ailleurs, l’altruisme, il est né dedans, comme qui dirait : «Je fais de l’associatif depuis le jour de ma naissance. Ma mère a le sens de l’autre dans le sang. Elle n’a jamais fait à manger pour deux personnes, mais pour plusieurs. Aider, c’est inné chez nous. J’ai toujours travaillé au sein d’associations caritatives, et c’est là que je me suis senti réellement utile». Et à l’adresse des gens qui louent son geste envers l’Heure Joyeuse, il répète inlassablement : «Je n’ai aucun mérite». Plus modeste que ça, tu meurs.
Comme Jamel Debbouze, Leila Chérif et les vingt-cinq bénévoles qui animent l’Heure Joyeuse, font partie du Maroc des gens formidables. Le qualificatif provoque, chez eux, incrédulité et haussement d’épaules. Mais ils le sont. Depuis celui qui monte les courses à un voisin grabataire jusqu’au bienfaiteur offrant des moutons aux nécessiteux, à l’occasion de Aïd El Adha, en passant par le bénévole qui dispense des cours aux analphabètes, la même logique les anime : ces gens-là agissent pour le bien d’autrui ou de la collectivité. A l’heure où le néolibéralisme durcit les rapports humains, où la valeur du travail ne cesse d’être «financiarisée», où seule compte l’estime de soi, ces gens-là partagent leur vie avant de la gagner. Que voient-ils du monde ? Un chaos qu’il convient d’assagir. Un flot de violence qu’il est urgent de juguler. Une somme d’injustices qu’il faut absolument combattre.
Leila Chérif correspond au profil des gens formidables. Pharmacienne de formation, elle a travaillé pendant 14 ans dans l’industrie pharmaceutique, tout en œuvrant bénévolement dans le domaine social. C’est à l’Heure Joyeuse, qu’elle a rejoint il y a dix ans, que s’est épanouie sa vocation. N’écoutant que l’appel de son cœur, elle a fini pas sacrifier son travail pour se consacrer pleinement à la cause caritative. Depuis quatre ans, elle s’est installée aux commandes de l’Heure Joyeuse, qu’elle dirige d’une main de fer dans un gant de velours. «Je ne peux que rendre hommage aux personnes qui m’ont précédée. Elles sont toutes exceptionnelles. Pour ma part, je pense avoir apporté une vision d’avenir, susceptible de pérenniser notre association. Une association qui vit au jour le jour est condamnée à brève échéance. Il convient donc d’assurer son avenir. Ce que je fais, au moyen d’audits. Les salariés comme les bénévoles ont besoin de moyens et d’outils sûrs, pour mener à bien leur mission. Ces moyens, nous les construisons chaque jour, à l’Heure Joyeuse.»
L’association, qui aura 48 ans aux prochaines cerises, a longtemps fonctionné comme un dispensaire, dans l’ombre. L’opération «Cartables», de 1988 à 2000, l’a mise en lumière. Elle obtint un succès inespéré. De fait, l’Heure Joyeuse tablait sur 25 000 cartables, elle en recueillit 153 000. Sans de nombreux soutiens, l’opération aurait capoté. Reconnaissante, Leila Chérif met en exergue le rôle de l’agence Saga, de la télévision, de l’OCP et de l’ONE. «Une hirondelle ne fait pas le printemps. Nous avons besoin de partenaires pour accomplir nos missions. Nous les sollicitons toujours quand nous envisageons une action». De fait, c’est en collaboration avec l’Association marocaine de planification familiale que l’Heure Joyeuse dispense des cours de planification familiale. Avec la Fédération internationale d’action familiale, elle forme ses agents locaux. La Fondation de France lui accorde une subvention destinée à l’expertise organisationnelle. Bientôt, elle mettra en place avec le Lion’s Club le centre «Princesse Lalla Meriem pour les enfants de la rue». Quant à l’ONEP, l’OCP et l’ONE, ils ne lui ont jamais marchandé leur soutien. «La communication n’était pas notre fort. Ou plutôt nous préférions, par pudeur, ne pas faire étalage de nos actions. Mais nous avons été obligés de rectifier le tir. A la fois pour convaincre les bailleurs de fonds et permettre un retour en terme d’image aux donateurs», explique Leila Chérif.
Les activités de l’Heure Joyeuse sont aussi multiples que diversifiées. On pourrait craindre une dispersion qui, à terme, serait stérilisante. Elle entrerait parfaitement dans la logique de l’association, si l’on en croit sa directrice. «Nous ne sommes pas une association spécialisée dans telle ou telle œuvre sociale. Nous nous appelons Centre polyvalent de l’enfant et de la famille. Et une famille est composée d’une mère, d’un père et d’enfants. A tous ces membres, nous nous vouons.» Quand ils sont démunis, cela s’entend.

De 1996 à 1998, 40 enfants ont été pris en charge en maternelle
C’est ainsi que l’Heure Joyeuse, avec ses vingt-cinq salariés et autant de bénévoles, assistés de médecins, également bénévoles, a soigné, jusqu’ici, 150 bébés dénutris. De 1996 à 1998, 40 enfants furent pris en charge en maternelle. Un jardin d’enfants est mis à la disposition des nécessiteux. Lesquels, une fois grandis, peuvent recevoir un enseignement dans les locaux de l’Heure Joyeuse. Les enfants des rues, dont le nombre est estimé à 1 500 dans les préfectures de Casablanca-Mohammédia, sont l’objet d’attentions particulières. Chaque vendredi, la porte de l’association leur est ouverte, pour y recevoir des soins médicaux et un repas copieux, et s’y adonner à une partie de ping-pong endiablée ou au jeu du Monopoly. «Tous les vendredis, je viens ici. J’y arrive le ventre creux et tout dépenaillé. J’en ressors rassasié, propret et heureux de vivre», confie Hicham.
Aux adultes, l’Heure Joyeuse propose des cours d’alphabétisation. «Ces gens-là sont merveilleux, que Dieu les bénisse !, témoigne Zohra, 40 ans et beaucoup de déboires. Je ne savais ni lire, ni écrire et encore moins calculer. Grâce à eux, je me débrouille maintenant. Mais je ne compte pas en rester là». Eléments d’éducation à la santé et au civisme sont au programme, ce qui agrémente les cours dispensés à un rythme de dix heures par semaine. Mais l’Heure Joyeuse ne se contente pas de faire sortir les déshérités de leur nuit, elle veille aussi à leur assurer un avenir professionnel. Destinée aux jeunes filles, une formation professionnelle, dont le coût s’élève à 90 000 DH par an, est animée par des enseignants bénévoles et deux monitrices rétribuées par l’association. Au bout, un diplôme de piqueuse ou surjetteuse, et une insertion dans le domaine de la confection. Cent jeunes filles en bénéficient par session, d’octobre à juillet.
Au fil du temps, l’Heure Joyeuse élargit son champ d’action. A défaut de les énumérer toutes, citons-en quelques-unes, telles que la construction de 14 écoles sur des sites aussi ingrats que les douars Imassine (commune rurale de Siroua) ou Maider Aït Ali Ouhassou (cercle de Zagora), pour des coûts avoisinant les 60 000 DH ; l’adduction d’eau et l’électrification des douars ; la création d’un centre de couture à Béni Oulid et à Ouarmdaz. Ces lieux-là ne vous disent rien, ils sont aux antipodes, les gens de l’Heure Joyeuse y sont allés pour permettre l’espoir à leurs habitants. Normal, ils sont formidables. Et ce n’est pas la petite Tangéroise, sauvée grâce à une greffe du rein prise en charge par l’Heure Joyeuse, qui pensera le contraire