Aux Beaux-Arts de Casa, les enseignants sont en colère

990 DH, c’est le salaire perçu par les enseignants des Beaux-Arts de Casablanca, pour certains depuis plus
de trente ans.
Ces derniers ont exprimé leur ras-le-bol par une suspension des cours
du 13 au 30 mars.
Budget étique, suppression de l’assurance maladie…, en plus
des salaires, la liste des griefs est longue et ils sont décidés à aller
jusqu’à la démission si leur situation n’est pas améliorée.

Du 13 au 30 mars, l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Casablanca fait relâche. Les pinceaux sont rengainés, les blouses soigneusement rangées et les élèves, désœuvrés, lézardent au soleil, sans réussir à cacher leur anxiété. C’est que les enseignants ont décidé, d’un commun accord, de suspendre les cours. Il ne s’agit ni de grève, ni de sit-in, précisent-ils, mais juste d’un acte destiné à attirer l’attention des pouvoirs publics sur leur situation.

«Si je vendais des cigarettes au détail, je toucherais davantage»
Celle-ci n’est pas enviable, loin s’en faut. Un salaire mensuel de 990 DH pour prix de leurs services. Une misère. «Si je vendais des cigarettes au détail, je toucherais davantage», se plaint Moussa Zakari, enseignant aux Beaux-Arts depuis 1974. Au moment de son recrutement, il percevait déjà ce salaire et il n’a jamais été augmenté d’un centime. «Lorsque j’ai été engagé, en 1972, j’étais payé à presque 1 000 DH. Mon frère, qui était instituteur, ne dépassait pas 400 DH, témoigne Abdelkrim Ghattas. Aujourd’hui, il gagne dix fois plus, alors que mon salaire n’a pas bougé». 990 DH ! Pas de quoi mettre du beurre dans les épinards, pas non plus de quoi se payer lesdits épinards!

Pourtant, les 19 enseignants embarqués dans la galère des Beaux-Arts ne sont pas des «obscurs» ou des «sans-grade». Architectes au long cours, designers brillants, plasticiens reconnus ou universitaires bardés de diplômes, ils ont fait le choix de consacrer une partie de leur temps à l’éducation artistique de la jeunesse. Par goût de la transmission. «J’étais prévenu que l’école payait chichement les enseignants. Par conséquent, si je m’y suis engagé, ce n’était pas dans l’espoir de gagner des mille et des cents, mais par désir de faire profiter des jeunes de mon savoir-faire. Donc, jusqu’ici j’étais délibérément un bénévole. Sauf que le bénévolat ne peut durer éternellement. J’en ai ma claque, alors je sors de mes gonds et je revendique, comme mes pairs, une réévaluation de notre salaire», s’insurge Saïd Guihia, chef du département design.

Revendication légitime pour les architectes, designers et universitaires qui ne peuvent plus supporter que leur science soit bradée à vil prix ; revendication impérieuse, vitale, désespérée pour les enseignants plasticiens dont ce salaire est parfois l’unique revenu. Ceux-là en ont, plus que les autres, ras-le-bol de tirer si injustement le diable par la queue. Ainsi, Moussa Zakari, sculpteur de renom, dans un pays très peu épris de sculpture : «J’ai donné 32 ans de ma vie à l’Ecole des Beaux-Arts, et je n’en ai récolté que des prunes. Avec 990 DH par mois, je ne peux subvenir aux besoins de ma famille et encore moins prodiguer les soins nécessaires à ma mère grabataire. D’ailleurs, si elle n’était pas encore en vie, il y a longtemps que je me serais flingué». Même propos amers dans la bouche de ce peintre qui avoue effectuer des petits boulots pour survivre, ou de sa collègue, disposée à faire le ménage chez des particuliers si son état de santé le permettait.

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Des centaines de lettres ont été adressées au ministère de la Culture, à la wilaya de Casablanca, à la Communauté urbaine de Casablanca. Sans suite. «Je crois que les pouvoirs publics ont d’autres chats à fouetter que de s’occuper d’une poignée d’individus “coupables” d’inculquer aux jeunes les canons de l’art. Dans notre pays, tout ce qui ressortit de la culture est déprécié, méprisé, traité par-dessus la jambe», se résigne Moussa Zakari. Mais l’Ecole des Beaux-Arts ne mérite pas cet excès d’indignité, plaide avec véhémence Abdelkrim Ghattas, ne serait-ce que parce qu’elle n’est pas «inutile» : «Quand les facs et les instituts produisent souvent des individus condamnés au chômage, nous, aux Beaux-Arts, nous générons des actifs. Les techniciens et les décorateurs à 2M, les designers sont pour la plupart issus de notre école. Alors, un peu d’égard, messieurs, pour les enseignants qui ont veillé sur leur formation».

On leur avait promis qu’ils seraient alignés sur le barème du ministère de la culture : 45 DH/heure
Il est arrivé que, par miracle, les pouvoirs publics ne fassent pas la sourde oreille. Ils ont alors fait un chapelet de promesses… non tenues. «Les promesses n’engagent que ceux qui y croient», a dit un jour le président Jacques Chirac. Le désespoir aidant, les enseignants s’accrochent justement aux promesses qu’on leur a faites. Chaque fois, ils sont déçus.
Abderrahmane Rahoule, directeur de l’école, rappelle qu’il y a deux ans, le conseil municipal de Casablanca avait voté à l’unanimité l’alignement des vacations fournies par les enseignants des Beaux-Arts sur le barème établi par le ministère de la Culture, soit 45 DH l’heure, précise Saïd Guihia. Encore une fois, cela est resté lettre morte. A cause, dit-on, de la Wilaya, qui refuse de ratifier cette décision. Retour à la case départ, au grand dam des intéressés, mal récompensés de leur concession : celle d’être considérés comme des vacataires.

«Vacataires». Selon le Robert, le vocable désigne «une personne affectée à une fonction précise pendant un temps déterminé.» Celui de «vacation» signifie une «période d’une durée limitée pendant laquelle une personne se voit confier, à titre d’auxiliaire, une tâche, une fonction déterminée». Or, les enseignants aux Beaux-Arts exercent depuis 16 ans pour les plus récents et plus de 35 pour les plus anciens. De surcroît, certains y travaillent à plein temps, soit 18 heures hebdomadaires. Les assimiler à des vacataires défie toute logique. «Quand j’ai signé la lettre d’engagement, certifie Ghattas, je n’ai vu nulle part mentionnée ma qualité de vacataire. J’estimais que j’étais un professeur permanent. On m’a trompé». Tous peuvent en dire autant. A commencer par le directeur, Abderrahmane Rahoule enseignant hissé à la tête de l’institution, tout en devant se contenter du maigre salaire de vacataire. Invraisemblable !

Abdelkrim Ghattas va plus loin dans son analyse de la situation. Selon lui, «la ville de Casablanca possède les moyens d’accorder des salaires décents aux professeurs des Beaux-Arts. C’est intentionnellement qu’elle ne le fait pas. Parce qu’en les rémunérant de manière aussi honteuse, elle les pousse à la porte. Pas d’enseignants, plus d’école. Et c’est ce que visent les pouvoirs publics. Peut-être les dérange-t-elle ou simplement veulent-ils la transformer en immeubles de rapport».

Contactés par La Vie éco pour répondre à des accusations aussi graves, les responsables de la Commune n’ont pas donné suite.
L’école des Beaux-Arts a en réalité connu une histoire mouvementée en 50 ans d’existence. On se souvient qu’agacés par les «audaces» de son directeur, Farid Belkahia, la municipalité avait pratiquement, en 1962, coupé les vivres à l’école, réduisant son budget à la portion congrue : 960 DH, se souvient M. Belkahia. Excédé, celui-ci rendit alors son tablier.
Hamid Alaoui, qui lui succéda, ne s’est pas non plus accommodé des exigences de la municipalité. Forcé à se démettre de ses fonctions, il abandonna l’école aux mains de fonctionnaires municipaux, qui en usèrent selon leur gré, c’est-à-dire mal.

Une école sans téléphone, sans fax, sans mail…
La Wilaya, en 1989, vint à la rescousse de l’école, en lui offrant sa tutelle. On crut à l’embellie quand une convention fut signée entre les Beaux-Arts et la faculté des Lettres de Ben M’sik, et surtout lorsqu’une augmentation du salaire des enseignants fut décidée, portant ce dernier à 2400 DH. Une année plus tard, incompréhensiblement, les bénéficiaires furent sommés de restituer la différence. Ce qui n’arrangea pas leur moral.

Passée aux mains de la présidence de la Communauté urbaine, en 1995, l’Ecole des Beaux-Arts ne gagna pas au change. Ses professeurs, dont le salaire ne bougea pas d’un iota, virent leur assurance maladie supprimée. Pire : le budget, déjà indigent, alloué en nature à l’école, rétrécit au fil des ans, au point que l’institution fonctionne sans téléphone, ni fax ni mail. Révoltés de travailler dans ces conditions, les enseignants décidèrent de cesser leur activité, jusqu’à ce que la situation de l’école et la leur soit revue et corrigée dans le bon sens, sans toutefois fermer la porte au dialogue avec les responsables. La rencontre eut lieu, après de multiples tergiversations, jeudi 30 mars dernier. Sans aucune suite tangible, sinon la demande d’un délai de 15 jours formulée par la Communauté urbaine pour voir si les doléances émises pourraient être satisfaites. «Nous sommes décidés à aller jusqu’au bout. Si notre situation n’est pas améliorée, nous quitterons l’établissement», préviennent en chœur les enseignants. Ce serait la fermeture de l’école. En attendant, les élèves ont délaissé le parc, où il fait si bon paresser, pour rejoindre les ateliers et salles de cours. Ils sont encore plus anxieux.