«L’islam est une religion bien moins dogmatique et hiérarchisée que le catholicisme»

Questions à  Bruno Nassim Aboudrar, Théoricien de l’art et auteur.

La Vie éco : Pourquoi d’abord cet intérêt pour le voile? Serait-ce votre penchant pour l’art et l’esthétique? Le visible contemporain? Votre intérêt et votre travail dans le domaine des sciences sociales?

Mon attention a vraiment été attirée par la photo de presse qui est publiée à la première page de mon livre. Elle montre un militant salafiste assis à côté de sa femme, entièrement dissimulée (mains et visages compris) par un voile noir. Je me suis dit que c’était une irruption du caché dans le visible, une ostentation paradoxale du refus de se montrer et que donc, en tant que théoricien de l’art, m’occupant d’étudier non seulement des images, mais plus profondément la texture du visible, j’avais sans doute là un sujet de recherches intéressant. De manière peut-être plus personnelle, j’avais aussi envie de mieux connaître les cultures arabes et musulmanes, et ce projet m’en donnait l’occasion. En revanche, je ne suis pas sociologue et la question du voile a été surabondamment traitée par les sciences humaines (sociologie, sciences politiques, sciences de l’éducation, etc.). Je ne l’ai pas abordée sous cet angle.

Vous partez du postulat que le voile est d’abord une invention chrétienne, après vous citez les trois versets du Coran qui en parlent, mais le débat entre musulmans n’est pas encore tranché quatorze siècles après, finalement est-il obligatoire ou pas ?

Ce n’est pas un postulat, mais un fait. Le voile apparaît comme un impératif symboliquement motivé dans la Première Epître aux Corinthiens de Saint Paul. C’est la première fois dans l’histoire des religions (si on excepte le voile des Vestales romaines, mais il n’était pas couvrant, c’était plutôt une coiffe) et c’est presque six siècles avant l’Hégire. Quant à savoir si le voile est obligatoire ou pas dans l’Islam, ce n’est pas à moi de trancher cette question, mais aux oulémas. Et comme, à ma connaissance, l’islam est une religion bien moins dogmatique et hiérarchisée que le catholicisme, leurs décisions devraient pouvoir faire débat et être contestées par les fidèles eux-mêmes.
 
Vu les normes occidentales qui s’installent, le voile devient, selon vous, une façon de montrer les femmes avec le signe invisible pour les distinguer. Une affirmation de l’identité ?

C’est, en effet, ce que j’affirme. En montrant qu’elles se cachent, les femmes musulmanes croient cacher qu’elles se montrent. Mais en fait, elles se montrent bel et bien et deviennent -contradiction dans les termes- des images de l’islam. Cela étant, j’insiste aussi sur la portée de cette thèse. Elle ne concerne que les femmes qui bénéficient des conditions morales et politiques nécessaires à l’exercice de leur liberté.
Pendant que des femmes se voilent tout à fait volontairement et reconnaissent dans ce tissu un signe de leur identité de femmes et de musulmanes, d’autres, ailleurs, sont voilées de force et contraintes de revêtir ce qui est pour elles un instrument de coercition.
Par ailleurs, les femmes ne sont pas les seules à connaître ce clivage où une même chose change de signification selon le contexte. C’est une chose de se laisser pousser la barbe pour faire beau, viril ou pieux (ou les trois à la fois), c’en est une autre d’être fouetté par des milices des mœurs quand on s’est rasé ou parce qu’on est imberbe.

Le voile heurte l’ordre visuel occidental, mais tous les pays occidentaux ne se comportent pas de la même façon à cet ordre (Grande-Bretagne, Etats-Unis…). Pourquoi la France particulièrement ?

Parce que la France a une histoire assez particulière avec une partie du monde musulman, que l’on appelle la colonisation. Sa forme la plus virulente, la plus longue aussi est évidemment la colonisation de l’Algérie. Le voile des musulmanes exaspère les Français dès leur arrivée sur le territoire, en 1830. A l’époque, le maréchal Bugeaud disait : «Les Arabes nous échappent parce qu’ils dissimulent leurs femmes à nos regards». Ensuite, l’histoire diverge. D’un côté, la peinture dite orientaliste et la photographie multiplient les images plus ou moins obscènes de femmes arabes non seulement nues, mais dévoilées (elles tiennent leur voile à la main, l’écartent pour montrer leur poitrine ou bien il gît à leurs pieds, etc.). D’un autre côté, le code de l’indigénat qui s’applique en Algérie reconnaît l’autorité de la charia pour ce qui concerne le droit de la personne des musulmans. C’est donc la loi de la République qui fait respecter – le cas échéant par la force – le mariage des mineures, la polygamie, la réclusion des femmes et, bien sûr, leur «droit» à se voiler.  Il y a des jurisprudences étonnantes où le juge français, qui a autorité sur le cadi, contraint celui-ci à admettre des femmes voilées devant son tribunal, alors même qu’il demandait leur dévoilement pour lever un soupçon de faux témoignage.
Au Maroc, qui n’est pas une colonie, la doctrine Lyautey instaure deux justices parallèles, l’une pour les musulmans, l’autre pour les non-musulmans. Ensuite, au moment de la guerre d’Algérie, les Français ont eu peur du voile, qui permettait aux insurgés de dissimuler des armes. Il y a donc un vieux contentieux…

Selon vous, si je comprends bien, le voile est un révélateur des enjeux que traversent les sociétés musulmanes… Vous citez la Tunisie, l’Iran, la Turquie, le Maroc…Pourquoi précisément ces pays et pas d’autres ?

L’islam est majoritaire en Indonésie, et les séparatismes postcoloniaux ont taillé des Etats islamiques dans l’ancien empire des Indes. Mais culturellement (et pas nécessairement religieusement) ces pays musulmans demeurent à divers degrés marqués par les influences indiennes et hindoues et apparaissent donc comme marginaux par rapport aux grands axes traditionnels du pourtour méditerranéen, Maghreb et Machreq. Pour d’autres raisons, l’Afrique noire musulmane offre aussi un visage atypique. Je m’en suis donc tenu au monde musulman arabe, berbère, iranien ou turc, chi’ite ou sunnite de ce pourtour méditerranéen, France comprise. Maintenant, mon livre n’est pas un traité exhaustif de géopolitique. En effet, je n’évoque pas la Libye, ni la Mauritanie, et une seule fois l’Irak: je me suis concentré sur les pays où il y a eu des événements concernant le voile.

Voilement/dévoilement, tradition/modernité ? Le voile lui-même une mode ?

Oui, la mode du voilement, car c’est aussi une mode, passe par les canaux les plus modernes : les télévisions arabes, Internet, et opère des solutions de continuité par rapport à la tradition. Plus de haïk, plus de sefsari en Afrique du Nord, mais des abayas d’Arabie Saoudite et des hijabs émiratis.

Cela étant, je comprends, bien sûr, que l’on soit attaché à une histoire de la modernité qui passe par les dévoilements dans le monde musulman. Et je comprends aussi, quand le port du voile est une revendication, que celle-ci soit discutée, débattue et éventuellement combattue au nom de revendications qui lui sont contraires, comme la manifestation symbolique de l’égalité entre hommes et femmes, l’expression d’une forme de neutralité laïque, etc. Le dévoilement n’est pas un signe univoque de modernité, mais le retour au voile peut être (et peut ne pas être) un signe réactionnaire et passéiste.