AMDH : extension du domaine de la lutte après 30 ans d’existence

Créée en 1979 par l’USFP, elle s’est transformée en une organisation tentaculaire : 10 300 adhérents, 88 sections.
20% des adhérents de l’AMDH sont des femmes. Elles constituent le tiers des membres des organes.
Après la lutte pour les prisonniers politiques et la dénonciation de l’impunité, la défense des libertés individuelles et la réforme de la Constitution sont ses nouveaux défis.

Nous sommes le 17 mai 2010. Siège de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), 6, rue Akensous, au quartier les Orangers au centre de Rabat. Une quinzaine de militants travaillent d’arrache-pied pour la préparation du congrès, le neuvième dans la vie de cette association, qui a eu lieu à Bouznika du 20 au 23 mai et qui a reconduit à sa tête Khadija Ryadi pour un second mandat
Le siège est un grand plateau de 240 m2 au rez-de-chaussée d’un immeuble, acquis en 2007 à 1,5 MDH.  Une grande salle de réunion, deux autres bureaux de travail assez spacieux équipés d’ordinateurs, et un centre de documentation et d’information. C’est l’un des plus grands sièges qu’une organisation humanitaire marocaine ait jamais acquis, et elle doit s’en enorgueillir, elle, qui a pu, contre vents et marées, survivre aux coups de boutoir de la répression au long de la décennie 1980 pour se transformer plus de trente ans après sa création (juin 1979) en une véritable machine de lutte contre les violations des droits de l’homme. Sur ces années de vaches maigres de l’association, il n’y a pas mieux que Abderrahman Benameur, un vieux routier de la défense des droits de l’homme au Maroc, pour éclairer notre lanterne. Avocat de profession à la fin des années 1960, ex-bâtonnier, militant à l’UNFP, puis à l’USFP et enfin au PADS d’Ahmed Benjelloun, l’homme a été de tous les procès politiques qu’a connus le Maroc (aussi bien des gauchistes que des islamistes) et refuse, à plus de 70 ans, de déposer les armes. Membre fondateur de l’AMDH, il a été son président de 1992 à 2001. Dans son bureau d’avocat, sis place des Alaouites à Rabat où il nous reçoit, l’homme n’a pas perdu de sa combativité ni de sa verve. «Nous avons constitué cette association dans des conditions très dures marquées par une répression tous azimuts. Les prisons étaient pleines d’opposants politiques. Ce fut le 24 juin 1979 dans un petit local dans la rue Fatima Lfihria à Rabat. C’est l’USFP qui en a été l’instigatrice. Dans notre charte fondatrice, nous avions mis l’accent sur les droits de l’homme dans leur acception universelle, et voulions situer notre action au sein d’une association démocratique et de masse. Premier travail : nous avions entamé la création de sections locales. Ça n’a pas été du goût du pouvoir de l’époque, qui a tout fait  pour nous combattre». Et M. Benameur d’évoquer quelques noms de la première commission administrative : il y avait Sadek Larbi Chtouki, Anis Balafrej, Amina Balafrej, Mohamed Bougrine, Taher Wadia, Taïb Sadek, Abdessamad Belkbir, Mohamed Karam, Mohamed Naciri, Mohamed El Hihi… Quelle différence entre la défense des droits de l’homme à cette époque et aujourd’hui, plus de trente ans après ? «Le contexte n’est pas le même, même si nous voulions défendre ces droits dans leur globalité, la conjoncture de l’époque nous obligeait d’axer d’abord notre action sur l’amélioration des conditions des prisons, la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés et la liberté d’expression», répond M. Benameur.

La vieille garde de l’AMDH n’est plus qu’une poignée au IIe congrès de 1989

Le contexte en effet n’est plus le même, et l’AMDH du début des années 1980 n’a plus rien à voir avec celle de mai 2010. Après plusieurs années d’hibernation pendant lesquelles bon nombre de ses militants étaient en prison, dont les deux vétérans Abderrahman Benameur et Mohamed Bougrine, l’association a pu réunir en mars 1989, après plusieurs tentatives avortées, son deuxième congrès, appelé «congrès de la renaissance». Pas plus de 58 membres avaient répondu présent. La vieille garde ne constituait plus qu’une poignée (Benameur, Bougrine, El Hihi…, une bonne partie a déserté l’AMDH pour joindre les rangs de l’OMDH réputée plus modérée), ce sont désormais les anciens prisonniers politiques qui viennent renforcer ses rangs comme Abdehamid Amine, Seddik Lahrach, Fouad Abdelmoumni, Khadija Rouissi, Abdelilah Benabdesslam, Mohamed Sebbar pour ne citer que les plus connus. Les nouveaux venus ont su insuffler à l’association une nouvelle dynamique. Présidée actuellement et depuis le VIIIe congrès de 2007 par Khadija Ryadi, une quinquagénaire rompue à la militance tant syndicale au sein de l’UMT que politique au sein d’Annahj Addimocrati, l’actuelle AMDH est une organisation tentaculaire avec des ramifications nationales. Qu’on en juge : en décembre 2009, elle comptait 10 300 militants actifs et 88 sections locales disséminées aux quatre coins du pays.
Un principe sacro-saint au sein de l’AMDH : obligation de la présence féminine dans tous les organes de l’association. Un minimum d’un tiers (en attendant la parité, selon Abdelhamid Amine) est exigé aussi bien au sein des sections qu’au sein de la commission administrative issue du congrès, et du bureau central élu par cette dernière après les assises qui se tiennent une fois tous les trois ans. Au niveau national, 20% des adhérents à l’AMDH sont des femmes. Sur cette présence féminine, l’association revient de loin, reconnaît Abdelhamid Amine, vice-président de l’association. «Au début, en 1979, nous avions une seule femme au sein de la direction, c’était Amina Balafrej. Dix ans plus tard, aucune femme ne figurait au sein de la commission administrative élue par le deuxième congrès. Depuis, nous avons imposé un quota de femmes qui a évolué au fil des années pour atteindre actuellement 33%». Elles constituaient 38% des congressistes au IXe congrès.

Féminisation des effectifs, gestion rigoureuse et discipline dans le fonctionnement

En plus de cette féminisation, on peut citer deux autres changements notables par rapport aux années 1980 et 1990 : une discipline rigoureuse dans la gestion de l’association et le changement des priorités. Sur le premier point, l’AMDH est connue par la régularité des réunions de ses organes et des cotisations de ses adhérents (50 DH par adhérent et 100 DH si son salaire mensuel dépasse 2 000 DH). Un congrès qui se tient tous les trois ans, les réunions de sa commission administrative tous les trois mois et le renouvellement des bureaux des sections tous les 18 mois. Le bureau national se réunit, lui, une fois tous les quinze jours, avec une régularité d’horloge : le membre d’un organe qui s’absente trois fois sans justificatif est considéré comme démissionnaire. Six absences, avec ou sans justificatif, lui coûteront un renvoi définitif. On ne badine pas avec les principes. Le polygame est indésirable dans l’association. Comme l’est l’argent des Américains et des Anglais depuis l’invasion de l’Irak en 2003.
Le deuxième changement est relatif à l’évolution des mots d’ordre, et cela est valable pour tous les autres défenseurs des droits humains au Maroc. Ceux de l’AMDH, qui puisent pourtant dans le même référentiel universel, ont connu un changement radical en une génération : réclamer l’amélioration des conditions des prisons, des procès équitables pour les prisonniers et dénoncer la torture continuent de mobiliser leurs militants certes, mais là n’est plus l’essentiel. Les nouveaux combats concernent la lutte contre l’impunité. On l’a vu, en 2000, quand l’association, à la surprise générale, établissait et rendait publique la liste des personnes qui avaient trempé dans les violations graves des droits de l’homme. Mieux, cinq années plus tard, elle organisait un procès symbolique contre eux. Critiquant au départ les recommandations de l’IER, elle est actuellement la plus virulente quant à l’urgence de leur mise en œuvre. Mais son champ d’intervention va au-delà pour embrasser la défense des libertés individuelles, l’éducation des jeunes aux valeurs des droits de l’homme, la légalisation de l’avortement, l’égalité totale entre la femme et l’homme fût-ce en matière d’héritage, la lutte contre la cherté de la vie, la défense des droits socio-économiques et culturels. Et, mot d’ordre de son IXe congrès : la réforme de la Constitution pour y inscrire la primauté du droit international humanitaire sur le droit interne.