Argent, liberté, à  quoi rêvent les tisseuses de tapis ?

Deux universitaires, fils et fille de tisseuses de tapis, ont étudié l’univers de ces femmes et en livrent les mystères dans un ouvrage à paraître.
Générateur de revenus,
le tapis devient parfois instrument de promotion
et d’épanouissement de
la femme rurale.
Pour de nombreuses tapissières, l’intérêt économique
n’est pas la motivation essentielle, mais plutôt les moments de liberté et
d’évasion que le tissage procure.

Quand on entend les tapissières évoquer leur relation au tapis, c’est tout un pan de la société marocaine, de ses mœurs et de sa culture qui se révèle au grand jour. La sociologue Fatima Mernissi, qui a écrit un livre, Les Aït Débrouille, sur le Haut-Atlas, dépositaire d’un savoir-faire ancestral en matière de tapis, avait évoqué déjà en 1997 (date de parution du livre, réédité en 2003) l’extraordinaire ouverture sur le monde extérieur via l’internet de la région d’Aït-Iktel, située à quelques encablures de Taznakht et réputée mondialement pour la qualité de ses tapis. Les habitants de Aït-Iktel ont même réussi à se servir de la toile pour vendre leur produit. «Les paysans d’Aït Iktel, écrit la sociologue marocaine, figurent parmi les 130 000 artisans de quatorze pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine qui vendent leurs produits sur Internet par l’intermédiaire d’une organisation qui s’appelle People Link. Ces citoyens marocains avaient reçu un prix de l’Unesco pour leur performance dans le souk virtuel (www.elsouk.com), un projet méditerranéen qui a fait gagner 650 000 dollars aux artisans».

Passionnée par le sujet, Fatima Mernissi prépare un autre livre sur le phénomène, The flying berber carpet enigma (littéralement : l’énigme du tapis volant berbère). En plus, elle anime depuis plus de 15 ans un atelier d’écriture privilégiant le thème du tapis marocain. Cet atelier a mené, entre autres travaux, plusieurs enquêtes sur le terrain, notamment à Taznakht (Haut-Atlas), à Khémisset et Tiflet (Moyen-Atlas), dont les résultats, forts intéressants, seront rendus publics dans les prochains jours.

Ainsi, un ouvrage, intitulé Les tisseuses se racontent, retracera les entretiens réalisés avec des tisseuses par les deux universitaires Nour-Eddine Saoudi et Najia El Boudali. Premier constat des deux chercheurs : dans tous les écrits et enquêtes sur le tapis marocain, c’est la femme qui occupe le devant de la scène, particulièrement la femme rurale, et surtout amazigh. Au-delà de sa valeur marchande, le tapis est d’abord un acte de transmission d’un message civilisationnel. Dans son livre Les Sindbads marocains (éditions Marsam, 2004, 100 DH), Fatema Mernissi n’hésite pas à comparer les tisseuses de tapis aux internautes qui naviguent sur le web. Quelle relation ? Apparemment aucune, sauf que les deux envoient des messages à décrypter, racontent des histoires.

Pour certaines, le tissage est une thérapie
«Quand vous vous approchez d’un tapis, écrit-elle, vous êtes en face d’un labyrinthe de messages noués, de symboles savamment agencés, d’un voyage dans des réseaux d’information… L’acte de tisser, geste éminemment féminin, est loin d’être innocent, et beaucoup de civilisations l’ont associé à l’acte de naviguer, à commencer par le mythe d’Ulysse, dont la vie tenait à un fil, celui avec lequel sa femme Pénélope tissait». Porteur de messages, d’informations, le tapis est aussi l’expression de l’imaginaire de la femme, par la fascination qu’il exerce sur les hommes, «parce qu’il leur parle des rêves obscurs des femmes. Des femmes qui tissent leurs rêves ou rêvent ce qu’elles tissent, et une de leur obsession est de donner la vie», ajoute la sociologue.

Quant aux femmes rencontrées par les auteurs du livre en préparation Les tisseuses se racontent, elles avouent toutes, selon Najia El Boudali, que le tissage est un moment extraordinaire d’évasion. En plus de son apport économique indéniable dans le budget familial, et de sa portée sociale, le tissage de tapis est une thérapie. Une pause qui permet à la femme de s’abandonner au rêve et à l’imaginaire. En tissant, la femme est libre avec elle-même et cette liberté de penser et d’inventer, elle la traduit dans son ouvrage sous forme de motifs, de trames, de couleurs et de nœuds. Le travail du tapis est un espace intime, un moment de solitude où la femme se parle et se confie à elle-même, oublie les tracasseries quotidiennes. «Les tisseuses rêvent, écoutent de la musique, et, en tissant, fredonnent des chants amazigh» , poursuit El Boudali.

Le tissage d’un tapis est comparable à la grossesse : il commence par une gestation et se termine par un accouchement. Et tout un rituel social et un cérémonial accompagnent chacune de ses étapes : lecture de versets coraniques pour exorciser le mauvais sort, chants et youyous pour exprimer la joie, depuis la première trame jusqu’à la dernière, en passant par le choix du nœud et l’agencement des couleurs. L’aspect matériel, dans tout cela, demeure secondaire. En travaillant le tapis, la femme n’est pas sûre qu’il va lui procurer un quelconque bénéfice. C’est plutôt l’homme, une fois l’ouvrage achevé, qui s’en empare pour le mettre en vente lors du souk hebdomadaire. Que gagne la femme dans l’affaire ? Souvent rien du tout ! L’argent gagné permet à la famille de subvenir à ses besoins.

Plus la femme saura tisser le tapis, plus elle sera convoitée par l’homme
«Mais faire un tapis dans ces régions rurales, commente Mme El Boudali, c’est comme faire le ménage, ça fait partie des attributs de la femme : dès sa tendre jeunesse, la fille est orientée vers le tapis. Une fille qui ne tisse pas est rejetée par la communauté. Plus la fille est solide, connaisseuse en matière de tapis, plus elle est convoitée par l’homme et sa dot est élevée».
Najia El Boudali sait de quoi elle parle puisque, en plus de ses recherches sur le terrain, elle est elle-même fille d’une tisseuse de tapis, Kamla Bouamri. Celle-ci est «révoltée», précise-t-elle en parlant de sa mère. «Pour elle, toute la grille du tapis ressemble à une cellule, et elle en avait assez d’avoir cette grille devant les yeux. Chez elle, en ville, ce n’est pas comme à la campagne où il y a assez d’espace pour confectionner le tapis à même le sol». La mère, qui a vécu dans l’ancienne médina de Casablanca, à Arsat Ftihat, tout près de la Skala, a laissé tomber le tapis au profit de la broderie et du tricot, qui lui laissent plus de mobilité et de liberté. Après le décès de son mari, la tisseuse de tapis s’est convertie en ouvrière dans une usine de textile.

Comme Kamla, Ijja Aït Youssi, 96 ans, originaire de Taznakht, a été toute sa vie tisseuse de tapis. Quand on lui a demandé son âge, elle a répondu : «Dans quatre ans, j’aurai cent ans», pour signifier que, chez elle, l’espoir de vivre et de tisser encore des tapis est toujours vivace malgré son âge canonique et sa cécité. Comment reconnaît-elle les couleurs, base de la confection de tout tapis ? Incroyable mais vrai, c’est en appréciant l’épaisseur de la laine qu’elle arrive à en discerner la couleur.

Zineb Kadmiri, la mère de Nour-Eddine Saoudi, co-auteur de l’étude sur les tisseuses, est, elle aussi, tisseuse de tapis. Tous les membres de la famille mettaient la main à la pâte. Nour-Eddine Saoudi raconte : «Les tapis représentent tout un pan de notre histoire familiale, un domaine où s’estompaient les clivages entre sexes et âges. Car, contrairement à la couture, la confection des tapis exigeait davantage de travail collectif. Pour nous attirer vers le travail du tapis, ma mère eut recours à son talent de conteuse habile et intarissable. Elle nous tenait en haleine en nous contant ce qu’elle avait retenu du riche répertoire des Mille et une nuits que sa mère lui avait transmis».

La coopérative de Chichaoua, un exemple à suivre
Nour Eddine Saoudi, encore enfant, et ses frères et sœurs ne connaissaient ni lassitude ni fatigue. «Nous passions des après-midis et des soirées entières avec elle devant le mensej (le métier à tisser des tapis traditionnels) sans sentir passer le temps ni ressentir le poids de la tâche, se rappelle-t-il. C’est comme cela que mes frères et sœurs et moi avons pris du plaisir à tisser des tapis. Une ambiance de gaieté et de fête marquait ces moments que nous écoulions autour d’un tapis : chansons, blagues, contes et débats agrémentaient les longs moments passés à tisser. Au fur et à mesure, les commandes pour les tapis de ma mère s’accroissaient, par le biais surtout des relations familiales et de voisinage, ainsi que par le bouche-à-oreille. Il faut dire que les tapis que nous confectionnions étaient de bonne qualité. Certains étaient même de véritables œuvres d’art. Et nos prix étaient en outre inférieurs à ceux pratiqués par les bazaristes, et assortis de facilités de paiement» (voir encadré).

Mais le tapis n’est pas simplement un objet d’art, une source de revenus et un moment d’évasion. Il constitue aussi une occasion pour nombre de femmes rurales de réaliser un travail qui revêt une importance sur le plan social, de se sentir utile et, partant, de s’épanouir. Fatema Zahra Tamouh, historienne et professeur à l’Institut des études africaines de l’Université de Rabat, a, en tout cas, tenté l’expérience, en créant dans son village natal, Sidi El Mokhtar, à Chichaoua, une coopérative consacrée à la confection du tapis. Le résultat a été plus que probant : avec l’aide financière du PNUD, un atelier et de la matière première ont été mis à la disposition des tapissières. Celles-ci quittent leurs douars et viennent tous les jours partager dans ce lieu un moment de convivialité tout en confectionnant leurs ouvrages. Leurs créations ont fait le tour du Maroc d’exposition en exposition, et sont même allées s’exhiber dans plusieurs pays européens et arabes. La coopérative a par ailleurs coupé l’herbe sous les pieds des intermédiaires et autres bazaristes qui venaient profiter, à un prix ridiculement bas, du labeur des femmes de Chichaoua. Désormais, au lieu de 500 ou 1000 DH, elles vendent un tapis à 10 000 ou 15 000 DH selon, bien entendu, sa taille et sa qualité. Ce n’est pas tout. Les femmes de la coopérative de Sidi El Mokhtar ont fini par créer leur propre structure : l’Association de développement et de promotion de la femme rurale de Sidi El Mokhtar. De la confection du tapis, on est passé à l’alphabétisation, à l’éducation sanitaire et à la distribution de laine pour les femmes de la région qui veulent travailler le tapis chez elles. Et l’histoire du tapis continue…

Expérience
Du tissage de tapis à  la prise en charge de son destin, histoire d’une coopérative

 Fatem Zahta Tamouh, historienne et professeur à l’Institut des études africaines de l’Université de Rabat, passe du féminisme théorique (elle est membre fondateur de l’association l’Union de l’action féminine et du Journal du 8 mars), à l’action. Elle a fait du tapis, création artistique et produit générateur de revenus, une occasion pour propulser la femme rurale. En association avec le PNUD, elle a monté une coopérative à Sid El Mokhtar, près de Chichaoua. «Le tapis fait partie de notre quotidien, soit pour l’ameublement, soit pour gagner des sous. Au-delà de l’aspect utilitaire du tapis, il y a aussi de la créativité, de la sociabilité», explique Tamouh. Au lieu de travailler chez elles, la coopérative a convié les femmes, surtout les jeunes filles ou les femmes divorcées (la femme mariée n’y a pas sa place, on est très conservateur dans la région), à tisser leur produit dans un atelier mis à leur disposition. Originaire du village, Fatem Zahra, sortie par miracle du lot de ces filles qui n’ont jamais quitté le douar ni fréquenté une école, du fait de la confiance dont elle est créditée dans la région, a pu rallier à son projet les plus récalcitrants des habitants. Avec l’installation de la coopérative, la confection du tapis n’est plus un travail accompli individuellement chez soi, mais dans un lieu commun, dans une atmosphère bon enfant. Ce n’est pas tout : en plus du Maroc, les tisseuses de Chichaoua exposent leur produit dans plusieurs pays européens et arabes. La coopérative a stimulé les énergies des filles de Sid El Mokhtar et les a arrachées à leur léthargie.

Celles-ci ont même fondé leur propre association de développement et de promotion : du tapis, on passe à l’alphabétisation, à l’éducation sanitaire et à la distribution de laine pour les femmes de la région qui veulent travailler le tapis chez elles. L’association et la coopérative ont pu créer une dynamique sociale qui a permis aux femmes d’avoir une visibilité par rapport à la communauté et de s’ouvrir sur le monde. «Le caïd n’est plus craint comme par le passé et les relations avec l’administration deviennent plus souples», se réjouit Fatem Zahra.

Témoignage
«Fabriquer un tapis de bout en bout fut ma première grande réalisation avant le Bac»

Nour-Eddine saoudi Ecrivain
«Une expérience enivrante !»
«Nous réalisions divers genres de tapis traditionnels : le «r’bati» (de Rabat), tapis citadin haut en couleur, riche en figures variées où émerge au centre une «qobba», le motif central et le «marmoucha» du Moyen-Atlas (rural et amazigh) , avec une composition de motifs figuratifs colorés, souvent des losanges entrelacés richement ponctués de signes ou de motifs géométriques, sur fond blanc ou rouge.
Mais également des tapis plus modernes : les descentes de lit, le tapis de haute laine, le tapis simple à figures géométriques éparses, ou, beaucoup plus tard, des petits tapis décoratifs muraux. Chaque tapis avait son cachet spécifique tant au niveau de l’agencement des motifs qu’au niveau du choix des couleurs, même si les motifs et figures utilisés étaient puisés dans le même registre patrimonial marocain ou turc.

Je dois dire aussi que le fait de réaliser de bout en bout un tapis a été pour moi une expérience enivrante, un événement marquant, voire historique: ce fut incontestablement la première grande réalisation de ma vie, avant celle de l’obtention du Baccalauréat. Car, concevoir la configuration globale du tapis, choisir les motifs, leur agencement et le mariage des couleurs, exige de la créativité et un savoir-faire appropriés. Et mettre à exécution soi-même, nœud par nœud, un tapis est une réalisation peu commune. J’en étais fier. Et je me moquais éperdument du fait que le travail des tapis noués à la main était traditionnellement et reste le domaine des filles/femmes.

Grâce aux fruits de ce labeur ainsi qu’à l’insistance de ma mère, on a pu réaliser une ascension sociale appréciable pour notre famille. Nous avions déménagé de Derb Chorfa Tolba à une petite villa au quartier Maârif qu’on a pu acheter. De même, mon père a pu vendre sa vieille Renault et acheter une Taunus, une bonne occasion. Quelques années plus tard, il a même pu «sortir» une R4 toute neuve».